Semaine du Neuf |  « Quelque part, mon jardin / My Backyard, Somewhere », créature bicéphale et bilingue

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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L’ancrage de cette production se trouve dans le poème bilingue de l’auteur et performeur Kaie Kellough, qui évoque les thèmes de la langue et de l’appartenance à un lieu, une culture. Le programme explore les styles de cinq compositeurs-trices multidisciplinaires d’exception: Eliot Britton, Nicole Lizée, Derek Charke, Luna Pearl Woolf et Bret Higgins. Sur scène, on parle d’un alliage entre lyrisme, groove et textures exploratoires et  aussi d’un dialogue entre les instrumentistes et le récitant. Mais encore ? Alain Brunet a posé quelques questions à la violoncelliste Andrea Stewart et au contrebassiste Thibault Bertin-Maghit, de collectif9.

PAN M 360:  « collectif9 et Architek Percussion mènent une réflexion poétique sur l’identité et l’appartenance, à travers les mots et les sons ». Que motive cette réflexion sur l’identité et l’appartenance en 2025?

Andrea Stewart (collectif9) : Lorsque nous avons conçu ce spectacle (de 2016 à 2018), nous voulions créer un espace de rencontre qui accueillerait des artistes, des membres de la communauté et des mélomanes de tous genres. L’idée était que nous arrivions tous quelque part avec nos propres histoires et expériences, et que nous pouvions tous apprendre de celles-ci – des nôtres et de celles des autres. De 2016, quand nous nous sommes lancés dans ce projet en 2025, cette réflexion était toujours d’actualité. Le mouvement et la migration, ainsi que les émotions qui les accompagnent, sont des sujets très humains. Nous avons été inspirés par le sentiment d’aventure, de solitude, d’acceptation qui accompagne nos mouvements, et par la manière dont cela peut être lié à la fois aux personnes et au territoire, aux voyages physiques et émotionnels. Le concept est à la fois abstrait et clair, ce qui le rend propice à une exploration artistique. La structure du spectacle en tient compte : des mouvements et des sections des différentes pièces sont entrelacés tout au long du programme, soulignant les différentes perspectives et contextes de chaque compositeur-rice et de leur langage. Le texte est le point de départ commun, et il se développe différemment selon les mains qui le manient.

PAN M 360: Vous avez choisi d’ancrer cette réflexion à travers un texte de l’auteur bilingue Kaie Kellough, réputé pour ses liens avec les musiques de création?

Thibault Bertin-Maghit (collectif9) : En effet, nous avons approché Kaie assez tôt dans le processus de création du spectacle. On connaissait son travail littéraire et aussi sa pratique comme performer dans le monde de la musique de création. Le thème qu’on voulait explorer recoupait les sujets souvent abordés par Kaie, ce choix s’est donc imposé très naturellement. Aussi, le fait qu’il écrive autant en anglais qu’en français était important pour nous pour pouvoir intégrer la dualité de la langue dans l’ADN du spectacle.

PAN M 360 : Comment ce texte devient-il le liant de l’exécution des œuvres au programme?

Thibault Bertin-Maghit : Les 5 pièces au programme ont toutes été commandées spécifiquement pour ce spectacle et chaque compositeur-trice a défini son rapport au texte pour sa pièce. Le texte reçoit donc toutes sortes de traitements: déclamé, chanté, scandé, pré-enregistré, altéré électroniquement. On le retrouve aussi à l’écran, intégré dans les projections vidéo.

PAN M 360 : Comment les œuvres choisies pour ce programme correspondent-elles à sa thématique?

Thibault Bertin-Maghit :  Notre idée était de mettre côte à côte les approches de chacun des compositeur-trice-s par rapport à notre sujet pour apprécier d’autant plus leurs visions et leurs langages contrastants. Chez Woolf par exemple, la thématique a mené à la création d’univers à saveurs folkloriques inventées, alors que chez Lizée, la notion de lieu d’appartenance se matérialise dans des symboles issus de la culture populaire, que ce soit des jeux de société, des émissions TV ou des bonbons.

