Amiri, Pagé, Mativetsky : santour, harpe et tablas réunis

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin

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Le 20 mars, l’album Metamorphose du trio formé de Amir Amiri au santour, Sarah Pagé (de Land of Kush entre autres) à la harpe et de Shawn Mativetsky aux tablas, est lancé sur toutes les plateformes. Trois instruments qui, traditionnellement, ne devraient pas vraiment jouer ensemble. Non seulement pour des raisons historiques et culturelles, mais aussi techniques : le santour est diatonique et est pensé pour la musique persane très appuyée sur les quarts de tons. Et la harpe, elle, joue en tempérament égal, classique européen. La microtonalité, elle n’est pas calibrée pour ça. Les tablas eux sont assez polyvalents, en tant que percussions, mais leurs possibilités rythmiques peuvent être largement sous-utilisées en dehors de la complexité des constructions en culture musicale hindoustanie. Et pourtant, les trois artistes, chacun au sommet de son art, ont réussi à créer un dialogue novateur, aussi bien informé par leurs racines respectives que par leur amour de la découverte et de l’innovation. J’ai rencontré Amir Amiri et Sarah Pagé.

PanM360 : Bonjour. Comment vous est venue l’idée de jouer ensemble avec ces trois instruments provenant de traditions différentes?

Amir Amiri : Je travaillais avec Barbara Scales de Latitude 45 Arts (boîte de promo basée à Montréal) et un jour elle m’a dit ‘’Tu devrais rencontrer ce gars, Shawn Mativetsky, il joue des tablas’’. Et puis je côtoyais un peu Sarah dans Land of Kush aussi. 

Sarah Pagé : Oui, en effet. On se parlait de nos instruments, on comparait nos méthodes d’accordage, on échangeait toutes sortes d’idées. Et puis, je connaissais aussi Shawn, qui joue partout! Finalement, on s’est dit, on devrait faire quelque chose ensemble. 

Amir Amiri : Au début, j’avais des doutes. ‘’Un santour et une harpe? Vraiment?’’ Mais Sarah est tellement bonne. Finalement ça marche parfaitement.

PanM360 : Comment arrivez-vous à coordonner votre travail? À écrire les compositions?

Amir Amiri : C’est un travail très collaboratif, très collectif. La première fois qu’on s’est rencontrés, j’avais une mélodie, Sarah a rapidement compris et formé la progression harmonique, et Shawn a ajouté toutes ses ornementations. On avait la première pièce, la première aussi sur l’album, Yaravan (qui veut dire ensemble). 

Sarah Pagé : Chaque pièce a été écrite selon sa propre dynamique. Par exemple, pour Metamorphosis, j’ai proposé une structure harmonique, Amir a renchérit avec une mélodie parfaitement adaptée, puis Shawn a proposé de développer cette mélodie en laissant tomber une double croche chaque fois qu’on relançait le cycle, ce qui me forçait à adapter le progression harmonique sous-jacente, et Amir devait configurer sa mélodie. On se stimulait mutuellement. 

Je pense qu’on a été en mesure de faire ça, et avec beaucoup de rapidité, parce que nous sommes trois artistes expérimentés. Chacun peut dire ‘’voici ce que je peux faire, voici ce que je peux apporter à partir d’ici’’, et ainsi de suite. Et le rôle de Shawn est exceptionnel. C’est un joueur de tablas. Les joueurs de tablas sont des mathématiciens fantastiques. Shawn est capable de créer très rapidement des structures rythmiques incroyables. Moi et Amir on doit adapter rapidement notre jeu, pour que ça ait du sens, mais c’est ça qui est excitant. 

Amir Amiri : J’ai travaillé et joué dans toutes sortes de projets, et tous très bons, mais celui-ci, j’en suis particulièrement fier. C’est une relation non seulement égalitaire, mais aussi très authentique. Aucun de nous trois ne laisse derrière quelque chose pour ‘’fitter’’ dans le band. C’est comme si nous arrivions à fusionner sans aucun effort, en restant exactement qui nous sommes, et partageant ce qu’on trouve naturel de partager. Et ça donne une symbiose intuitive. 

PanM360 : Comment arrivez-vous à ‘’accorder’’ ensemble des instruments aussi différents, en termes harmoniques, que le santour et la harpe? 

Amir Amiri : J’ai un santour spécial. Il peut moduler. C’est un facteur de Vancouver qui l’a fait. Néanmoins, s’accorder entre Sarah et moi, ça demeure un défi!

