Thanya Iyer : Formes ouvertes, chansons ouvertes, femme ouverte

Entrevue réalisée par Alain Brunet

Thanya Iyer est une formidable créature transculturelle, elle absorbe tout sur son passage !

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Très douée chanteuse, autrice, instrumentiste, compositrice et improvisatrice, culturellement omnivore, Thanya Iyer est née sur l’île de Montréal. Sa famille provient de l’Inde méridionale, on lui a transmis la culture de la région, voilà un des matériaux transculturels de son art cyber-chansonnier, superbe buée de sons et de chants humains que l’on a pu découvrir au milieu de l’été via Kind, album éminemment attractif sous étiquette Topshelf. Son passage à Pop Montréal devrait être remarqué, inutile de le souligner.

PAN M 360 : Tu as grandi à Pierrefonds, où réside une part importante de la communauté indienne dans la grande région de Montréal. Parle-nous d’abord de tes origines culturelles et de ton parcours montréalais jusqu’à la vie adulte.

THANYA IYER : Mes parents ont immigré au Canada dans les années 70-80. Mon père est originaire de Mumbai (Bombay), ma mère a grandi dans le Kerala. Très jeune, j’ai appris le piano, puis j’ai étudié le chant carnatique avant de passer au violon indien. Il y a tellement de choses à apprendre ! Adolescente, j’ai formé des groupes et j’ai commencé à écrire des chansons. Puis je me suis inscrite au cégep Vanier pour y étudier le violon, j’y ai rencontré des gens formidables. Quelque chose m’a toujours menée à la musique. 

PAN M 360 : As-tu poursuivi tes études en musique à l’université ?

TI : J’ai fait une majeure en musique et une autre en sciences, j’ai un bacc en psychologie. J’ai mis beaucoup de temps pour y parvenir parce que je faisais des tournées, j’enregistrais et je composais pendant mes études terminées il y a près de trois ans. Au cours de la quarantaine, j’ai  entrepris un programme de musicothérapie à l’université Concordia. La musique est un puissant facteur de guérison de bien des maux! L’année  dernière, j’ai eu la chance d’enseigner la musique et la chanson à des jeunes, ce qui m’a permis moi-même de me soigner parce que je faisais partie du processus. La musicothérapie est un programme d’une durée d’un an, possiblement deux. Nous verrons bien lorsque les spectacles reprendront… Le cœur de mon être est artistique ? Oui, je le pense. Je reconnais que le programme de psychologie m’a beaucoup apporté, mais j’adore jouer, l’interaction avec le public est un sentiment tellement agréable

PAN M 360 : Comment cette passion pour la musique s’est-elle transformée en profession ?

TI : En 2008, j’ai commencé à jouer dans différents groupes, à écrire des chansons, et avec ce groupe il y a six ans. Nous avons beaucoup joué à Montréal, de petites tournées au Québec et en Ontario et puis, nous avons été invités aux États-Unis dans certains festivals de cinéma. Nous avons alors réalisé que nous devions obtenir un visa, ce que nous avons fait. Nous avons ensuite voyagé partout aux États-Unis et au Canada jusqu’à ce que survienne la pandémie.

PAN M 360 : Ta musique n’est pas forcément indienne, tu es plutôt encline à mélanger beaucoup de choses ensemble. Quelle est ta vision de l’affaire ?

TI : Il y a un peu de musique indienne dans mon chant et mon jeu de violon, mais cet héritage culturel n’est qu’une partie du son; mes chansons et mes musiques mélangent tout ce que j’ai appris. Or, je dois rappeler que la musique classique indienne prévoit toujours une part d’improvisation et je fus rapidement intéressée par la pratique de l’improvisation musicale. Lorsque je j’étais étudiante au cégep et à l’université, tous mes amis jouaient du jazz, je fus d’autant plus séduite par la beauté de créer ici et maintenant, avec ce qu’il y a à l’intérieur de soi. Je pense qu’une part importante du son de mes chansons résulte de cette liberté d’improvisation, même lorsque nous jouons sur scène. Avec Daniel (Gélinas) et Alex (Kasirer-Smibert), qui font partie de mon groupe, j’imagine sans cesse de nouveaux motifs et éléments mélodiques, les arrangements de mes chansons ne cessent de se transformer. Il m’arrive de faire une erreur et le public ne le saura peut-être jamais parce que cela fait partie du son d’ensemble. Et donc oui, l’improvisation est une partie importante de tout ça. 