PAN M 360 : Comment avez-vous imaginé d’abord ce programme à deux ensembles?

Andrea Stewart : Nos deux ensembles existent depuis à peu près la même période (collectif9 depuis 2011 et Architek Percussion depuis 2012), mais notre amitié existait déjà avant cela. Nous avons toujours eu une approche artistique similaire – collectif9 étant un ensemble à cordes qui aimait le groove et Architek étant un quatuor de percussions multidimensionnel – et nous avions déjà discuté d’une collaboration à plusieurs reprises sans trouver comment ça pourrait vraiment se concrétiser. Lorsque le Conseil des arts du Canada a annoncé son programme Nouveau chapitre en 2016, offrant un financement exceptionnel pour de grands projets, il nous a semblé que c’était le moment de rêver, et nous l’avons fait. Si nous imaginons que la musique est le reflet de nos expériences, l’idée de parcourir la musique de cinq compositeurs stylistiquement différents semblait tout à fait pertinente à l’expérience de la vie elle-même, et nous étions tous tournés vers le monde, désireux de voir et de ressentir les expériences des autres. Ce fut une période très stimulante lorsque notre projet a commencé à prendre véritablement racine, et quand l’opportunité de financement nous a permis d’élargir le champ de notre imagination.  

PAN M 360 : Quel est l’historique de la collaboration entre Collectif9 et Architek Percussion, deux ensembles en pleine ascension au Canada? 

Andrea Stewart : Quelque part, mon jardin est notre première collaboration. La beauté d’une collaboration, quelle qu’elle soit, est qu’elle reste avec vous et que l’idée de développement est toujours présente. C’était un projet énorme à entreprendre en 2016.  Nous avons beaucoup appris jusqu’à la première en 2018 et nous avons continué à développer notre vision du spectacle lorsque nous l’avons emmené en tournée à travers le Canada en 2018-19. Nous voici en 2025, et nous continuons à faire des ajustements, à clarifier des idées, à trouver de nouvelles voies. J’espère que nous aurons toujours l’impression d’être en pleine ascension si nous continuons à vouloir apprendre et changer.

PAN M 360 : Quelles sont les forces spécifiques à chacun de ces ensembles dans le contexte de ce programme?

Thibault Bertin-Maghit  : Pour ce qui est de collectif9, je pense que notre force réside dans notre capacité à bouger ensemble, à respirer ensemble, et c’est d’autant plus important dans un contexte où le matériel musical est dense. On a besoin de cette fluidité et de cette unité pour rendre le tout cohérent.

Andrea Stewart : En ce qui concerne nos collègues d’Architek, ils sont totalement dévoués à l’idée du travail collectif. Ils  arrivent avec une telle énergie et une telle attention pour le projet en cours qu’il devient très inspirant de travailler avec des collaborateurs prêts à s’immerger totalement dans la musique (et dans un projet), et c’est tellement évident avec Architek.

PAN M 360 : Comment avez-vous prévu arrimer les deux ensembles à travers ce répertoire?

Andrea Stewart : Tout le répertoire a été écrit pour les deux ensembles, et comme c’est nous qui avons commandé les œuvres, certains compositeurs ont pensé spécifiquement à nous lorsqu’ils ont écrit la musique. En ce sens, les deux ensembles sont très liés. Le tout devient un très grand ensemble de musique de chambre, et la complicité entre les individus en témoigne.

Q : Plus précisément, parlons de ces œuvres et des configurations orchestrales qui y sont sous-tendues. Pourriez-vous SVP nous en dire davantage sur les œuvres au programme?

* Luna Pearl Woolf: But I Digress… (2018) – 19 min

* Bret Higgins: among, within, beneath, atop (2018) – 8 min

* Derek Charke: the world is itself a cargo carried (2018) – 15 min

* Eliot Britton: Backyard Blocks (2018) – 17 min

* Nicole Lizée: Folk Noir/Canadiana (2018) – 14 min

Thibault Bertin-Maghit La pièce de Luna est constituée de 9 mouvements très courts. Chacun est très ciselé, très travaillé et nous amène dans un lieu géographique imaginaire. 

