SUPERPOZE : FABRIQUER ET RELIER DES MONDES PAR LA MAÎTRISE DU SON

Entrevue réalisée par Anne-Sophie Rasolo
Genres et styles : Électronique

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Crédit photo : François Quillacq

Gabriel Legeleux, alias Superpoze, nous a invité dans son studio pour parler de son dernier album, Nova Cardinale, sorti en mars dernier. De ce lieu à l’abris des regards au centre de Paris, sont sortis de terre des mondes multiples. De l’ordre du choix subtil des instruments (certains morceaux comportant plus d’une centaine de pistes), de la présentation scénique, à une approche des émotions en oblique, la proposition de Gabriel est riche et précise. Entre musique électronique et baroque, la gestation de cet album aura pris neuf mois, et son écriture plusieurs années. Gabriel raconte son travail de musicien en constante évolution, avec la projection de l’écriture d’un nouvel album en 2023.

PAN M 360 : Est-ce que tu peux me parler des machines qui t’accompagnent sur scène ?

Gabriel : Comme je passe de plus en plus de temps en studio, le format des racks dans lesquels on met toutes les machines, c’est une façon d’amener le studio sur scène. Je suis de dos, et je montre les machines et le geste musical.  

PAN M 360 : Tu t’en sers depuis longtemps ? Comment ça fonctionne ?

Gabriel : Non. Ce sont comme des synthé modulaires, mais sans le clavier. Il s’agit de la partie qui fait la synthèse, comme sur le principe d’une boîte à musique, mais géré par ordinateur, les partitions sont envoyées directement dans les machines. Moi je sculpte le son. C’est ça le principe du concert.

PAN M 360 : Ça diffère à chaque concert ?

Gabriel : Oui. Ce qui change c’est l’amplitude, la dynamique, ce qui permet l’improvisation. Je peux avec la table de mixage introduire ou non des instruments, fermer les filtres pour que ce soit doux, ajouter de la réverbération pour un effet vaporeux, ou au contraire très sec, pour les distordre.

PAN M 360 : Durant le concert, on est parcouru de frissons. Comment tu retranscris ça ?

Gabriel : Pour moi, faire un album ce n’est pas coucher une idée qui va ensuite être rejouée. C’est une finalité artistique qui ne peut pas être reproduite, c’est la vraie et seule existence d’un morceau. C’est ma façon de faire la musique. C’est plutôt retrouver une énergie de l’ordre de la partition, comme le travail d’un compositeur, c’est aussi une manière de reconnecter à mes origines musicales sur scène. Cet album est moins électronique que mes précédents et moi je viens vraiment de la musique électronique.

Superpoze et ses machines sur scène
Crédit Photo : Matisse Mazeau-Roy

PAN M 360 : Dans l’autre sens, quand as-tu su que tu t’arrêtais dans la phase de production de l’album ? Il y a un bon équilibre, il y a énormément de choses et à la fois il n’y a rien en trop ou en moins.

Gabriel : Tant mieux, ça me fait plaisir, c’est ce que j’ai cherché. Avant de commencer, j’avais en tête des principes d’arrangements, de types de sons, de sensations. Je voulais qu’on soit embarqué, avec l’idée d’espace. Je ne suis pas un explorateur qui défriche jusqu’à ce qu’il trouve. On m’a dit « là derrière cet océan » – J’ai regardé le docu sur Magellan l’autre jour, j’ai pété un câble – là derrière il y a quelque chose, et on va y aller.

PAN M 360 : Tu sais déjà ce qu’il y a au bout.

Gabriel : Oui, alors forcément la forme finale diffère de ce que t’as en tête et heureusement. Après, il y a une sensation, enfin ça s’appelle juste l’harmonie, quand tu as l’impression que les chose sont bien à leur place. Cette sensation de se dire, là, le château de cartes se tient. L’analogie avec l’exploration est basique mais j’aime bien. J’y vais en connaissance de ce que je pourrais trouver en espérant le trouver.

PAN M 360 : Cette musique renvoie aux mondes qu’on a en soi. Quand tu commences à écrire, tu es dans quel état ?

Gabriel : J’ai parlé de ça l’autre jour avec une autrice, Blandine Rinkel, qui me disait que certains auteurs ont besoin que leurs mots claquent, besoin de les dire à voix haute, et d’autres qui ont une écriture intérieure qui ne les reflète pas au quotidien. Leur écriture révèle ce monde. Je me suis reconnu là. Dans mon quotidien, je suis bavard, plutôt souriant, et je fais une musique très solennelle. Je crois qu’elle appartient, cette musique-là, à un monde intérieur.

