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Sleaford Mods ou comment prendre la pandémie en grippe

Interview réalisé par Patrick Baillargeon

Le virulent binôme britannique présente Spare Ribs, un album toujours aussi vindicatif mais cette fois-ci avec des recoins un plus intimistes.

Genres et styles : électro-punk / hip-hop / punk

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Si la pandémie a paralysé le milieu du spectacle, elle a néanmoins permis à plusieurs musiciens de se tourner vers la création, sans pression. À l’instar de nombreux autres groupes, les Sleaford Mods ont profité de cette pause imposée pour faire paraître All That Glue au printemps dernier, une double compilation de chansons inédites ou quasi introuvables. 

Comme les choses ne se sont guère arrangées depuis, et trouvant sans doute le temps un peu long, Jason Williamson et Andrew Fearn récidivent avec Spare Ribs, un 6e album de treize morceaux qui voit le duo de Nottingham retourner chez Rough Trade et s’ouvrir un peu plus en accueillant deux collaboratrices, la nouvelle venue Billy Nomates, qu’on avait vue en première partie du concert virtuel que les Mods avaient donné en septembre dernier au 100 Club de Londres, ainsi que la sulfureuse Amy Taylor, chanteuse du combo pub-rock Australien Amyl and the Sniffers. 

Quelques semaines avant la sortie de Spare Ribs, nous avons rencontré le polémique chanteur du binôme punk-hop. Jamais avare de commentaires, il nous a parlé de la conception de l’album et de ce qui l’a inspiré, de la pandémie à la politique britannique en passant par sa jeunesse, révélant du même coup quelques détails intimes sur son enfance.

PAN M 360 : Le titre Spare Ribs… c’est un hommage de Sleaford Mods au fameux met chinois ? 

JASON WILLIAMSON : Haha! Non, pas tout à fait. Dans les derniers mois, comme un peu partout dans le monde, tout s’est arrêté en Angleterre. Et ce fut un peu une surprise pour bien des gens car on croyait tous vivre dans une société évoluée, où ceux qui dirigent seraient à l’écoute du bon sens et de la population, qu’ils seraient en mesure de savoir ce qui se passe, et aussi d’être capables de sauver tous ceux qui travaillent si fort pour maintenir ce pays à flot. Mais non, ils n’en ont pas été capables. De sorte que le nombre de décès dû au Coronavirus a atteint des proportions ahurissantes. On ne cessait alors d’apprendre que des contrats essentiels pour du matériel de protection destiné aux  intervenants et au personnel soignant avaient été bâclés, qu’il était question de corruption, de coups bas, de rapports affirmant que le premier ministre était au courant de la gravité de ce virus aussi tôt qu’en février dernier mais que pourtant rien n’a été mis en place… Donc le choix a d’abord été de protéger l’économie plutôt que la population. On sait tous que ce sont les gens qui passent avant tout, mais pas pour nos dirigeants! Non, nous vivons dans un système capitaliste où tout doit aller comme sur des roulettes sans jamais s’arrêter, où le profit est roi. Ainsi, il m’a paru évident que nous sommes tous potentiellement sacrifiables, que nous sommes tous des victimes du maintien de l’État économique. Donc j’ai comparé cette constatation au corps humain, qui peut continuer à fonctionner même s’ il manque des membres. J’ai trouvé que c’était un joli symbolisme; nous sommes tous des membres non essentiels du corps capitaliste, de l’État économique. 

PAN M 360 : Comment avez-vous réussi à créer cet album avec toutes les restrictions et interdictions en place au Royaume-Uni ?

JASON WILLIAMSON : Certaines des restrictions ont été levées autour de juillet dernier, ce qui nous a permis de travailler. Donc Andrew et moi sommes rentrés direct en studio au début de juillet. Nous avons pris une semaine pour arranger des trucs sur lesquels j’avais travaillé quand j’étais enfermé chez moi et qui au final se sont avérés pas très bons. Je pense qu’on a seulement gardé Top Room de cette session. Ensuite on a pris une pause d’une semaine et c’est là qu’on a commencé à sortir des trucs plus juteux. On a donc écrit tout le reste de l’album dans la foulée. On a fait Mork N Mindy, Elocution, Short Cummings, Thick Ear et Nudge It en janvier, mais ces versions n’étaient pas tout à fait au point. Ça nous a donc pris une semaine ou deux pour les mettre à niveau et les produire correctement. Le reste de l’album a été mis en place après ça. 