Sarah Pagé : Amir m’a montré comment calibrer un accordeur pour que je puisse accorder ma harpe avec la microtonalité. Mais ça prend pas mal de travail. Et d’ajustement. Quand on joue des quarts de tons, l’instrument commence à se comporter différemment! Cela dit, il faut que je m’adapte souvent car certaines pièces sont écrites en tempérament égal (classique occidental). Finalement, j’ai développé une technique de jeu qui, dans la microtonalité, traite la ligne mélodique de façon harmonique, et, avec l’incroyable qualité résonante de la harpe (qui n’existe dans aucun chez autre instrument arabe ou persan), ça finit par donner quelque chose de totalement unique, qui sonne bien! Ironiquement, quand je joue avec Amir, c’est lui qui semble être faux, alors que, techniquement, c’est moi qui est à côté! Haha. 

Amir Amiri : Ce que nous faisons ensemble, c’est comme rien d’autre sur la scène musicale internationale, d’après ce que j’en sais. 

PanM360 : Le plaisir de l’exploration…

Amir Amiri : Oui, et je pense que le fait de vivre au Canada y est pour quelque chose. Je m’explique. Je pense que la culture est en partie définie par l’espace géographique dans lequel elle habite et se déploie. Ici, il y a tellement d’espace, qu’on ressent cette vastitude. Et dans mon cas, j’en ressens une grande liberté, et aussi le courage de m’asseoir à côté d’une harpe, et d’arriver à créer quelque chose de beau et cohérent. 

Là d’où je viens (culturellement), tout vient de la nécessité ou de la culture. La nécessité, c’est de faire de l’argent. La culture est très définie. Ici, on sent une ouverture à l’exploration. Et puisqu’il y a tellement de bons artistes, qui pensent eux aussi de cette façon, on y va et on se laisse porter par l’inspiration et la créativité. 

Je veux ajouter à quel point Sarah a été indispensable pour le côté production de l’album. Elle a apporté toute son expérience et les gens qu’elle connaît dans le milieu, les meilleurs. Moi je ne connaissais rien à cela!

Sarah Pagé : Je remercie toute la communauté de Montréal, qui est tellement riche en talents. J’ai joué dans un paquet de projets, dans toutes sortes de formations, ce qui fait qu’à un moment donné, je connais pas mal de monde. Pour moi, la production a beaucoup à voir avec la composition. En production, il s’agit de choisir la partie, ou le geste, le plus important pour chaque moment. Comme en peinture : le peintre tente, par ses touches, ses gestes, ses couleurs, sa matière, de contrôler le regard du spectateur, de le forcer à s’attarder sur tel détail plutôt que tel autre. C’est la même chose en production, et aussi en composition. 

PanM360 : Quel héritage souhaitez-vous que cet album laisse, quel effet sur le public?

Sarah Pagé : J’espère que ça stimulera le plaisir de la curiosité chez les gens. Le plaisir de la diversité des expériences qui se parlent. 

Amir Amiri : Oui, la curiosité. Aussi le principe de la conversation. Quand la conversation s’arrête, les problèmes commencent. Nous trois, traditionnellement, nous ne devrions pas jouer ensemble. Mais nous le faisons, et je pense que ça marche. Ça prend beaucoup de maturité musicale et professionnelle pour arriver à cela. Il y a 15 ans, je ne pense pas que j’aurais réussi à fonctionner aussi bien dans cette collaboration. Maintenant oui. Je pense que c’était le bon moment, et que notre conversation musicale peut être une métaphore positive. Pas du genre Est-Ouest, ou de grands concepts. Juste des individus ensemble. J’ai vu Sarah, Sarah m’a vu, nous avons vu Shawn, et on a eu envie de se parler. Et ça donne quelque chose qui, je souhaite, est inspirant. 

J’espère que les gens percevrons cette réflexion, qu’il sentirons ce témoignage et le fait qu’on eut avoir un pied dans la tradition tout en regardant vers le futur. C’est une réflexion sur le lieu, artistique, mental, psychologique, ou on se trouve en ce moment. C’est un témoignage de Montréal, ville tellement fertile en créativité, ville qui donne le goût de se parler, de collaborer et de créer de la culture. 

Et puis j’espère pouvoir jouer dans tous les petits clubs en Europe dans une longue tournée. Lol.

PanM360 : On vous le souhaite!

Des dates de concerts sont en voie d’être confirmées, dont un lancement à Montréal. Restez branchés. 

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