Élisabeth Pion au Festival Classica: musicienne, musicologue et médiatrice

Entrevue réalisée par Jean-Frédéric Hénault-Rondeau
Genres et styles : classique

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La carrière de la pianiste Élisabeth Pion est en plein envol. Son premier album intitulé Femmes de légende, où elle explore les sentiers moins connus de la musique française du 20e siècle, est paru vendredi dernier sous étiquette ATMA Classique. Férue de recherche, elle manifeste une affection toute particulière pour le répertoire la musique de ceux et celles dont l’histoire a rayé le nom. Elle travaille présentement en tant que Junior Fellow au sein de la Guildhall School, où elle a complété ses études en 2022. Établie à l’heure actuelle à Londres, la jeune musicienne d’origine québécoise sera de passage à l’église presbytérienne St. Andrew’s de Saint-Lambert ce samedi 3 juin dans le cadre du Festival Classica. Elle profitera de ce moment pour nous présenter le fruit de ses recherches. À l’ordre du jour ? La musique de Lili Boulanger, Hélène de Montgeroult, Mel Bonis, Cécile Chaminade, ainsi qu’une œuvre d’un certain… Claude Debussy.

PAN M 360 s’est entretenu avec elle pour discuter de sa démarche artistique, du plaisir qu’elle éprouve à faire de la recherche, tout comme celui de partager ses découvertes avec le public venu l’écouter. Portrait d’une musicienne passionnée qui s’émancipe en marge du monde.

Crédit photo : Frédérik Robitaille

PAN M 360 : Bien qu’il soit aujourd’hui plus fréquent de voir des artistes présenter des concerts dont le répertoire sort des sentiers battus, programmer des œuvres peu connues reste tout de même un acte marginal dans le monde de la musique classique. D’où vous vient ce désir ?

Élisabeth Pion : C’est une grosse question pour commencer (rires) ! Je suis une personne très curieuse de nature. J’étudiais les sciences avant de décider de me dévouer entièrement à la musique. J’aime apprendre et comprendre. Je lis toujours des tonnes de choses en même temps. Ce désir vient donc d’un intérêt personnel que je cultive depuis longtemps.

J’ai commencé à faire de la recherche musicologique il y a quelques années. J’ai réalisé qu’il existait une quantité considérable de répertoire qui était enfoui sous terre, mais que pour certaines raisons liées à l’époque – que ce soit de par leur condition sociale ou simplement l’absence de publicité autour de leurs œuvres –, celui-ci avait été complètement oubliée. J’ai aussi constaté que certaines de ces œuvres étaient de qualité égale à la musique issue du « canon » que l’on ressasse depuis plus de 100 ans.

Personnellement, ce qui m’intéresse, c’est de trouver des esprits qui sont profonds et fascinants, des esprits que j’ai envie d’amener au public en les programmant dans mes concerts. Au début, je le faisais timidement, comme un chat qui trempe sa patte dans l’eau. Maintenant, j’ose beaucoup plus. Je crois qu’en règle générale, dans les séries de concerts, ce sont les programmateurs qui sont les plus frileux. Le public, quant à lui, est hautement réceptif.

PAN M 360 : Ça, c’est une dynamique très intéressante. On pourrait facilement croire le contraire.

Élisabeth Pion : C’est un peu ambigu, en fait. Les gens viennent parfois en salle parce que les promoteurs ont fait un bon pitch. Souvent, ils viennent parce qu’ils savent qu’un ou une compositrice qu’ils aiment beaucoup va être au programme. J’en profite alors pour leur offrir autre chose en même temps. Cependant, s’il n’y avait pas eu la chose qu’ils connaissent, je ne sais pas s’ils se seraient déplacés. Je suis consciente du fait que les promoteurs tentent de conserver leurs publics, qu’ils ne cherchent pas à leur faire peur en disant : « Voici de la musique que vous ne connaissez pas ! » C’est la rencontre de deux mondes. De mon côté, j’essaie simplement de leur offrir quelque chose qui s’écoute bien, qui n’est pas choquant de prime abord et qui invite à une seconde écoute.

PAN M 360 : Comment arrivez-vous à faire preuve de cohésion à travers vos choix ? De quelle façon montez-vous vos programmes une fois ces œuvres déterrées ?

Élisabeth Pion : Au départ, c’est toujours un immense fouillis ! Je trouve d’abord des pièces qui m’intéressent. Puis, des liens se tissent, pas nécessairement de manière consciente. Au fil du temps, un fil conducteur apparaît pour lier les pièces ensemble. Toutefois, le point de départ est systématiquement le même : il faut que cette musique me rejoigne et me touche profondément. Ce sont les premières questions que je me pose. Je cherche dans la musique une forme d’élévation. Lorsque je la trouve, je m’y lance. Je veux la sentir physiquement, lui donner une voix, des couleurs, etc. Je tente de la servir au mieux de ma capacité pour qu’elle parle au public.

PAN M 360 : Sur votre site web, vous faites référence à votre approche holistique de l’art. Qu’entendez-vous exactement par cela ?

Élisabeth Pion : L’approche holistique est un peu la façon dont je vis ma vie. Comme je l’ai mentionné précédemment, j’éprouve de l’intérêt pour des champs de connaissance divers, ce qui se reflète dans mon goût pour la recherche et la façon dont j’aborde la musique. Je pratique également le tai-chi. Il y a donc de multiples influences qui viennent nourrir le rapport que j’entretiens avec mon art. Je suis aussi intéressée par la mythologie, le mysticisme, les légendes, tout ce qui gravite autour de l’imaginaire, du conte et des histoires. Ce sont des choses qui me parlent depuis longtemps. J’affectionne cette recherche symbolique de sens. Le répertoire que j’ai choisi pour le concert tourne beaucoup autour de ça.

