Semaine du Neuf | Nous perçons les oreilles, l’improvisation au centre des corps

Entrevue réalisée par Loic Minty

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Le 14 mars prochain, dans le cadre de la Semaine du Neuf, Jean Derome et Joane Hétu présenteront Au confluent des âmes, événement d’improvisation partagé avec les danseuses Sarah Bild et Susanna Hood.

Depuis des décennies, les deux artistes  explorent les territoires mouvants de l’improvisation avec leur duo Nous perçons les oreilles. Deux saxophones alto, deux voix, mais surtout deux forces qui se répondent, se poursuivent et se confondent. Sur scène, les souffles se croisent, les timbres se frottent, les objets grincent, chuintent et résonnent. Les gestes sonores deviennent presque des créatures: gargouilles, satyres ou esprits malicieux surgissant d’un bestiaire sonore. La musique y perd ses contours familiers pour devenir incantation profane, jeu de miroirs et festin de sons.

Dans Au confluent des âmes, cette symbiose s’élargit. Aux deux musiciens se joignent deux corps en mouvement, créant un espace où voix, objets, gestes et présences se rencontrent dans l’instant. 

PAN M 360 : Premièrement, d’où vient le titre Au confluent des âmes?

Jean Derome : C’est moi qui l’ai proposé, je crois. Le concert sera une improvisation avec deux danseuses. Nous serons donc deux musicien.ne.s et deux danseuses. Dans l’improvisation libre, j’ai souvent l’impression que les âmes se rencontrent de façon très transparente. Il y a un mélange de l’esprit de chaque personne. Le titre évoque cette idée. Comme plusieurs rivières qui se rejoignent en un point commun. Dans ce cas-ci, ce point est le spectacle.

Joane Hétu : Nous partageons la scène avec Sarah Bild et Susanna Hood qui ont une vision similaire de l’improvisation. On vit le moment présent. Le geste qui se produit là ne reviendra pas. On ne cherche pas à reproduire quelque chose. Chaque concert sera différent. On interagit d’une manière qui peut sembler abstraite, mais qui est très réelle. Le titre correspond bien à l’énergie entre nous quatre.

Jean Derome : Dans l’improvisation, il s’agit surtout d’accepter ce qui arrive, sans préparer quoi que ce soit. Certaines personnes utilisent l’improvisation pour trouver des idées qu’elles fixeront ensuite dans une œuvre. Elles improvisent, repèrent des passages intéressants et les structurent. Ce n’est pas notre approche. Nous acceptons ce que l’improvisation génère, sans chercher à le reproduire. Chaque fois qu’on recommence, on essaie d’oublier ce qui s’est passé. L’idéal est de repartir d’une page blanche. C’est paradoxal de dire ça, puisque ça fait cinquante-cinq ans que je fais ça. Mais l’idée reste de ne pas s’appuyer sur les acquis.

Joane Hétu : Et il ne faut pas juger ce qui se passe pendant qu’on le fait. Si on commence à se dire qu’un moment est bon ou mauvais, on sort de l’expérience. Il faut simplement rester présent. Un passage moins réussi peut mener à quelque chose d’extraordinaire. Il faut accepter les imperfections du moment.

PAN M 360 : Pouvez-vous parfois vous approcher d’un moment parfait?

Jean Derome : Peut-être, mais à ce moment-là, on essaie de l’oublier. L’important est de refaire le geste, autrement. L’objectif est de rester toujours frais et honnête.

PAN M 360 : Vous avez parlé d’improvisation libre, mais votre pratique semble aussi se situer en marge de certaines traditions musicales.

Jean Derome : Oui. On ne se situe pas vraiment dans la musique contemporaine telle qu’on l’entend habituellement. On se reconnaît plutôt dans la musique actuelle. Et même dans l’improvisation, on se situe au-delà du free jazz. Le jazz est souvent la référence pour la musique improvisée, mais ce n’est pas notre point de départ. 

Dans ce concert, nous n’utilisons pas nos instruments habituels. Joane et moi jouons du saxophone alto, et moi de la flûte, mais ici nous utiliserons seulement des objets. Des sifflets, des appeaux pour appeler les canards, des assiettes en aluminium, des morceaux de plastique pour emballer des fleurs. Tout objet capable de produire un son.

