Marie Nadeau-Tremblay | Quand le baroque devient obsession

Entrevue réalisée par Judith Hamel
Genres et styles : baroque / classique occidental

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Avec Obsession, la violoniste Marie Nadeau-Tremblay propose un nouvel album envoûtant où la répétition, la variation et une intensité obsessionnelle servent de fils conducteurs. Dans cette entrevue avec PAN M 360, elle revient sur la genèse du projet et sur la démarche d’enregistrement. Son jeu, affirmé, moderne et d’une grande sensibilité, s’épanouit pleinement dans cet album entièrement en tonalités mineures. Enregistré par ATMA Classique en l’église Saint-Augustin de Mirabel, l’album séduit par la qualité de sa prise de son, qui met en valeur les variations de textures et la chaleur du violon.

PAN M 360 : En quoi le titre de votre album, Obsession, se transpose-t-il dans celui-ci?

Marie Nadeau-Tremblay : Le Cambridge English Dictionary définit l’obsession comme étant « something or someone that you think about all the time » [quelque chose ou quelqu’un à quoi ou à qui vous pensez tout le temps]. Merriam Webster propose autre chose : « a persistent disturbing preoccupation with an often unreasonable idea or feeling » [une préoccupation dérangeante et persistante concernant une idée ou un sentiment souvent déraisonnable]. Le Larousse, de son côté, définit l’obsession comme une « idée répétitive et menaçante, s’imposant de façon incoercible à la conscience du sujet, bien que celui-ci en reconnaisse le caractère irrationnel ». 

C’est sans doute cette définition, plus exhaustive, qui résume le mieux le thème de cet album, s’il est seulement possible de tout condenser sous un seul thème. Ces pièces ont beaucoup en commun. Chacune présente des caractéristiques obsessionnelles :  un thème et ses variations [« La Furstemberg », La Folia, Une jeune fillette], une ligne de basse continue répétée [les pièces de Buxtehude et de Biber], ou un thème de rondo envoûtant qui revient sans cesse de manière obsédante [Francœur]. 

Le choix des tonalités est également restreint, chaque composition étant écrite en ré, sol ou la mineur. Cela dit, je n’ai rien contre les tonalités majeures : beaucoup de mes œuvres préférées mettent en valeur ces tonalités capables selon moi d’exprimer des émotions infiniment plus complexes que les tonalités mineures, qui sont naturellement plus directes et sans ambivalence. Prenez, par exemple, le « Kyrie » de la Messe en do mineur de Mozart, l’une des plus grandes œuvres musicales jamais écrites, à mon sens. Le ton décidément menaçant, lugubre et funèbre du thème initial, la marche lente des cordes et l’entrée du chœur arrivant comme un jugement divin inexorable ne laissent planer aucune ambiguïté. Ce sont des lignes musicales sombres, parmi les plus sombres jamais écrites. Pourquoi donc est-ce seulement à l’arrivée d’un thème majeur porté par la soprano solo, à la 34e mesure, qu’une émotion incroyablement puissante envahit l’auditeur, si complexe qu’il est presque impossible de la mettre en mots ? Je ne peux penser qu’à un oxymore comme « chagrin lumineux » pour la décrire. Tel est le pouvoir des tonalités majeures. Cet album, cependant, en est complètement dépourvu, abstraction faite de neuf brèves mesures en mi bémol majeur dans le Lento de la Sonate en trio, BuxWV 261, de Buxtehude. Il y avait quelque chose dans l’homogénéité d’un album constitué uniquement de compositions en mineur qui me captivait, du fait surtout que l’album parle d’obsession, d’enfermement dans des répétitions en boucle. Je voulais qu’il se dégage de l’ensemble des œuvres un effet de transe. J’espère que le récit que j’ai ainsi tenté de tisser est convaincant.

Je possède certains traits d’une personnalité obsessionnelle, et cet album, conçu selon mes goûts et mes inclinations, en est le reflet. Enfant, j’aimais tellement les gommes à effacer qu’à l’âge de dix ans, j’ai fabriqué plus de 200 petits personnages avec des gommes et des agrafes, chaque personnage ayant son étiquette nominative. Pendant mon adolescence, j’aimais tellement les olives que mes parents m’en ont offert à Pâques plutôt que le chocolat traditionnel. Pour mes 17 ans, mes camarades de classe m’ont préparé un « gâteau aux olives », un tas d’olives surmonté de glaçage. Cette année, je ne saurais dire combien de fois j’ai écouté l’enregistrement des Variations Goldberg (1981) de Glenn Gould, des centaines de fois certainement. Toute ma vie, j’ai été fascinée par les insectes, au point de partager librement ma maison avec des mantes religieuses en liberté et d’autres créatures. J’ai toujours été comme ça. Bien que cela puisse poser problème à certains égards, cette caractéristique peut sans doute être mise à profit dans la réalisation d’un produit artistique achevé. C’est du moins ce que j’ai essayé d’accomplir avec cet album. 

(Réponse tirée du livret de l’album.)

PAN M 360 : Comment avez-vous sélectionné les pièces de cet album? Y a-t-il des œuvres dont vous avez pris un plaisir particulier à redécouvrir?

Marie Nadeau-Tremblay : Je choisis toujours du répertoire qui me plaît et que j’ai envie d’écouter et de jouer. Je choisis aussi des pièces pour lesquelles il n’y a pas déjà un enregistrement qui me plaise assez pour que je ne pense pas pouvoir en produire un que j’aime davantage. (Je ne dis pas que ma version soit “meilleure”, car, heureusement, ce concept ne veut rien dire en musique. Simplement que, personnellement, je préfère mon interprétation. Et cela ne réussit pas toujours, mais c’est du moins mon ambition.)

PAN M 360 : Pour ce projet, vous êtes entourée de musicien·nes d’exception, dont Mélisande Corriveau, Eric Milnes et Kerry Bursey. Comment s’est fait le choix des interprètes ?

Marie Nadeau-Tremblay : Je connais et collabore avec ces musiciens depuis plusieurs années. Nous nous connaissons donc bien musicalement, et je savais que leur jeu et leur vision exceptionnels seraient des atouts majeurs pour ce répertoire. 

PAN M 360 : Pouvez-vous nous parler du processus d’enregistrement ? Où et comment l’album a-t-il été enregistré ?

Marie Nadeau-Tremblay : Il a été enregistré par ATMA Classique à l’église Saint-Augustin de Mirabel, un endroit chouchou d’ATMA. Comme c’est la norme avec ce genre de projet, nous avions 3 jours pour tout enregistrer. Après, il y a eu une longue période d’attente d’un an et demi avant la sortie de l’album, période pendant laquelle j’attendais impatiemment d’entendre le résultat. Finalement, je suis contente. Cet album représente bien qui j’étais au moment de l’enregistrer. 

PAN M 360 : Avez-vous une approche particulière quant à la sonorité ou à l’acoustique recherchée?

Marie Nadeau-Tremblay : Oui. Je recherche un son de velours lumineux. 

PAN M 360 : Vous avez réalisé un vidéoclip sur La Foliade Michel Farinel. Avez-vous d’autres projets similaires en cours ou des occasions à venir où l’on pourra entendre l’album Obsession?

Marie Nadeau-Tremblay : L’album est sur toutes les plateformes d’écoute. Nous avons eu un très beau lancement le 25 octobre 2024 à Tokyo, au Japon. Je reviens tout juste d’une tournée avec les Jeunesses musicales avec Kerry Bursey, dans laquelle nous avons joué quelques pièces de l’album, avec notre collègue Tristan Best à la viole. D’autres projets viendront.

crédit photo : William Kraushaar

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