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Moridja : peintre de la rumba congolaise

Interview réalisé par Frédéric Cardin

Moridja Kitenge Banza (Moridja) est d’abord reconnu professionnellement comme artiste visuel multidisciplinaire un peu partout dans le monde, notamment avec la série Christ Pantocrator, une variation originale sur le thème des icônes christiques byzantines à l’aune de la tradition africaine des masques. Cela dit, la musique, particulièrement la rumba congolaise, est une facette méconnue de son expression créative, une facette qu’il souhaite désormais partager avec le plus grand nombre. L’aventure scénique s’amorce le jeudi 15 juillet 2021 au club Balattou à Montréal dans le cadre du Festival Nuits d’Afrique 2021.

Genres et styles : africain / rumba congolaise

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Considérant le parcours de Moridja en tant qu’artiste visuel de calibre mondial comme franchement stimulant, Pan M 360 a voulu en savoir plus sur ce qui pousse ce récipiendaire du premier prix de la biennale de l’art africain contemporain DAK’ART en 2010, d’un prix Sobey au Canada, créateur de la série Christ Pantocrator, une merveille de l’art contemporain post-colonial, aussi ferré en peinture qu’en photographie, film, dessin, collage, installation et performance, bref, qu’est-ce qui amène ce touche-à-tout visuel à taquiner également la scène musicale. Une rencontre, vous le constaterez, passionnante et inspirante.

Pan M 360 : Lorsque l’on cherche votre nom sur Google, l’étendue et la qualité de votre création visuelle apparaissent comme une évidence omniprésente. Devons-nous désormais comprendre que vous meniez une double vie avec la musique comme facette bien cachée?

Moridja : Cachée du grand public certes, mais ça n’a jamais été voulu! La musique a toujours été une partie fondamentale de ma personnalité. J’en ai toujours fait, presque quotidiennement. J’ai chanté dans un chœur en RDC (République démocratique du Congo) en tant que ténor, j’ai grandi dans un environnement où se mélangeaient le Motown, la rumba congolaise et la musique classique chorale. Je passe plusieurs week-end devant mon ordinateur à composer, j’enregistre des trucs en marchant, mon studio de création visuelle est aussi un studio de musique, etc. Mais j’ai fait mes études en arts visuels (Kinshasa, puis en France), et j’ai développé une carrière professionnelle dans ce domaine, une carrière qui s’épanouit avantageusement, si bien que la musique est demeurée une sorte d’espace personnel et privé. C’est sur le point de changer, et j’en suis heureux!

Pan M 360 : Pourquoi avez-vous choisi les arts visuels?

Moridja : Au Congo, être musicien est mal vu. Les musiciens de la tradition liée à la rumba congolaise (Papa Wemba, Koffi Olomidé, Wendo Kolosoy, etc.) ont mauvaise réputation, ils fument du chanvre et ne sont pas considérés comme de bons modèles pour des enfants de bonne famille. Être musicien n’est pas un ‘’vrai métier’’. Surtout pour l’aîné, comme moi, qui doit devenir le soutien des parents vieillissants et de la famille en général! À cet égard, être artiste en général n’est pas bien mieux considéré. Mais dans ma famille, des gens ont été artistes visuels. Puisque ce domaine me passionnait aussi, ce fut plus facile de faire accepter ce choix. Je me rappelle une réunion de la famille élargie où certains disaient ‘’mais pourquoi on devrait le laisser faire ça?’’. Ça ne faisait pas l’unanimité, mais mes parents m’ont soutenu, malgré tout. 

J’ai donc fait mes études dans ce domaine, exercé en Afrique puis en Europe et je suis maintenant basé à Montréal et citoyen canadien. Mais la musique demeure omniprésente dans ma vie. J’en ai besoin, ne fût-ce que pour me reposer l’esprit après des périodes de création visuelle inspirée par différents thèmes politiques, sociaux, philosophiques. En musique, je me ‘’lâche lousse’’. Je parle d’amour et d’eau fraîche, dans la tradition de la rumba congolaise, que je mélange au reggaeton et à d’autres choses. 

Les riches vont jouer au golf pour se reposer. Moi je joue à la musique (rires).

Pan M 360 : La rumba congolaise est manifestement la source première de ce que nous entendrons au Balattou le 16 juillet. Est-ce là la seule facette de votre musique ou, comme dans votre création visuelle qui est multidisciplinaire, n’est-ce qu’un seul aspect de vos intérêts mélomanes?

