M/NM: Notinikew, chant choral et musique visionnaire au service d’une (autre) histoire d’oppression des peuples autochtones

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Reconnu au Canada comme l’un des musiciens autochtones contemporains les plus accomplis, Andrew Balfour s’apprête à nous emmener dans un « émouvant voyage spirituel ». 

D’origine crie (Première Nation de Fisher River), l’artiste torontois est un compositeur, chef de chœur, chanteur, designer sonore. On peut observer son talent  et la profondeur de sa vision à travers un large corpus d’œuvres chorales, instrumentales, électroacoustiques et orchestrales. 

Ses œuvres ont été interprétées par les orchestres symphoniques de Winnipeg, Regina et Toronto, Tafelmusik, Toronto Mendelssohn Choir, Ensemble Caprice, Groundswell, Winnipeg Jazz Orchestra, les Winnipeg Singers, le Kingston Chamber Choir et Camerata Nova (dont il fut le directeur artistique), Luminous Voices, Chronos Vocal Ensemble, entre autres.  

Ses œuvres chorales, au cœur de sa démarche, encouragent les auditeurs à joindre leurs âmes dans une communion inspirée d’un style de chant autochtone qui atteint des cimes d’intensité et de plénitude. 

Notinikew, qui signifie « aller à la guerre » en langue crie, raconte l’histoires soldats autochtones qui ont combattu pour le Canada en Europe pendant la Première Guerre mondiale et qui ont été privés de leurs droits et libertés une fois rentrés chez eux. Ce mini-opéra anti-guerre évoque  » les mots et les malheurs d’une communauté et d’un destin dont on entend trop rarement parler « . 

En route pour Montréal, Andrew Balfour répond aux questions de PAN M 360 sur Notinikew.

PAN M 360 : Le récit de votre pièce porte sur la Première Guerre mondiale et l’implication des soldats canadiens autochtones. Pourquoi cet épisode spécifique de l’histoire des peuples indigènes ? 

ANDREW BALFOUR : Les autochtones du Canada ont participé à toutes les guerres depuis 1812 jusqu’en Afghanistan. Notinikew, cependant, est axé sur ces milliers de soldats qui sont allés combattre pendant la Première Guerre mondiale. Si vous viviez dans le nord , c’était un voyage très particulier. Vous deviez aller d’abord au sud pour être entraîné. Ensuite, vous deviez prendre un train jusqu’à Halifax, et ensuite monter sur un bateau et vous rendre en Europe sur les zones de combat.

PAN M 360 : Mais ce fut un voyage assez difficile pour eux, compte tenu du racisme qui s’est ajouté aux conditions de guerre déjà tragiques.

ANDREW BALFOUR : Le fait est que, pendant les deux premières années de la guerre, les soldats autochtones n’étaient pas autorisés à combattre dans cette guerre… un peu de racisme dans l’armée. Mais à mi-chemin de la guerre, quand les Alliés ont réalisé qu’ils perdaient beaucoup d’hommes, ils ont pensé que les indigènes seraient peut-être bons, ils sont bons pour vivre dehors, ils pourraient être bons avec un fusil… Alors plusieurs soldats autochtones sont decebus parmi les meilleurs tireurs d’élite de l’armée canadienne. Plusieurs milliers de soldats indigènes se sont alors engagés, espérant qu’ils pourraient obtenir des droits à leur retour au Canada, ce qui ne fut aucunement le cas. Les autochtones du Canada n’ont pas pu voter avant 1963 ! Il leur a donc fallu beaucoup de temps pour obtenir les droits les plus élémentaires. 

PAN M 360 : Où cela nous mène-t-il ?

ANDREW BALFOUR : C’est plutôt une pièce pacifiste, en fait. Et je suis très heureux que nous soyons impliqués pour l’amener à Montréal.

PAN M 360 : Mais l’essentiel est la musique elle-même, et votre travail. En tant que compositeur autochtone, mais en même temps, vous n’êtes pas enseigné, vous êtes lié à une sorte d’esthétique globale, qui n’est pas seulement autochtone, vous savez, vous mélangez votre propre héritage et l’héritage mondial de la musique. Donc c’est ce que je comprends. Vous avez réalisé Ouais, vous savez, vous avez une double formation en quelque sorte, vous êtes très proche de vos traditions, de votre, votre, votre héritage culturel, mais en même temps, vous avez une formation en musique contemporaine, et une formation classique. Alors comment faites-vous pour relier ces deux mondes ?

