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Sabrina Ratté revient à MUTEK après le succès de son installation qui y fut présentée l’an dernier. Cette fois-ci, la Montréalaise nous propose une performance immersive et compte nous plonger dans un univers numérique singulier, où les frontières du médium sont repoussées pour interroger une question essentielle : qu’est-ce que nous considérons comme vivant ?
Reconnue internationalement pour son travail en vidéo et en 3D, Sabrina Ratté explore des filiations de l’animisme longtemps perçues comme opposées à la technologie. Son esthétique organique et colorée, traversée d’éléments occultes et magiques, ouvre la voie à des relations plus sensibles et spirituelles entre l’humain et ses outils.
Toujours guidée par une soif d’exploration et de nouveaux défis, Sabrina Ratté a façonné une pratique qui évolue avec les technologies, des premiers synthétiseurs vidéo et expériences de feedback, aux logiciels 3D et plus récemment à l’intelligence artificielle. Tout en continuant d’utiliser ses premiers outils, ses œuvres tracent une ligne temporelle qui raconte l’histoire des technologies ayant marqué notre monde moderne.
Avec sa nouvelle pièce Cyberdelia, présentée à la S.A.T., elle s’aventure pour la première fois dans un travail nourri par l’IA, en collaboration avec Roger Tellier-Craig , un habitué de MUTEK. Nous avons discuté avec elle des défis de ce processus, de cette rencontre entre humain et machine, et du cheminement de pensées qui a mené à Cyberdelia.
PAN M 360: J’aimerais d’abord en savoir plus sur la pièce que tu vas présenter à MUTEK. L’an dernier, tu avais présenté Inflorescence, une installation. Donc je me demandais : comment abordes-tu la performance par rapport à l’installation?
Sabrina Ratté: C’est une question intéressante parce que pour moi, les performances live, c’est souvent dérivé d’une installation ou d’une vidéo. Je me considère plutôt comme une artiste vidéo numérique, donc je crée des images et je vois un peu ça comme je fais des peintures numériques, si tu veux. Ensuite, ça se décline souvent en installation. Ça peut être une installation interactive ou avec des sculptures, comme tu l’as vu à Mutek l’année dernière. Pour moi, le médium numérique permet de créer plusieurs œuvres à partir d’une idée, d’un concept et donc de se décliner en plein d’environnements, plein de contextes différents.
Dans le cas de Cyberdélia que je présente cette année, à la base, c’était un projet d’installation interactive élaboré dans le cadre d’une résidence de 10 semaines à Sporobole , sur l’intelligence artificielle. Dans l’installation, je voulais un peu explorer l’idée que l’intelligence artificielle était une forme d’inconscient collectif qui nous renvoyait nos projections psychologiques.
Cyberdélia est donc issu de cette résidence, et puis j’en ai fait une version en performance live.
PAN M 360: Le sujet de l’intelligence artificielle semble assez important cette année à Mutek alors c’est bien d’en parler. Je me demandais, puisque tu as déjà une esthétique 3D très marquée, s’il y a eu des moments où l’IA a généré des choses que tu ne voulais pas? Quels ont été, pour toi, les principaux défis liés à l’intelligence artificielle?
Sabrina Ratté: J’ai créé des images comme je fais normalement en 3D, avec Blender, avec des scans 3D, etc. Ensuite, je mettais ces images-là dans des outils comme ComfyUI, un programme Open Source, pour voir comment l’IA allait interpréter mes images.
Depuis le début de ma pratique il y a 15 ans j’ai travaillé avec des outils très différents, mais entre autres, quand j’ai commencé, je travaillais beaucoup avec le feedback vidéo. Si je parle de ça, c’est que mon rapport avec l’AI, c’est un peu similaire, dans la mesure où c’est des outils qui ont des paramètres aléatoires ou difficiles à contrôler.
C’est vraiment un dialogue entre le contrôle puis le but qu’on veut atteindre visuellement, et aussi le lâcher prise qu’on doit avoir afin de se laisser surprendre par les résultats.
