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Suuns : Témoins à charge

Interview réalisé par Alain Brunet

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The Witness s’ajoute à la discographie de la formation montréalaise Suuns, réputée internationalement –  six albums et un EP  de qualité supérieure, ceci incluant un album collaboratif avec Jerusalem in my Heart. 

The Witness explore de nouvelles avenues  : inclusion d’instruments acoustiques, à vent ou à cordes, superbes arrangements presque jazz ponctuant ainsi les hybridations entre les esthétiques avant-rock, électroniques ou expérimentale, auxquelles Suuns nous a habitués depuis 2010.

The Witness aborde poétiquement divers angles de notre voyeurisme mondialisé, faits et gestes planétaires simultanément observés au quotidien par des millions d’humains.

Joint à Paris, 17e arrondissement,  où il vit désormais avec sa tendre moitié, Ben Shemie se prête au jeu du track by track  pour ce nouvel album.

The Witness est  rendu public ce 3 septembre sous les étiquettes Joyful Noise Recordings  et  Secret City Records,  opus excellent dont il est le frontman et compositeur principal.  Suuns en exécutera la matière le 25 septembre prochain, dans le cadre de Pop Montréal.

PAN M 360 : Il y a des changements évidents dans la nouvelle musique de Suuns. On y observe des différences avec les précédentes, principalement dans les arrangements et l’instrumentation. Nous pouvons même repérer des séquences acoustiques avec des anches, des cuivres, des guitares acoustiques. Quels sont selon vous les principales mutations récentes de Suuns ?

Ben Shemie : Ce n’était pas conscient, nous ne nous sommes pas dit que nous allions prendre une autre direction. Mais ça s’est produit.  D’une part, c’est une simplification excessive de quelque chose de nouveau. Et il y a aussi plus de soins accordés aux paroles; il faut dire que nous n’avons jamais été un groupe axé sur les paroles auparavant. Cette fois, l’écriture est plus lyrique et l’approche plus mélodique que par le passé. Je pense aussi que les arrangements sont plus ambitieux que jamais. 

PAN M 360 : Prenons la première chanson, Third Stream.

Ben Shemie : Cette chanson présente un son à la Talk Talk en fin de parcours, soit plus proche de l’improvisation jazz et de la musique contemporaine. Pour notre groupe, j’aime imaginer cette trajectoire via laquelle il peut évoluer vers quelque chose de plus introspectif, qui n’est plus de la musique pop.. Pour l’écriture de cet album, je n’ai pas essayé de le rendre aussi « électronique » mais j’ai juste essayé de faire quelque chose d’à la fois très beau et d’un peu plus vaste, avec notamment des saxophones et des flûtes – joués par  Eric Hove qui viendra en tournée avec nous. Par ailleurs, j’ai essayé de conserver la guitare dans l’affaire, ce qui est  un défi de nos jours. Oui, c’est une sorte de grand balayage. Il y a ce son Talk Talk dans les arrangements mais aussi cette vibration de Paul McCartney en solo.   

PAN M 360 : L’aspect production est-il le résultat d’un travail collectif ?

Ben Shemie : C’est  le groupe qui produit les chansons que j’écris. Evidemment, beaucoup de choses se passent organiquement en studio, ça change en cours de séance. Voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, traduire cela en arrangements, maîtriser l’exécution de ces arrangements avec des instruments acoustiques. À la toute fin, nous avons le mixage qui modifie considérablement le son, en termes de ce qui devient prioritaire dans ce que vous entendez. John Congleton, notre ingénieur du son américain qui fut notre réalisateur et qui devint un très bon ami, s’est chargé du mixage.

PAN M 360 : Witness Protection est la prochaine chanson au programme, parlons-en.

Ben Shemie : Elle ressemble plus à notre groupe tel qu’on l’a connu auparavant, une sorte de chanson à la fois minimale et dynamique. Là encore, l’accent est mis sur les paroles et la mélodie, et je pense que cette chanson résume bien les thèmes de l’album: nous voyons tous les mêmes choses aujourd’hui,  nous avons presque une manière pornographique de regarder le monde. De nos jours, il  y a ce dénominateur commun qui consiste à vivre virtuellement beaucoup de choses identiques, mais… il y a aussi cette désensibilisation de ce que nous voyons. Alors le  protagoniste de cette chanson dit qu’il a besoin d’être protégé, qu’on doit prendre soin de lui. The Witness est d’ailleurs l’une des premières que j’ai écrites, elle m’a aidé à poser les bases de l’album. C’est peut-être la chanson la plus accessible de l’album…  elle est bizarre bien sûr, dans la mesure où toute notre musique est bizarre pour les fans de rock indie. Bien sûr, je ne pense pas personnellement que ce soit bizarre, mais pour le mouvement indé grand public, ça l’est. Nous nous sommes toujours trouvés entre la scène indie et la scène d’avant-garde, cette chanson est à l’image de notre trajectoire: elle commence bien et, au moment où vous pensez que vous y êtes, elle se transforme en quelque chose d’autre.  

PAN M 360 : La troisième chanson est C-Thru. Que peux-tu en dire ?

Ben Shemie : C-Thru est une sorte de banger. A l’origine, c’était un morceau pour mon projet solo. Il faut dire que ma musique solo est plus condensée, il n’y a pas de guitare ni de batterie, donc j’avais besoin de Suuns pour la faire grandir, soit la rendre plus massive et aussi pour pouvoir explorer davantage avec ma voix. Je pense que c’est une bonne chanson. Traditionnellement, la troisième chanson d’un album est celle où l’on fait monter l’énergie, c’est ce qui se produit ici.

PAN M 360 : Le quatrième morceau s’intitule Time Bender.