PAN M 360 : Dirais-tu que la plupart des morceaux de l’album sont liés à la pandémie, de près ou de loin ?

JASON WILLIAMSON : Il y a trois morceaux qui font ouvertement référence à la pandémie; le reste du disque est en quelque sorte influencé par tout ça mais avec une certaine distance. C’est sûr que bien des gens se sont dit « ah ouais les Sleaford Mods vont évidemment nous faire un album sur la pandémie… », mais comment veux-tu faire autrement ? C’est tellement énorme tout ça ! Et ça m’a beaucoup touché. Comment ignorer une pareille chose et continuer à écrire des chansons comme si de rien n’était ? J’ai essayé car je trouvais ça intéressant d’une certaine manière, mais j’ai invariablement été rattrapé par cette crise. Je devais en parler, et je me suis dit qu’on devait absolument avoir un de nos disques qui aborde cette période trouble. Comme ça, dans 15 ou 20, ans je pourrai dire « ouais, on a enregistré ça durant la pandémie! » (Rires)

PAN M 360 : Hormis la pandémie, vous avez eu une année plutôt intéressante en Angleterre : Boris Johnson, le Brexit… De quoi bien inspirer un groupe comme Sleaford Mods !

JASON WILLIAMSON: En effet, le rôle catastrophique de Boris Johnson comme Premier Ministre a teinté l’ensemble du disque, tout comme Dominic Cummings, qui était le conseiller spécial du parti Conservateur, c’est lui qui donnait des conseils à Johnson, lui qui voulait changer l’infrastructure de non seulement toute la politique moderne, appliquée quotidiennement par le parti Conservateur, mais aussi toute la structure de la société. C’était juste débile, tu comprends ? Donc y’a pas mal de tout ça dans le disque, d’une façon ou d’une autre. 

PAN M 360 : Lors de notre précédent entretien (https://panm360.com/interviews-panm360/sleaford-mods-collection-printaniere/),  tu m’avais laissé entendre que les guitares très présentes  sur les premiers enregistrements du groupe avaient été retirées lorsque Andrew est arrivé dans le décor. Mais sur votre nouvel album, on dirait qu’elles reviennent un peu plus, non ?

JASON WILLIAMSON : Il y a toujours eu un peu de guitare ici et là sur nos morceaux, notamment Tied Up In Nottz, Little Ditty et quelques autres, mais oui, j’ai réclamé un peu de guitare punk classique, particulièrement pour la pièce Thick Ear. Quant à Nudge It, c’est Andrew qui joue lui-même de la guitare et ça fonctionne bien, ça ressemble à du Wire ou quelque chose comme ça. Et ça fonctionne aussi grâce à la présence d’Amy (Taylor). On s’est pas mal basé sur Submission des Sex Pistols pour Nudge It. J’ai envoyé cette chanson à Andrew et je lui ai dit « t’as qu’à faire quelque chose avec ça » (Rires). Mais au final, je trouve que ça ressemble plus à un mix entre Wire et Wu Tang Clan. J’ai ajouté un peu de piano là-dessus, un peu comme sur les premiers albums du Wu Tang ou les vieux albums solos de Rae Kwon, ce petit côté cubain. Bref, je suis plutôt  content du résultat. Au départ je voulais un genre de grelot comme dans certaines chansons de Noël, tu vois ce que je veux dire ? Mais Andrew a été catégorique « Non! On met du piano! » (Rires)

PAN M 360 : Peut-être est-ce difficile pour toi d’en parler, mais d’après ce que j’ai pu glaner comme informations, tu serais atteint du spina bifida ?