Pour chaque vidéo, j’en ai fait peut-être 30 pour en sélectionner qu’une seule qui était dans la veine de ce que je voulais. Donc c’est un autre processus que de faire des montages ou des images en 3D, parce que là, c’est vraiment de dialoguer puis d’intuitivement diriger l’IA pour qu’il aille dans le sens de là où on veut aller.
Mais la différence, peut-être, avec le feedback vidéo, c’est que l’IA est aussi entraînée sur des modèles. Puis là, il y a quand même là-dessus des biais culturels, par exemple, de travailler avec des corps. Soit ça les déforme, soit on sent aussi que l’IA a aussi été entraînée par la porno. Les corps deviennent très sexualisés, on sent les biais culturels derrière.
On sent aussi qu’il y a eu beaucoup de vidéos promotionnelles, des publicités. Donc il y a quand même un, on va dire, un registre visuel en l’IA qui peut vite tomber dans quelque chose qui serait moins intéressant. D’où l’importance pour moi de pouvoir amener mes images dans l’univers afin de créer un espace plus artistique là-dedans.
PAN M 360: Ça me fait penser au concept de “travailler avec son ombre.” Quand tu parlais de l’IA comme outil pour comprendre l’inconscient collectif, ça consiste aussi à se confronter à toutes ces facettes de de l’humanité sur l’internet. Au final, plus sombres.
Sabrina Ratté Exactement.
PAN M 360: D’où l’importance encore plus grande d’utiliser tes propres images et de les intégrer au système d’IA,. Ça me semble être un geste quasiment historique. Ce qui m’amène à une autre question : tes œuvres parlent souvent d’obsolescence. Ça m’avait marqué dans Inflorescenceet Objet Monde. Tu abordes la mémoire technologique tout en utilisant des outils de pointe comme la 3D pour créer des environnements complexes. Comment arrives-tu à naviguer entre mémoire et innovation dans ton travail?
Sabrina Ratté: L’histoire de la technologie est intrinsèque à mon travail. Comme je l’ai déjà mentionné, quand j’ai commencé à faire de l’art vidéo, j’étais vraiment intéressée par les feedbacks visuels, les synthétiseurs analogues. J’ai été extrêmement influencée et inspirée par les pionniers en computer animation et les débuts de l’art vidéo.
J’ai l’impression que mon cheminement était un peu comme la découverte du médium de la vidéo, comme si je la refaisais chronologiquement. J’ai commencé avec les synthétiseurs vidéo et la vidéo analogique. Là, éventuellement, j’ai intégré la 3D. Puis maintenant j’essaie de nouveaux outils. C’est une façon de pouvoir enrichir mon langage et de développer d’autres univers. Ça challenge aussi ma façon de travailler.
Les synthétiseurs vidéo, en fait, ils restent dans mon travail. Souvent, je les utilise comme textures que j’intègre dans l’univers 3D. Puis c’est un peu, pour moi, le fantôme de la vidéo analogique qui continue à hanter le monde numérique. C’est aussi comme différents types de peintures parce que les textures de la vidéo analogique sont évidemment très différentes de celles de la 3D.
Donc, c’est comme si j’essayais, finalement, d’intégrer un peu toutes les facettes de l’histoire. Ou au moins de garder des traces de l’histoire des technologies à travers mon travail.
Après, je me suis vraiment posée la question de l’obsolescence techniquement comme pragmatiquement. Par exemple Inflorescence c’est un peu comme un hôtel, un shrine pour ces objets-là qui sont hyper complexes, hyper sophistiqués, puis qu’on jette parce qu’on n’a plus d’usage pour aujourd’hui.
PAN M 360: Cette sensibilité aux objets me fait penser à ton œuvre Plane of Incidence qui est une série de photogrammétrie à partir d’objets trouvés à Marseille et à Montréal. Cette œuvre touche à des thèmes comme l’agentivité des objets et l’occulte. Est-ce que ça va aussi faire partie de Cyberdélia?