ANDREW BALFOUR : Eh bien, je dois admettre que je ne suis pas très proche de ma tradition, parce que j’ai été arraché à ma tradition, quand j’étais un petit bébé. J’ai appris par la musique, parce que j’ai appris à lire la musique quand j’étais un jeune garçon dans des chorales, ce qui est la raison pour laquelle je suis ici en ce moment. Mais je suppose qu’on peut dire que j’ai été colonisé à un très jeune âge ; je ne connaissais pas ma langue, je ne connais toujours pas mon cri, mes liens, mes médicaments, et je dois apprendre beaucoup plus sur ma musique. Je suis capable d’essayer de retrouver tous ces éléments que j’ai perdus. J’essaie donc de me trouver à travers la musique autant que j’essaie de trouver mon histoire, mes récits, mes traditions.

PAN M 360 : Comment vous connectez-vous à votre héritage culturel indigène, alors que vous êtes également un musicien formé aux références occidentales ?

ANDREW BALFOUR : Ici, en Amérique du Nord, nous avons certains des langages musicaux les plus anciens du monde. Cela dure depuis si longtemps !  Nous avons raconté des histoires, nous ne les avons pas écrites pour nous mais c’est très diversifié. Nous connaissons les traditions de l’Ontario ou du Québec, mais il y en a tellement d’autres dans les Amériques, du Mexique à l’Arizona. Tant de nations, tant de manières différentes de jouer du tambour, de chanter, de jouer des instruments. C’est passionnant parce que c’est toujours là après que les colons aient voulu tout effacer. Nous continuons donc à chanter, mais aussi à créer cet hybride, à réunir la musique occidentale et la musique indigène, et oui, eh bien, non, je n’écris pas vraiment de musique indigène traditionnelle.

PAN M 360 : Maintenant nous sommes aussi confrontés à un mélange global de cultures, en respectant nos propres héritages bien sûr, nos traditions personnelles, mais en même temps, en embrassant le monde. Et c’est ce que vous faites à travers votre musique.

ANDREW BALFOUR : Je suis tout à fait d’accord. Parce que nous devons aller de l’avant. Oui, ce que j’aimerais voir, c’est un peu plus de respect, en ce qui concerne les terres indigènes, comme les histoires. Et pour en revenir à Notinikew, il n’y avait pas de respect pour les soldats autochtones. Quand les hommes revenaient de la guerre, ils étaient marqués.. Certains d’entre eux ont perdu, comme vous le savez, leurs, leurs familles, leur culture, la langue, ils n’ont pas eu les avantages qu’on leur avait promis, ni le droit de quitter leur petite réserve. Beaucoup d’entre eux  se sont tournés vers l’alcool ou la drogue. Cela les a profondément affectés, ainsi que leurs familles et les familles qui ont suivi. Ce n’est pas une bonne histoire d’une certaine manière, parce que c’est comme la façon dont la société traite, et traite encore, les peuples autochtones.

PAN M 360 : Heureusement, nous vivons une sorte de renaissance de la culture autochtone en Amérique du Nord et surtout au Canada, presque partout dans ce pays. C’est très intéressant et d’autant plus réjouissant de voir apparaître cette nouvelle énergie.

ANDREW BALFOUR : Oui, et c’est un honneur d’en faire partie et de présenter ma musique à M/NMl. Cela ne se serait pas produit il y a 20 ans. C’est donc un grand honneur. Mais c’est aussi une grande responsabilité, alors oui, nous travaillons très dur. Je vis à Toronto mais  groupe de Winnipeg a répété rigoureusement l’œuvre . Et donc nous allons faire le spectacle à Winnipeg  le 28 février, avant quoi nous venons à Montréal et le présenter à la Maison symphonique. C’est très excitant !

PAN M 360 : Avez-vous déjà joué cette pièce auparavant ?

ANDREW BALFOUR : Nous l’avons faite en 2018 parce que 2018 était le 100e anniversaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale. Un groupe à Edmonton l’a reprise en novembre dernier. J’ai depuis réédité des choses, amélioré l’affaire. Ce sera donc la troisième fois que cela se fait, mais j’ai vraiment hâte d’y être.