JASON WILLIAMSON : Je suis né avec une rare forme de spina bifida mais je ne l’ai su que l’été dernier. J’ai été opéré à la colonne vertébrale lorsque j’étais enfant. J’avais une tumeur à la colonne vertébrale et aussi mon système nerveux était tout emmêlé, il ne fonctionnait pas correctement. Sauf qu’on ne m’a pas bien opéré. Donc entre 5 ans et 10 ou 11 ans, j’avais de terribles maux de dos, je ne pouvais pas marcher, je ne pouvais pas ! Personne ne savait ce que j’avais. Ce qui fait qu’on m’a opéré à nouveau et heureusement je suis tombé entre les mains d’un chirurgien qui s’y connaissait en opération au dos. Et ils m’ont rafistolé, et j’ai pu marcher à nouveau. Mais j’ai une sœur qui est morte à la naissance à cause d’un sévère cas de spina bifida. Ce n’est pas nécessairement quelque chose qui court dans la famille mais c’était un mal assez commun durant les années 70, à ce qu’on m’a dit. Or cet été je me suis blessé au dos en faisant des exercices à la maison puisque les gyms étaient fermés durant cette période. Et tout ça m’est revenu d’un coup, ça m’a beaucoup fait réfléchir, je pensais à mon enfance, tu vois ? Et ce sont ces souvenirs qui m’ont inspiré la chanson Fishcakes, et aussi quelques réflexions sur mon enfance ici et là sur différents morceaux du disque. Mork N Mindy fait aussi référence à mon enfance, mais ce morceau a été écrit au début de 2020.

PAN M 360 : Spare Ribs est le premier album de Sleaford Mods sur lequel on retrouve des artistes invités, dans ce cas ci Amy Taylor et Billy Nomates. Qu’est-ce qui vous a poussé à aller chercher d’autres voix, et notamment des voix féminines ?

JASON WILLIAMSON : On a eu un meeting avec (le label) Rough Trade. On voulait savoir à quoi ils s’attendaient, quel genre d’album ils voulaient. Car nous n’avons jamais vraiment eu de relation avec eux, on ne les connaissait pas vraiment et notre nouveau manager s’est dit que ce serait une bonne chose qu’on se rencontre tous. C’est là que l’idée de collaborations est venue sur le tapis. J’avais déjà Billy Nomates en tête et on nous a aussi suggéré Amy Taylor. Ça m’a un peu inquiété car je ne voyais pas trop comment on pourrait collaborer avec Amy, je n’étais pas sûr que ça fonctionnerait. Et pourtant cela a vraiment bien marché, Nudge It est possiblement la meilleure chanson qu’on ait jamais faite ! 

PAN M 360 : Tu as eu 50 ans en 2020, à cet âge bien des musiciens n’ont plus rien à offrir et sont en fin de carrière ou alors dans une sorte de retour pathétique. En ce qui vous concerne Andrew et toi, c’est plutôt le contraire qui se produit, vous avez commencé à goûter au succès vers la mi-quarantaine…


JASON WILLIAMSON : Ça joue de temps en temps avec ma tête quand j’y pense. Tu te dis que t’es trop vieux pour faire ça, que t’as plus 25 ou même 35 ans… j’ai 50 ans, tu vois ce que je veux dire ? On fait de la musique qui est tout aussi contemporaine que des gens qui ont trente ans de moins que nous. Tu sais dans les festivals, tu croises un tas de musiciens qui sont super jeunes et là tu te mets à douter de toi-même. J’ai beaucoup pensé à ça durant la pandémie, seul à la maison. Je n’avais que ça à faire, penser. J’ai réalisé que je suis bien sur scène, j’aime ça, je me sens à ma place… On a créé deux albums durant la pandémie, ce qui est bien. Nous devions de toute façon en faire au moins un et on est très content du résultat, mais là on a vraiment besoin de faire des concerts. On a bon espoir de pouvoir retrouver la scène au début de l’été puisqu’on est programmé dans de nombreux festivals à travers le monde; nous avons vraiment envie que ça se passe car on ne se voit franchement pas faire un troisième disque !

Samedi 16 janvier à 20 heures (15h EST), les Sleaford Mods présenteront SMtv Spare Ribs Special, une émission spéciale d’une heure qui sera diffusée sur la chaîne YouTube du duo. L’émission présentera des interviews du groupe et des collaborateurs de l’album, Billy Nomates et Amy Taylor, ainsi que des images de leur web concert au 100 Club et des caméscopes d’invités spéciaux tels que John Thomson, Robbie Williams, Iggy Pop et bien d’autres. 

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