Nous sommes devant une petite table remplie d’objets. Quand on imagine un son, on cherche celui qui peut le produire. C’est très spontané, mais avec l’expérience on développe une grande palette. Les combinaisons possibles sont immenses.

PAN M 360 : Comment avez-vous réussi à intégrer Sarah Bild et Susanna Hood dans votre processus créatif?

Joane Hétu : Quand nous jouons seulement tous les deux dans Nous perçons les oreilles, le jeu est différent. Ici, il y a des corps qui bougent autour de nous, une présence physique.

On pourrait croire que la musique accompagne la danse, mais ce n’est pas vraiment ça. C’est une rencontre entre quatre pratiques. Ces danseuses ont aussi une longue histoire ensemble. Elles ont développé une relation très forte, presque théâtrale. Elles parlent, chantent, dansent.

Jean et moi restons derrière nos tables, mais il y a quand même une interaction. Ce n’est pas un spectacle de danse avec musique, ni un concert avec danse. C’est vraiment un projet des quatre ensemble.

Et il y a aussi le public.

Dans la musique improvisée, sa présence influence énormément ce qui se passe. Quand le spectacle fonctionne, on sent que la scène et la salle ne font plus qu’un. Cette sensation de symbiose est très forte. Et le public la ressent aussi.

PAN M 360 : Comment se prépare-t-on à un moment aussi imprévisible? Répétez-vous avec les danseuses?

Jean Derome : Nous faisons quelques improvisations ensemble et parfois nous discutons de ce qui s’est passé, mais très peu. Dans l’absolu, on pourrait presque présenter le concert sans répétition. Dans ce cas-ci, nous répétons surtout parce que les danseuses en ont davantage besoin. Le mouvement implique un rapport physique à l’espace.

Joane Hétu : Oui. Pour les danseurs, l’outil principal est le corps. Ils doivent répéter beaucoup pour intégrer les choses physiquement. Les danseurs répètent énormément, bien plus que les musiciens. Nous trouvions déjà qu’il y avait beaucoup de répétitions. Mais pour eux, c’est nécessaire.

PAN M 360 : Comment se passent les répétitions?

Joane Hétu : On a fait des improvisations de durées différentes. Des pièces de cinq minutes, vingt minutes, quarante minutes. La durée est un aspect difficile en improvisation. C’est intéressant de sentir ce que représente quarante minutes, puisque ce sera à peu près la durée du concert. On ne travaille pas avec un chronomètre. Tout se fait par sensation. Pendant le concert, il pourrait aussi y avoir des moments où l’on s’arrête, puis où l’on recommence. Le public comprendra que ce n’est pas une fin, mais plutôt un nouveau chapitre. On a aussi essayé des exercices plus courts, par exemple un danseur avec un musicien, puis l’inverse. Mais au final, ce sont surtout des processus de travail. On ne retient pas vraiment ces exercices.

Jean Derome : On retient peut-être quelque chose inconsciemment, mais ce n’est jamais dans l’idée de dire: « ça c’était bon, on va refaire ça ». On essaie simplement différentes situations. Des formats plus courts, plus longs, différentes positions dans l’espace.

Joane Hétu : Oui, on a quand même travaillé le positionnement dans la salle. À un moment donné, on a trouvé une disposition qui nous convenait et on ne l’a plus changée. C’est celle qu’on utilisera au concert.

PAN M 360 : Il n’y a aucune chance que cela change pendant la performance?

Joane Hétu : Le positionnement général restera probablement le même.

Jean Derome : Mais il pourrait arriver qu’un musicien se déplace dans la salle pour jouer ailleurs. Ça, c’est possible.

Joane Hétu : Et les danseuses peuvent aussi s’approcher de nous.

Jean Derome : De toute façon, le concert sera présenté à Montréal, puis à Québec et à Rimouski. Ce seront forcément trois versions différentes. Le lieu et le public influencent toujours ce qui se passe.

PAN M 360 : Voilà peut-être toute la beauté de l’improvisation : une musique vivante, qui se transforme selon les lieux et les rencontres. Le 14 mars, au cœur de la Semaine du Neuf, le public montréalais en découvrira une première version.

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