Sabrina Ratté: Donc, il y a probablement des images qui font partie du processus créatif de Plane of Incidence, images transformées par l’IA. Mais Plane of Incidence, c’est un peu le point pivot entre Inflorescence et mon autre œuvre Pharmacon qui a inspiré Cyberdelia. Dans le cas d’Inflorescence, je parlais de l’idée de formes de vie qui pourraient émerger en symbiose avec ces technologiques dans plusieurs millions d’années. Puis là, avec Plane of Incidence, c’était vraiment la question des objets eux-mêmes.
Comment on les perçoit? Est-ce une forme de vie? Ces objets ont-ils une arme? Dans notre vision anthropocentrique moderne, on aurait perdu un peu cet enchantement puis cette croyance que les objets auraient une âme. Donc, une forme d’animisme qui avait quand même fait partie longtemps des croyances puisqu’il y a encore beaucoup d’êtres humains sur Terre qui croient à ça. Moi, je trouve ça absolument beau. Je pense que si on donnait plus d’âme aux objets, on les jetterait moins puis on leur donnerait une forme de noblesse qu’aujourd’hui, on est complètement désenchanté avec ça. Je pense que ça a été un point pivot au niveau de la réflexion spirituelle reliée avec l’époque matérialiste dans laquelle on vit.
PAN M 360: C’est très intéressant. Ce cheminement tombe sous le senst : après Inflorescence qui imaginait une nouvelle forme de vie, la question devient d’observer et de remettre en question ce que nous considérons comme vivant.Je me demande si ce changement de regard influence aussi ta pratique concrète. Par exemple, dans ton rapport à tes outils, est-ce que ça modifie ta manière de travailler?
Sabrina Ratté: Je pense que oui, Déjà, quand j’ai plongé davantage dans la question de l’occulte, puis de la sorcellerie, de la spiritualité, je pense que j’intègre davantage de rituels dans mon processus. Je pense que la question du rituel est très importante. Ce sur quoi je vais peut-être me pencher pour mon prochain projet, je ne sais pas. Je ne peux pas te dire concrètement comment ces apprentissages se manifestent, mais je pense qu’il y a quand même la prise de conscience d’une forme de gratitude.
Souvent, les gens vont être comme « mon téléphone, il ne marche pas » ou « ça bug tout le temps ». On va souvent critiquer la technologie, mais en réalité, c’est comme « waouh, merci, tu me permets de faire des choses ». Je pense qu’il faut juste changer l’attitude autour de ça, de se rendre compte à quel point il y a une abondance incroyable.
PAN M 360: Je sais que ça fait plusieurs années que tu travailles avec Roger Tellier-Craig. J’avais même vu un de vos shows au WIP à la deuxième édition de Sight + Sound, et c’était assez impressionnant. Je me demande à quel point la musique a-t-elle une influence sur les visuels et vice versa?
Sabrina Ratté: Je travaille avec Roger depuis 15 ans, depuis le début, en fait, que je fais de la vidéo. Au début, on avait un duo, on s’appelait Le Révélateur, puis c’était plutôt le projet musical de Roger. Là maintenant, c’est plutôt mes projets. On fonctionnait beaucoup comme ça, lui a initié son projet de musique, puis j’en faisais les vidéos. Puis moi, quand c’était mes projets de vidéos, il en faisait la musique. C’était vraiment un échange, et ce l’est encore.
Dans le cas de Cyberdélia, on a fait la résidence ensemble à Sporobole, donc tous les jours, on travaillait ensemble, lui me faisait écouter ce qu’il composait, moi, je lui montrais mes images. Il y avait un vrai dialogue constant. Je dirais que l’image et le son sont inséparables, c’est le cas de Cyberdélia et le cas de toutes les œuvres sur lesquelles on a travaillé ensemble.Mais là, dans le cas de Cyberdélia, toute la musique est composée avec l’IA. C’est-à-dire, qu’en musique, il n’avait pas la même technologie que moi. Littéralement tout se faisait avec des mots. C’était pas évident, puis c’était aussi un peu difficile pour la qualité et tout ça. Là, pour le show, il a rajouté un peu d’instruments puis il a changé un peu la composition pour que ça soit plus riche en termes sonores.
Ce dimanche 24 août à la SAT, Nocturne 6