PAN M 360 : Tu ne transfères pas d’émotions directement dans ce que tu composes ?

Gabriel : Ce qui me permet de faire une musique qui a un imaginaire fort, je l’espère en tout cas, c’est que je suis dans quelque chose de très pragmatique de construction de sons. Si je suis comme ça c’est parce que je sais que ça me permet de révéler un imaginaire au fond de moi dont je n’ai moi-même pas forcément les clés. Je mets en place des stratégies pour aller creuser au fond d’un imaginaire qui me surprend toujours. Je pense que c’est un imaginaire d’enfant. Mon approche est très adulte dans le son, mais si tu prends les émotions, il y a quelque chose de sensible.

PAN M 360 : Cet album sonne en profondeur.

Gabriel : Oui, et puis c’est un disque qui fait communiquer les époques, c’est un univers qui je l’espère est assez large. Il y a des vieux sages, des jeunes fous, des instruments du 16ème et des mélodies très 20ème et pop. Il y a des boîtes à rythme, une production faite en studio moderne.

Ce qui est intéressant avec les instruments anciens, c’est qu’ils n’étaient pas fabriqués de façon industrielle. Moi j’ai ce synthé (Prophet 6), c’est vendu par milliers. On croit être plus en marge en utilisant notre ordinateur pourtant c’est une pratique issue de l’industrie. Utiliser de la viole de gambe et des flûtes anciennes a quelque chose de rebelle.

PAN M 360 : Est-ce que ta propre écoute a changé depuis la sortie de Nova Cardinale ?

Gabriel : Pour moi oui, mais j’ai hâte que le temps passe. Le temps dépose sur la musique un vernis, la patine. Mon premier album je l’ai fait à 20 ans. Aujourd’hui, je trouve que c’est un album qui se tient comme un bloc de marbre, alors qu’à l’époque j’avais l’impression que c’était des petites brindilles.

PAN M 360 : Et concernant les retours des autres ? Dans Parabel j’entends un sentiment d’urgence puis une reprise de souffle.

Gabriel : Finalement c’est à moi de te poser la question. Dans la musique instrumentale, j’essaie de faire en sorte que les gens soient dedans. Que tu y aies vu de l’urgence, c’est que tu en as fait ton monde.

PAN M 360 : Toi tu ne l’as pas perçu comme ça.

Gabriel : Non, c’est terrible, mais pour moi c’est un morceau composé. Justement, le travail du musicien, c’est de fabriquer quelque chose qui va permettre à des gens de déposer un peu d’eux dessus, ou de faire miroir, de les envelopper. Moi je ne peux pas te dire « Parabel, le sous-texte c’est ça », ce serait artificiel de faire croire que c’est une façon de m’exprimer. Là je m’exprime avec toi, mais ça, c’est un monde fabriqué, dans lequel on peut déposer ses joies et ses peines.

PAN M 360 : Ton album m’a fait réécouter la BO de l’Assassinat de Jessie James.

Gabriel : Elle est très belle cette BO.

PAN M 360 : Tu es plutôt touché par ce type de musique ?

Gabriel : Le point commun de tout ce que j’aime c’est une certaine profondeur. J’aime bien sentir que c’est vaste. Je sens ça dans la musique de Nick Cave. Avant j’écoutais beaucoup Boards of Canada. Le son n’a rien à voir, mais ça partage une horizontalité. Ça, ça me fait vibrer en musique.

PAN M 360 : Tu aimes cette notion d’espace.

Gabriel : Voilà. En musique baroque j’entends ça, chez Jon Hopkins aussi.

PAN M 360 : J’entends aussi Floating Points dans ta musique.

Gabriel : Oui, j’adore. Il a ça aussi, qu’il fasse des choses archi-dansantes ou des albums très calmes, il a cette profondeur-là.

PAN M 360 : La répétition te sert à ça ?

Gabriel : Complètement. La répétition permet de dire je suis quelque part, et pas toujours « je vais quelque part ».

PAN M 360 : Tu tournes encore ?

Gabriel : Il y aura quelques concerts mais je fais des musiques de film et je travaille pour d’autres artistes. Je vais assez vite faire un quatrième, cette année. Je me suis créé un espace, je suis bien ici, c’est calme. Voilà. Je vais faire de la musique.

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