PAN M 360 : Plus précisément, qui fait quoi dans ton groupe et comment créez-vous ensemble ?

TI : Alex joue la basse électrique, le saxophone et travaille sur des sons électroniques ; Daniel joue la batterie et autres percussions, programme la boîte à rythmes ; je chante, je joue le violon et les claviers. D’habitude, je leur soumets une chanson et puis  nous improvisons beaucoup autour de sa structure. La  mise en forme se produit en jouant entre nous ou même en concert. Pour Pop Montreal, nous avons invité notre amie Sophie qui créée de magnifiques projections visuelles, la musique est les images engendrent un univers immersif. En d’autres occasions, nous invitons des artistes qui mènent leurs propres projets, je pense notamment aux cuivres invités dans mon album. Oui, j’aime les cuivres et les bois! Et je me lance actuellement dans les arrangements pour cordes, je pense qu’il y en aura beaucoup dans mon prochain album. 

PAN M 360 : Tu aimes les formes ouvertes. Pas question donc de ne t’en tenir qu’aux versions de tes enregistrements ?

TI : Nous avons différentes versions de mes chansons même s’il existe une forme de base pour chacune. Il y a toujours de la place pour changer les choses, ces choses gravitent autour d’une forme que nous essayons de garder ouverte. Quand la COVID sera derrière nous, d’ailleurs, j’ai l’intention de présenter trois soirées différentes au café Résonance : un concert avec des cordes, un avec des cuivres, un autre avec un chœur. Ce sera une vraie fête, on n’aura pas à se soucier de quoi que ce soit.

PAN M 360 : Il y a un formidable travail formel dans ta musique. Qu’en est-il du côté des mots ?

TI : Je n’ai pas de modèles chansonniers, mes paroles n’expriment que ce que je ressens… sentiments et réflexions de mon monde intérieur. Je ressens quelque chose, je le chante ! Il y a quelques métaphores là-dedans mais pas tellement, ça reste assez simple de manière générale. Ça me fait d’ailleurs un bien énorme que de m’exprimer ainsi. Je ne pense donc pas que mes chansons s’adaptent à un modèle quelconque. Certaines sont vraiment composées, d’autres ne sont constituées que d’une phrase, ces chansons ressemblent beaucoup à des mantras. Dans le prochain album, les textes seront un peu plus longs.  

PAN M 360 : Au fait, comment ton art multi-genres et transculturel est-il perçu par les gens de ta communauté d’origine ?

TI : Les personnes plus âgées, des amis de ma mère par exemple, pourraient me dire qu’ils ne pigent pas. En revanche, beaucoup de gens plus jeunes et de musiciens issus de la communauté indienne comprennent et apprécient. Aussi je peux me compter chanceuse, car je sens toujours le soutien de la communauté. Très souvent dans mes concerts, je vois une tablée de fans d’origine indienne. Cela dit, mon objectif n’est vraiment pas communautaire même si je partage beaucoup avec des artistes d’origine indienne établis au Canada.

PAN M 360 : Comment te vois-tu à travers tes identités multiples ?

TI : Je devrais réfléchir davantage à cette question. Je suis très liée à Montréal… Je peux me voir comme un colon ayant immigré ici, vivant sur la terre de quelqu’un d’autre. C’est pourquoi j’essaie de voir où nous sommes et me rappeler qui nous sommes. Chose sûre, Montréal est mon chez-moi. C’est vraiment génial d’y vivre, c’est la meilleure ville !  

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