EAF x SAT | Keru Not Never aime naviguer dans l’inconnu

Entrevue réalisée par Loic Minty
Genres et styles : électronique

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Keru Not Never, alias Justin Leduc-Frenette, compose depuis plusieurs années déjà des œuvres majeures de musique électronique, et ce  avec une aisance déconcertante. Alors que ses deux premiers albums révélaient une grande maîtrise des méthodes électroacoustiques, son plus récent album Mezzanine plonge dans les univers complexes de la musique classique et contemporaine. De longues variations orchestrales y sont condensées en superpositions d’harmonies et de mélodies, aussi ancrées profondément dans le silence qu’elles nous tirent vers les hauteurs. Le drame qui s’y déploie est intense par nature, mais apaisant dans sa forme. Justin Leduc-Frenette réussit à marcher avec finesse sur la frontière entre répétition et imprévisibilité, et son esthétique musicale découpe elle aussi en marge de la tradition. On peut qualifier cela de « post-classique », un thème récurrent des concerts EAF,  voilà une perle de contre-culture au cœur de la S.A.T.

Ce jeudi au concert d’EAF, Keru Not Never présentera certains des nouveaux procédés développés lors de la création de Mezzanine, ainsi qu’une panoplie d’œuvres entièrement inédites.

PAN M 360: Re-bienvenue! Je suis content de pouvoir te parler après notre précédente interview, j’étais très déçu d’apprendre le jour même que ton concert avec Corporation soit annulé.

K.N.N.: Ouais, moi aussi.

PAN M 360: J’ai compris que vous aviez mis beaucoup de préparation dans ce concert considérant que c’était en ouverture pour Andy Stott. Vous avez réalisé assez sec que ça ne se passerait pas finalement. Comment avez-vous vécu ça ?

K.N.N.: L’annulation nous a frappés fort, parce qu’on avait tellement investi de travail et d’énergie créative. C’était comme si le show devenait une fiction, et que la fiction s’effondrait.

Comme on en parlait dans l’autre entrevue, on a composé du matériel exclusivement pour ce show-là, et on a aussi collaboré avec William Hayes pour une vidéo. C’était génial. Le concert est remis au 9 mai 2026. C’est loin, mais on va peut-être créer de nouvelles choses pour ce show, et mieux le travailler encore plus. Au final, c’est peut-être positif. Et le transport en commun sera peut-être en marche cette fois-là.

PAN M 360 : J’ai bien hâte. Parlons de Keru Not Never. Pour le concert qui s’en vient, vas-tu surtout présenter des pièces de Mezzanine ou aussi d’autres matériaux ?

Keru Not Never : Il n’y aura pas de matériel de mes deux premiers albums. Il va y avoir quelques pièces de Mezzanine, modifiées pour le live mais proches des versions de l’album, peut-être trois. Ce n’est pas la majeure martie du concert, qui dure environ 50 minutes.

La majeure partie du show, ça va être du nouveau matériel, avec des résonances avec Mezzanine, notamment l’usage des cordes et des vents. Ça va être beaucoup plus massif que Mezzanine, qui était plus délicat et minimaliste.

Je suis parti de la méthode de Mezzanine, mais j’ai voulu faire quelque chose de plus inspiré par la musique spectrale. Ça va être des masses presque proches du doom metal au niveau de l’esthétique, même sans guitare électrique.

J’ai voulu aussi que ça soit un peu un opéra. Il y aura beaucoup de voix, des masses de voix comme des nuages, mais ce sera purement électronique live.

PAN M 360: Ça me parle beaucoup. Déjà l’album Mezzanine, je trouve qu’il est assez puissant. Mais j’ai entendu ce que tu es capable de faire sur tes albums précédents aussi. Quand tu parles de créer quelque chose “massif”, j’ai des hautes attentes.

Keru Not Never: Je vois un peu ce que tu as dit avec les autres albums, parce qu’il y avait un travail électro-acoustique, parfois même assez brutal, de percussion, tout ça. Mais oui, il y a des choses qui vont peut-être te rappeler les autres albums. Parfois, je ne m’en rends pas compte, mais j’ai une esthétique qui m’est propre. Sans le vouloir, je répète certaines choses, certaines obsessions. Je ne sais pas si ça va répondre à tes attentes. J’espère.

PAN M 360: J’espère que, en même temps, je peux être surpris. Ça, c’est le meilleur.

Keru Not Never: J’explore de nouvelles choses. J’ai vraiment essayé de faire du nouveau. Pour moi, je ne sais pas pour les gens qui vont écouter, mais pour moi, j’ai essayé de faire de nouvelles choses. Il y a des moments qui vont être même un peu proches du rock. Ça, c’est nouveau pour moi. Je n’ai jamais fait quelque chose qui ressemblait à ça. On verra ce que ça donne en live.

PAN M 360: Il y a de beaux croisements, entre la musique électronique, le rock puis le bruit. Surtout dans un contexte de performance.

Keru Not Never: Oui, tout à fait.

PAN M 360: En parlant de renouveau, dans Mezzanine tu mentionnes avoir utilisé de nouvelles méthodes. Quel a été ton parcours là-dedans en passant par tes premier albums comme Tereza et The Wind Of.