Moridja : Oh, ce n’est qu’une seule facette! J’écoute beaucoup beaucoup de choses! Des grandes œuvres chorales classiques (Handel, par exemple) à la soul américaine, en passant par la musique du Moyen-Orient et la musique traditionnelle québécoise que j’aime beaucoup. J’ai aussi découvert une chanteuse d’ici dont j’ai adoré une pièce : Angèle Arsenault. Je compte faire une version personnalisée de Moi j’mange

Pan M 360 : Vous avez réalisé un clip avec une reprise de Félicité (de Joseph Kabasele, popularisée entre autres par Sam Mangwana). Ce clip est visuellement superbe. Et on constate en fouillant que les codes esthétiques sont inspirés d’une série d’œuvres photographiques intitulée Authentique! Vos deux mondes sont en conversation?

Moridja : Rires, oui bien sûr, mais en vérité c’est l’inverse qui s’est produit! C’est en réfléchissant à la scénographie du clip et à la création de l’imaginaire qui y serait dessiné que j’en suis venu établir un lien avec un questionnement que j’avais depuis quelque temps sur la notion d’authenticité. C’était en plus à la même époque que le début de ma série Christ Pantocrator ainsi que ma collaboration avec l’expo Picasso du Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM). C’est donc en réalisant ce clip que j’ai trouvé des réponses au questionnement qui m’ont amené vers la série Authenticité.

Authenticité n°1, 2017

Pan M 360 : Que rêvez-vous de faire avec la tradition de la rumba congolaise? Où souhaitez-vous amener cette musique?

Moridja : Je veux juste qu’elle vive, qu’elle existe en tant que musique et en tant que source d’inspiration pour d’autres artistes, sans qu’elle soit cantonnée dans la catégorie des ‘’musiques du monde’’, comme une sorte de curiosité pittoresque. Je veux aussi, à travers elle, exprimer mes joies, mes amours, mon bonheur. C’est une musique de plaisir et de sourire.

Pan M 360 : Quelle est la proportion de compositions originales et de reprises de grands classiques que vous avez prévue ce jeudi?

Moridja : 90% de compositions originales, et 10% de reprises. Ce sera évidemment en petite formation, avec clavier, guitare et percussions. Mais je rêve, un jour, de faire un concert avec un immense orchestre. Pour ce genre de musique, ce serait génial! Une large section de cuivres, beaucoup de percussions, des pianos et une section de cordes étendue. Là on aurait les racines de cette musique bien représentées et des sources d’inspiration importantes pour moi: la musique afro-cubaine avec les cuivres et les percussions, les claviers liés à la musique soul et les cordes classiques. Un jour, peut-être…

Pan M 360 : Qu’est qui fait que les Québécois en général devraient aimer la rumba congolaise?

Moridja : Les Québécois et les Congolais ont plusieurs choses en commun. L’une d’entre elles est l’accueil. Malgré les difficultés, les Congolais sont un peuple accueillant. Les Québécois aussi. Nos musiques reflètent cette joie de vivre, ce besoin d’être bien et d’aimer les autres. Les rythmes de la rumba congolaise sont attrayants et agréables. Les Québécois aiment les chansons qui ont du coeur, de la mélodie et du rythme. 

Photo

Pan M 360 : Votre carrière musicale ne s’arrêtera pas là, certainement?

Moridja : Non, elle ne fait que commencer je l’espère. Je prépare un EP à sortir plus tard en 2021, j’ai aussi des collaborations prévues avec d’autres musiciens.

Chiromancie #8 no1 (2015)

Pan M 360 : Et si le public souhaite aller voir vos créations visuelles, voire vous rencontrer, où doivent-ils aller?

Moridja : Ils peuvent se rendre à la galerie d’art Stewart Hall à Pointe-Claire pour l’expo Amour débordant, jusqu’au 29 août, où certaines de mes œuvres sont exposées aux côtés de celles d’autres artistes. Une autre expo débutera bientôt à la galerie Never Apart à Montréal, et en octobre prochain, une importante exposition me sera consacrée à l’Art Gallery of Ontario (AGO). Le Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM), le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) et le Musée national des Beaux-Arts du Québec (MNBAQ) possèdent également certaines de mes œuvres dans leur collection publique.

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