PAN M 360 : Si nous pouvons être plus spécifiques sur le corpus de travail lui-même, comment avez-vous construit cette pièce ? Comment l’avez-vous imaginée ? 

ANDREW BALFOUR : C’est un croisement entre ma musique et une enquête historique. C’est un mélange d’idées abstraites sur la guerre et les conflits, et l’idée de  transe. Pouvez-vous imaginer que si vous étiez en transe, et que vous n’aviez jamais vu de guerre auparavant, que des gens vous tiraient dessus, l’artillerie lourde, le gaz moutarde et tout ça, à quel point ce serait horrible ?

PAN M 360 : Absolument. Cette 1ère guerre mondiale a été un énorme carnage.

ANDREW BALFOUR : C’était de la folie à bien des égards. Je pense que c’est comme si les dirigeants des pays en guerre avaient tous perdu la tête en lançant leurs jeunes hommes dans un conflit comme celui-là, vous avez dit carnage. Alors je fais la narration de ce carnage, soit l’histoire d’un sniper perdu dans la réalité de la guerre. Et avec un violoncelliste à l’appui, qui est branché à des pédales de boucle. C’est vraiment unique. Et nous avons aussi un chœur qui incarne  en quelque sorte la voix des jeunes. D’une certaine manière, la musique est le un costume du carnage, itellement de choses s’y prosduisent.

PAN M 360 : Vous travaillez donc avec une petite instrumentation,  quelques machines électroniques et une instrumentation plus traditionnelle. Et donc vous mélangez l’électronique et la musique instrumentale avec une approche chorale. Vous avez commencé comme enfant de chœur, n’est-ce pas ?  Donc le chant et la chorale sont des éléments de base, très substantiels et très, très importants dans votre travail.  

ANDREW BALFOUR : Oui, c’est principalement ce que je fais. Je fais aussi beaucoup de pièces orchestrales. Mais la partie la plus satisfaisante de mon travail est le chœur.  Encore aujourd’hui, j’aime  le son des voix qui s’unissent. Et  je pense encore que c’est la meilleure façon de raconter une histoire.

PAN M 360 : Oui, la voix est le premier instrument qui existe.

ANDREW BALFOUR : Exactement. Et c’était mon premier instrument parce que j’ai appris à chanter à l’âge de sept ans. Donc ça fait partie de qui je suis. J’ai donc beaucoup de chance de pouvoir créer à travers ce médium, et je suis très heureux de pouvoir travailler avec des chœurs excellents.

PAN M 360 : Oui, en même temps, vous avez une approche polyphonique, qui n’existe pas dans la musique traditionnelle indigène au Canada. C’est donc une sorte de pollinisation croisée intéressante entre, vous savez, l’influx occidental et votre propre riche tradition de contes et de chants.  Mais ce n’est pas seulement monadique dans les premières formes de chant des pow-wow. Vous ne travaillez pas de cette façon.

ANDREW BALFOUR : C’est parce que la façon dont j’ai été élevé, c’était la culture occidentale qui primait. Honnêtement, j’aime toujours la musique ancienne ou baroque, j’ai chanté beaucoup de musique de la Renaissance. Il y a donc beaucoup d’éléments de musique ancienne dans ma musique aujourd’hui.

PAN M 360 : Il est aisé de croire que la musique ancienne, la Renaissance et le baroque peuvent très bien s’accorder avec la musique indigène.

ANDREW BALFOUR : Oui. Je pense aussi que cela fonctionne très bien. Et, vous savez, je le fais depuis un certain temps maintenant. Et je vais continuer à le faire. Mais je pense que, oui, j’ai de la chance parce que je sens que j’ai, vous savez, encore d’autres histoires à raconter. Et en ce moment, Nitinikew est une histoire importante pour nous tous.

PRÉSENTÉ PAR LE FESTIVAL MONTRÉAL / NOUVELLES MUSIQUE DE LA SMCQ, NOTINIKEW EST PRÉSENTÉ CE VENDREDI, 19H, MAISON SYMPHONIQUE

INFOS & BILLETS ICI

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