SAT | Sébastien Forrester, pierres, percussions, une géologie sonore à la Satosphère

Entrevue réalisée par Loic Minty

Percussionniste et compositeur électroacoustique, Sébastien Forrester crée une musique à la fois affective, kinétique, intellectuellement explosive. Par son choix d’instruments, il explore les recoins d’une imagination refoulée, liée à des matériaux rares – en l’occurrence, les minéraux et les pierres. Dans cette interview, il nous explique le déroulé de ce processus exploratoire, et pourquoi la Satosphère en constitue l’aboutissement ultime.

Les Yeux Fermés  invite l’imagination à épouser pleinement l’espace par le son. Cette expérience acousmatique révèlera la Satosphère en cinéma pour l’oreille, où deux artistes de renom dévoilent le fruit d’une résidence de spatialisation. December explore un nouveau territoire musical d’un style ambient composé pour l’image, tandis que Sébastien Forrester développe sa pratique hybride, à la croisée des percussions et de la composition électroacoustique. Une expérience à ne pas manquer.


Les yeux fermés à la SAT, le 23 octobre. Infos et billets ICI

PAN M 360 : Vous ferez une résidence à la S.A.T. cette semaine. Pour les pièces qui seront présentées jeudi prochain, s’agit-il de créations inédites composées pour l’occasion, ou d’une réinterprétation de vos œuvres existantes ?

Sébastien Forrester : J’ai d’abord hésité, puis j’ai réalisé qu’adapter des travaux préexistants – notamment certaines de mes dernières pièces, très denses et relativement orchestrales – me prendrait un temps et une énergie considérables. J’ai donc préféré la première option !

J’ai eu la chance de pouvoir expérimenter avec un petit lithophone il y a quelques mois. Ayant beaucoup travaillé avec le vibraphone, le métallophone et le marimba ces dernières années, j’ai été frappé par la pureté des résonances de la pierre. J’en ai extrait le corps de ce nouveau travail : toutes les harmonies que les auditeurs et auditrices pourront entendre en proviennent. 

J’ai par ailleurs accumulé énormément d’enregistrements de terrain (« field recordings ») minéraux et géologiques, réalisés entre la Bretagne, l’Auvergne, le Maroc, l’île de la Réunion et l’Islande depuis 2017. J’en tire régulièrement des motifs, des textures, parfois même des séquences rythmiques. J’ai constitué avec tous ces éléments une série d’environnements sonores qui me serviront de base pour improviser en direct avec une batterie à la SAT. J’ai eu envie de créer un dialogue entre la pierre et la percussion.

PAN M 360 : Que souhaitez-vous accomplir lors de cette résidence ?

Sébastien Forrester : Mon objectif est toujours essentiellement exploratoire. Je travaille à l’instinct, je laisse mes émotions me guider et j’essaie, après coup, d’en dégager un concept, une direction ou un arc narratif. Dans le cas de cette nouvelle commande à la SAT, l’objectif est tout simplement de donner vie à de nouvelles idées musicales en trois dimensions et dans un temps limité, tout en faisant en sorte de pouvoir les déployer avec pertinence sur les 93 enceintes du dôme. J’ai très hâte de m’y confronter dans l’espace.

PAN M 360 : Dans un lieu si unique, il peut y avoir une courbe d’apprentissage des outils. Comment pensez-vous équilibrer cet apprentissage technique tout en maintenant une sensibilité créative ?

Sébastien Forrester : Les vastes possibilités techniques offertes par le système de son de la SAT s’avèrent pour le moment beaucoup plus stimulantes que contraignantes. Je suis davantage dans la projection que dans l’exécution, car je ne m’y rendrai que la semaine prochaine. Elles m’ont cependant obligé à être beaucoup plus méthodique que d’ordinaire : à organiser les sources sonores par strates, par endroits, par nuées ; à penser leur cohabitation avec les percussions en direct aussi. À établir une véritable architecture, une cartographie précise du son. J’ai même dessiné des placements, des trajectoires, ce qui ne m’était jamais arrivé auparavant.

PAN M 360 : L’expérience d’écoute que vous proposez est inhabituelle. À quel point est-elle accessible à un large public, et comment recommanderiez-vous de s’y préparer ?

Sébastien Forrester : Toute forme d’art sonore est par essence accessible à tous et toutes, dans la mesure où nous produisons des sons, les mettons en forme et les partageons depuis la nuit des temps. J’ai d’ailleurs récemment découvert que les lithophones existent depuis plusieurs milliers d’années. Pouvoir écouter une œuvre dans un lieu tel que la SAT constitue le paroxysme de cette démarche de partage, car le lieu offre justement les conditions optimales pour écouter, ressentir, s’immerger, se laisser emporter. Je conseillerais au public de venir curieux et ouvert, en quête de découvertes.

PAN M 360 : Où se situe, selon vous, ce sentiment d’immersion ? Est-il plutôt sensoriel, imaginatif ou émotionnel ?

Sébastien Forrester : Je dirais spontanément les trois ; ils sont d’ailleurs intimement liés. Les sens créent la première impression, l’appréhension de l’environnement et de l’expérience, puis l’imagination l’ancre dans la mémoire et la rend palpable.

PAN M 360 : En quoi l’obscurité totale et l’interdiction des téléphones modifient-elles fondamentalement la relation du public à la musique, par rapport à un concert traditionnel ?

Sébastien Forrester : L’obscurité décuple le ressenti des sons environnants. Lorsque l’on est privé d’un sens, les autres n’en sont que renforcés. Je me rappelle justement avoir fait l’expérience des sons à l’intérieur d’une grotte dans le Lot ; lors de la visite, la spéléologue nous avait brièvement privés de lumière. C’est alors que j’ai réellement pris conscience de la complexité de l’environnement sonore, de la richesse des sources, des fréquences, des réverbérations, des bruits de notre corps. Être plongé dans le noir est immensément révélateur.

PAN M 360 : Le logiciel de spatialisation G.R.I.S. utilisé à la S.A.T. a été conçu par le compositeur Robert Normandeau, qui est aussi, par coïncidence, l’un des pionniers du « cinéma pour l’oreille ». Que pensez-vous de ce lien si fort entre la spatialisation et la narration sonores ?Sébastien Forrester : Scinder les sources sonores, les répartir ou les localiser, les déplacer, les faire évoluer dans l’espace raconte naturellement une histoire. C’est un procédé qui permet de recréer une certaine familiarité, voire même d’en jouer, de l’altérer, de la distordre, d’en créer une variation qui défie l’entendement. Dans notre univers quotidien, les situations et les moments que nous traversons, les sons nous entourent constamment ; ils ne sont jamais répartis sur une bande stéréo comme lorsque nous écoutons des fichiers WAV ou MP3. La spatialisation permet de restituer cette disposition naturelle tout en l’augmentant d’une infinité de possibilités merveilleuses. C’est un mode de composition extrêmement inspirant, et m’y confronter pour la toute première fois à la SAT est une chance inouïe.

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