La pièce de Brett reflète son univers jazz avec une ambiance plus feutrée et un peu d’improvisation.

La pièce de Derek est celle la plus chargée d’adrénaline du programme avec les parties les plus lourdes et groovy du spectacle.

Eliot, quant à lui, nous a donné un matériel plus ouvert dans lequel chacun de nous a des zones pour ornementer et varier les textures sonores. On est ici dans des sphères parfois plus pop/groove, avec aussi des cues électroniques.

Finalement, Nicole, nous a servi son désormais traditionnel cocktail de glitch, déphasages, instruments inusités, bande électronique, le tout synchronisé sur un film de sa concoction, rempli de référence pop des dernières décennies.

Je ne pourrais pas parler des artistes derrière le spectacle sans mentionner la collaboration de Myriam Boucher. Elle a conçu les projections vidéo pour le spectacle, utilisant ses propres images ainsi que des illustrations de Melissa Di Menna et Julien Bakvis, elles-mêmes inspirées du poème de Kaie. L’univers visuel qui en résulte est souvent aquatique et poétique, et donne une grande place à la nature; l’élément, s’il en est un, qui nous unis toutes et tous.

PAN M 360 : Eliot Britton (Toronto), Nicole Lizée (Montréal), Derek Charke (Vallée d’Annapolis), Luna Pearl Woolf (Montréal) et Bret Higgins (Toronto) : tous ces artistes sont anglophones, y compris l’auteur Kaie Kellough. Doit-on en déduire que la réflexion sur l’identité et l’appartenance résulte d’une réflexion anglo-canadienne dans le cas qui nous occupe? Ou encore cette sélection d’artistes relève-t-elle du hasard? 

Andrea Stewart : C’est l’une des raisons pour lesquelles il est intéressant de revenir à un spectacle créé il y a tant d’années : nous réalisons qu’il y a toujours plus à faire pour créer une image artistique plus complète des ressentis de notre société. Je crois que nous pouvons dire que cette réflexion est vraie pour les locuteurs de toutes les langues à travers le pays. C’est la réflexion que nous avons lorsque nous trouvons nos communautés, où qu’elles soient, ou lorsque nous nous attachons à un territoire particulier. 

La langue des membres de l’équipe créative de Quelque part, mon jardin peut être considérée comme un portrait instantané de l’état d’esprit de l’ensemble à l’époque : en tant qu’ensemble majoritairement francophones en 2016 – lorsque nous avons commencé à travailler sur ce projet – collaborer avec des artistes anglophones nous a semblé être un lien important à établir. Depuis 2016, notre identité culturelle, sociétale et linguistique en tant qu’ensemble est devenue plus complexe, et cela a un impact sur nos choix artistiques. Il est important de regarder en arrière et de voir ce que nous avons pu manquer, et ce que nous aimerions voir à l’avenir.

PAN M 360 : Dans ce contexte d’incertitude croissante sur les souverainetés canadienne et québécoise face à un géant américain très clairement impérialiste qui veut redessiner la carte de ce continent, y a-t-il lieu d’inscrire un tel programme dans ce contexte?  Est-il pertinent de lier cette réflexion sur l’identité et l’appartenance à la géopolitique actuelle?

Thibault Bertin-Maghit : Je pense que ce spectacle met de l’avant notre désir de transversalité, notre besoin de mettre nos différences côte à côte. La différence nous enrichit, nous ouvre les yeux sur d’autres visions du monde plus qu’elle nous intimide ou nous effraie. Les réalités migratoires d’il y a 7 ans sont toujours d’actualité et le futur va nécessiter notre mobilisation et notre unité pour combattre la division et le repli sur soi. Dans ce sens, ce spectacle est certainement un appel à se rassembler pour faire face ensemble aux défis qui nous attendent.

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