Par exemple, L’isle joyeuse de Debussy – inspirée du tableau Pèlerinage à l’île de Cythère de Watteau – est une œuvre qu’il a écrite à propos de l’île de Jersey, en Angleterre. C’est un monde mythique, magique et merveilleux, une espèce de Youkali où il n’y a pas de problème et où tout est beau. J’aime les univers parallèles que l’on peut créer avec la musique. Je trouve que cette pièce de Debussy va en ce sens. Pareil pour la musique de Lili Boulanger, avec laquelle j’ouvrirai le concert de samedi. Je trouve sa musique éblouissante et d’une grande valeur spirituelle.

L’entièreté de son œuvre pour piano se retrouve d’ailleurs sur le disque paru vendredi dernier, lui aussi intitulé Femmes de légende, à l’instar du concert. Ce titre réfère à l’œuvre du même nom de Mel Bonis, une série de sept tableaux qui dépeignent des femmes de la mythologie antique. Cependant, il est important de souligner que ce titre n’a pas été donné par la compositrice elle-même. Cette décision aurait plutôt été prise par son éditeur.

PAN M 360 : Faites-vous un travail de médiation en concert pour présenter le matériel que vous jouez ?

Élisabeth Pion : Oui. Quand j’ai commencé, je me suis dit que les gens ne souhaitaient peut-être pas m’entendre et qu’ils préféraient simplement écouter la musique. Finalement, c’est le contraire. J’ai constaté que les gens apprécient beaucoup quand je parle. Ils venaient me voir à la fin du concert pour témoigner du fait que ces interventions les avaient aidés à mieux suivre et comprendre les œuvres auxquelles ils avaient été exposés. Je crois également que ce genre de pratique fait descendre l’interprète de son piédestal. Oui, à titre de musiciens, nous travaillons très fort. Cela dit, quand on y pense bien, nous sommes un peu comme des serveurs au restaurant. Notre rôle, c’est d’amener la bouffe. Nous ne sommes pas la bouffe. (rires)

PAN M 360 : Je n’avais jamais entendu cette comparaison. C’est excellent !

Élisabeth Pion : Ou plutôt, nous sommes comme des guides de montagne qui invitent les gens à découvrir le paysage. Ça dépend ! J’ai réalisé que les gens aimaient ça et que c’était la même chose pour moi. J’aime communiquer. À la base, je suis une personne plutôt réservée et privée, qui n’aime pas tant faire l’étalage de sa vie. Cependant, j’ai réalisé que j’aime partager ce qui me passionne en y ajoutant un angle éducatif. Je crois que c’est un aspect qui peut aider les gens à s’y retrouver et à nourrir leur propre curiosité. Il suffit qu’ils entrent en contact avec une œuvre pour qu’ensuite ils commencent à faire leurs propres recherches. J’essaie d’allumer de petites bougies dans la tête des gens.

PAN M 360 : Est-ce là la façon dont vous souhaitez laisser votre griffe sur le monde ? Quelle est votre vision pour l’avenir ?

Élisabeth Pion : L’un des trucs qui sont vraiment chouettes à propos du 21e siècle, c’est le fait que l’on a accès à une quantité ahurissante d’information sur tout ce qui nous a précédés, plus que ce qu’une vie entière nous permettrait de découvrir. En ce qui me concerne, je suis encore en phase d’assimilation, mais je commence tranquillement à sortir de ma petite caverne pour montrer aux gens ce que j’ai trouvé jusqu’à présent. Selon moi, laisser sa griffe, c’est de tenter de faire de la musique au plus haut niveau qui me soit accessible, puis de la rendre la plus belle et la plus vraie possible, tout en faisant honneur aux compositeurs et compositrices qui l’ont écrite. Ce faisant, j’essaie de transmettre ce qu’ils ont pu avoir en tête au moment de coucher ces créations sur papier, ou du moins d’essayer de m’en rapprocher le plus possible tout en étant créative et actuelle dans la façon dont je les présente. Après tout, je vis au 21e siècle et pas au 19e. Je ne désire pas être poussiéreuse ! (rires) Je souhaite plutôt que cette musique soit vivante. Je désire aussi réconcilier la musique moins connue avec celle qui l’est et que j’adore aussi jouer. En conjuguant les deux, j’ai l’impression que je peux élever la musique moins connue et démontrer qu’elle a sa place à côté de la musique dont on connait déjà la grandeur.

Pour moi, laisser sa propre griffe sur le monde, c’est faire de la recherche pour ensuite faire la promotion de mes découvertes. C’est aussi de diffuser ma propre musique. J’ai déjà commencé en écrivant mes propres cadences de concerto, mais j’ai aussi ajouté une courte composition au disque que je viens de publier. C’est une surprise. Elle est toute petite, mais elle témoigne de ma part créative. La composition est un aspect de ma pratique dans lequel je souhaiterais plonger davantage. Je ne sais pas où tout ça va me mener, mais c’est quelque chose que je cultive, à la fois pour faire œuvre utile et pour évoluer comme musicienn

DANS LE CADRE DU FESTIVAL CLASSICA, LE PROGRAMME FEMMES DE LÉGENDE EST PRÉSENTÉ LE SAMEDI 3 JUIN, 21H, ÉGLISE ST.ANDREWS DE SAINT-LAMBERT. INFOS ET BILLETS ICI

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