Ben Shemie : C’est la chanson la plus minimale de l’album, et je pensais qu’elle n’allait pas y figurer parce qu’elle était trop mince. Nous avons eu du mal à en trouver le groove mais c’est finalement très bien sorti, un peu plus funky que ce à quoi je m’attendais. Et oui, l’arrangement est un peu bizarre (rires).

PAN M 360 : A propos de Clarity ?

Ben Shemie : C’est la chanson la plus émouvante du disque. Elle sonne un peu comme Third Steam, c’est-à-dire avec un plus gros son, beaucoup plus mélodique que ce que nous avons créé auparavant. Il y a aussi beaucoup de travail dans les paroles. Au moment de composer, nous ne pensons pas aux influences, mais certaines personnes nous ont dit que ça ressemblait au travail de Robert Wyatt et… quand j’écoute cette musique, je me dis c’est vrai ! La progression des accords est effectivement dans le même style, mais la musique de Wyatt est plus politique que la nôtre. Je comprends néanmoins cette comparaison et je la prends comme un compliment car Wyatt est un grand artiste. 

PAN M 360 : The Fix est un autre morceau très ambitieux. Pouvez-vous en raconter le processus créatif ?

Ben Shemie : C’est une vieille chanson, sa première démo a été enregistrée il y a presque 7 ans. J’étais alors très enthousiaste à son sujet, et nous enregistrions l’album Hold /Still à Dallas à cette époque. Nous avions aussi enregistré cette chanson, nous avions perdu cette magie de la démo. On l’a enregistrée  plusieurs fois et je trouvais toujours que ce n’était pas aussi cool que la démo, une aventure électronique plus singulière. Cette démo était la vision d’une chanson et cette vision s’était diluée en groupe.  Donc quand on a enregistré la chanson en groupe, ça s’est dilué.  

Nous étions sur le point de dire « oublions cette chanson, nous avons assez essayé »,  on l’a réenregistrée en pensant que si elle était cool, on pourrait en faire un bonus track. Mais  j’ai adoré cette réinterprétation bizarre, et John Congleton a vraiment fait un super boulot en la mixant. C’est plus comme une idée rythmique qui prend tout son sens en étant ainsi répétée. C’est très proche de l’identité du groupe. C’est plus un groove et un morceau qu’une chanson, le plus gros morceau du disque. Pour être honnête, j’adore la nouvelle version et je pense toujours que la démo est meilleure (rires). Mais la démo est trop brouillon…

PAN M 360 : Il y a une chanson triste qui suit et il y a des guitares.

Ben Shemie : Go to my Head est la première chanson triste que j’ai écrite. Je ne sais pas ce qu’elle signifie exactement, mais elle est dans le même esprit que Third Steam et Clarity, très ambitieuse dans son instrumentation, de la guitare classique, du piano, des cuivres, une intro amusante à la Fleetwood Mac dans sa chanson Albatross. Or, je trouve qu’aujourd’hui qu’il  est de plus en plus difficile d’intégrer la guitare dans un soi disant   » groupe de rock & roll « .  Je suis moi-même guitariste, je ne veux pas jouer comme Jimmy Page, nous avons été capables de marcher sur cette ligne entre la musique de guitare électrique et la musique électronique mais… Plus les années passent, plus il me semble difficile d’intégrer la guitare. Ce n’est plus un instrument aussi pertinent qu’avant, mais je l’aime toujours, j’aime toujours le son, je pense toujours que la musique à la guitare avec des groupes de rock ou de punk est l’un de mes genres de musique préférés. Mais ce n’est pas nécessairement le genre de musique que je joue. Joe joue de la guitare dans le groupe et sa guitare sonne souvent comme un synthétiseur. C’est  loin d’une guitare “normale”. 

Dans ce morceau, au début, l’une de mes grands bonheurs dans Suuns est de jouer de la guitare avec Joe. J’ai donc écrit une intro et une outro où on joue de la guitare en harmonie l’un avec l’autre. Un son pur et classique de guitare électrique. D’une manière presque étrange, ça sonne à nouveau comme neuf. On dirait que plus personne ne joue comme ça ! C’est donc une bonne façon d’ouvrir la voie à la partie principale de cette chanson, qui est davantage une composition linéaire au départ mais beaucoup plus ambitieuse dans sa portée. 


PAN M 360 : Nous arrivons à la fin de The Witness.

Ben Shemie : Comme le titre le suggère, Trilogy est une chanson en 3 parties. En fait, plus j’y pense rétrospectivement, d’autres chansons de cet album sont faites en 3 parties. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais cela semble être le cas inconsciemment. Cette chanson en particulier se concentre sur les paroles et la voix qui est très présente dans le mixage. Le mixage vocal le plus fort jamais réalisé sur nos chansons. Et encore une fois, c’est tout à fait notre style : le rythme arrive après presque 4 minutes et il ressort à nouveau. Il y a donc beaucoup de retenue dans cette chanson. Je pense que c’est un très beau morceau. 

PAN M 360 :  The Witness, un album aussi raffiné et réfléchi, ne doit-il pas sa profondeur en partie au confinement imposé par la pandémie ?  

Ben Shemie : Je suis content que cet album soit enfin sorti, nous l’avons poussé plus loin pendant la pandémie parce que nous ne pouvions pas tourner. Cela aurait été alors bizarre de mettre un disque en marché sachant qu’on ne pouvait pas la jouer. En revanche, nous avons eu le temps d’y réfléchir, ce que nous n’avions jamais vraiment fait auparavant. Tourner, tourner, tourner, produire un disque, tourner, tourner. C’était la première fois que nous pouvions y réfléchir. D’une certaine manière, je suis étrangement heureux de tout ça.

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