Keru Not Never : J’avais une conception de la musique électronique très liée à la post-production, au découpage dans Ableton. J’ai essayé d’aller plus vers un minimalisme. J’ai beaucoup été influencé par Feldman, Jürg Frey, l’appropriation du hasard, le silence entre les sons.

Il avait beaucoup de shows dans les églises où il avait un côté un peu sacré de la musique électronique donc j’utilisais beaucoup de chœurs synthétiques. J’ai voulu me détacher de ce côté “sacré” de la musique électronique, un peu “power-ambiant” et tous ces sous-genres. C’était un renouveau esthétique. Entre-temps, j’ai étudié la littérature au bac, à la maîtrise puis au doctorat. Ça a beaucoup forgé mon écriture, et ça continue.

PAN M 360: Dans tes derniers albums, on ressent qu’il y a une intention derrière chaque morceau, dont les albums sont l’œuvre accomplie d’une recherche passionnée. C’est un phénomène qui se fait de plus en plus rare dans l’industrie musicale actuelle où le streaming domine. À ton avis, comment est-ce que cette réalité affecte le processus créatif?

Keru Not Never: Oui, ce sont des questions qui m’habitent toujours, parce que j’ai de la difficulté avec l’industrie culturelle, pour le dire comme ça. Je pense que la lenteur est vraiment importante dans la création. Pourtant, au niveau du geste, le geste de création peut être très rapide. Certaines de mes pièces ont pris peu de temps à faire. Mais l’idée que les choses doivent se déposer, sécher, habiter dans le temps, c’est quelque chose qui est devenu important pour moi.

Je ne veux pas être normatif avec ces questions-là, je pense que chaque artiste fait à sa façon, mais il y a une pression, définitivement, de sortir de plus en plus de musiques rapidement. Il y a même certains artistes qui abandonnent le format de l’album pour arriver à un format qui est plus rapide. La forme courte permet de retenir l’attention des gens. Pas en permanence, mais à chaque trois mois, avec une nouvelle affaire qui sort. Il y a ce genre de technique qui, volontairement ou pas, nous enferme dans une espèce de saturation de l’espace culturel.

Je ne dis pas que c’est une norme, mais disons que ça s’inscrit dans une culture particulière qui est celle de l’économie de l’attention, de la rapidité, de la production, de la profitabilité des choses, de la façon dont les réussites artistiques s’évaluent selon des statistiques de views, d’écoute, de streaming sur tel continent, dans tel pays, toute cette espèce de cartographie du supposé succès.

Je ne cherche pas à faire une musique qui soit profitable financièrement, ce n’est pas du tout mon objectif. D’une certaine façon, je joue un peu moins le jeu. Mais il y a une pression que ça le soit, parce que c’est ça qui permet de faire des choses qui sont entendues aujourd’hui.

PAN M 360 : Crois-tu qu’il y aura une fatigue liée à cette économie de l’attention ?

Keru Not Never : Oui, je pense qu’il y a une fatigue culturelle. Tout le monde la ressent, même si peu en prennent acte artistiquement. Je ne dis pas que j’y arrive, mais c’est partagé.

PAN M 360 : Il faut avancer avec confiance, sans trop s’inquiéter.

Keru Not Never : Oui, mais c’est dur. Quand on n’est pas dans le regard ou dans l’oreille des gens, on a l’impression de ne pas exister. Cette pression fragilise la création. La création se perd et devient un accessoire avec lequel on apparaît dans l’espace public. Il y a un cynisme collectif qui s’installe. Il faut trouver des méthodes pour rester optimiste sans tomber là-dedans.

PAN M 360 : C’est là que la médiation embarque. PAN M essaie de jouer ce rôle, tout comme des organisateurs comme EAF.

Keru Not Never : Hakeem Lapointe fait un excellent travail. C’est essentiel. Il redonne à la SAT un espace intéressant pour une musique électronique contemporaine qui tient presque de la contre-culture mais avec une belle infrastructure. Il fait un travail important pour la scène montréalaise.

PAN M 360 : Je suis d’accord. Je suis excité de revoir des shows à la SAT. Jiyoun Wi fera presque un set de noise, et ça me réjouit. Je suis très excité pour demain. Pour ta performance, laisses-tu beaucoup de place à l’improvisation ?

Keru Not Never : J’ai une structure de 45 minutes dans Ableton. Je segmente les pièces en différents éléments pour pouvoir jouer sur les timbres en direct : rendre un son presque absent, le distorsionner, choisir selon comment je le file. La succession des pièces est établie, mais je veux pouvoir sortir de certains choix.

C’est moitié improvisation, moitié sélection de pièces composées. Je joue sur des squelettes minimalistes auxquels je greffe des éléments. Je veux pouvoir pousser le curseur de l’intensité : stacker, superposer, saturer. C’est un nouveau show. On verra comment ça se passe.

PAN M 360 : C’est cool d’avoir ce jeu d’intensité. Le public sera-t-il assis ?

Keru Not Never : C’est un show assis. J’aime les concerts assis : il y a moins la pression de faire réagir physiquement, l’attention se focalise autrement. Demain, ce sera peut-être différent.

27 NOVEMBRE/NOVEMBER 27 20H / 8 PM BILLETS/TICKETS ICI/HERE

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