In memoriam Nazih Borish (1982-2026)

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin
Genres et styles : classique arabe

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Le 18 février dernier, la scène internationale du oud et la scène musicale de Montréal ont perdu un musicien exceptionnel : Nazih Borish. Mort foudroyé, ce dernier avait encore la jeune quarantaine. L’artiste d’origine syrienne, né en 1982, était arrivé au Québec dans la foulée de la guerre civile dans son pays et l’accueil de dizaines de milliers de réfugiés. On se rappelle que certains imbéciles qui sévissent sur les réseaux sociaux avaient crié au risque ‘’d’apporter des bombes ici’’. Il n’y a jamais eu de bombe, mais au contraire des gens comme Nazih Borish, qui ont illuminé notre pays d’hiver d’une chaleur humaine et d’un talent créatif hors du commun. J’ai parlé de Nazih Borish avec Frédéric Léotar, cofondateur et directeur général du Centre des Musiciens du monde, qui l’a bien connu. Il nous parle de l’art de Nazih et de la beauté humble de cet homme qui parlait et s’exprimait essentiellement dans le silence des mots et l’émotion de la musique. 

PanM360 : Bonjour Frédéric. Merci d’être là. Tu as bien connu Nazih Borish n’est-ce pas? À quand remonte votre première rencontre?

Frédéric Léotar : Quelque part en 2014. C’était au moment où la création du Centre des Musiciens du Monde était dans l’air. Nazih a été une inspiration très forte pour cette création. Pourquoi? Parce qu’ en 2014, Nazih venait tout juste d’arriver. Il ne parlait ni français ni anglais. Je conversais avec lui à travers un traducteur. J’avais devant moi cet artiste magnifique, déraciné par la guerre, un talent exceptionnel. Il n’avait aucun réseau, aucun moyen d’entrer en contact avec la communauté musicale d’ici. Et en fait, dès ce moment, pour moi, le Centre des Musiciens du Monde, c’est exactement pour des Nazih qu’on l’a fait. 

Dans chacune de mes interventions lors du processus de création, Nazih était là. Je veux dire, dans ma tête et dans les exemples que je donnais. Il a été l’inspiration de notre mission. 

PanM360 : Il est reconnu comme l’un des grands oudistes de sa génération dans le monde entier. Le plus extraordinaire, c’est qu’il était autodidacte?

Frédéric Léotar : Oui, absolument. En arriver à une telle maîtrise sans avoir suivi l’enseignement d’un maître expérimenté, c’est une rareté exceptionnelle. Je pense que c’est la raison pour laquelle il a développé un style aussi personnel et unique. Il passait d’un style à l’autre. Des maqams traditionnels au flamenco, le jazz, le classique, etc. Il avait cette capacité folle de changer d’un à l’autre sans effort et en maîtrisant entièrement l’esprit souhaité. Et à Montréal, ça lui a permis de rencontrer pleins de musiciens avec qui il a collaboré. Finalement, il dépassait une culture particulière, même si, évidemment, la musique classique arabe restait le soubassement à partir duquel il inventait toutes ses mélodies.

PanM360 : Quel a été son impact sur la scène montréalaise?

Frédéric Léotar : Nous on l’avait un peu pris sous notre aile, pour les raisons évoquées plus tôt. Il a joué avec l’OSM, au Festival du Monde Arabe, au Upstairs, avec plein d’artistes de tous les genres. Il faisait partie des grands artistes de la métropole. Cela dit, il restait encore à découvrir pour le grand public. C’était encore une plante en croissance, malgré sa maîtrise. 

PanM360 : Et il a quand même réussi à vivre de son art, et maintenir une grande carrière internationale…

Frédéric Léotar : Oui. Il jouait tout le temps, tout le temps. Tous les jours. Il respirait la musique. Il se baladait toujours avec son passeport parce qu’il pouvait recevoir un coup de fil à n’importe quel moment et il voulait être capable de partir sur un appel. Un vrai troubadour prêt au voyage, quelles que soient les conditions. On l’appelait d’un pays du Golfe et on lui payait l’avion, l’hôtel, tout et tout. Pour un concert. Il avait des dizaines de milliers d’abonnés sur ses réseaux sociaux. 

LISEZ LA CRITIQUE DE L’ALBUM ROOTS OF STRINGS DE NAZIH BORISH

PanM360 : Un homme de peu de mots, aussi, si j’ai bien compris…

Frédéric Léotar : Je me souviens de certaines fois où des journalistes voulaient l’interviewer sur la situation en Syrie. Lui, il n’était pas très à l’aise pour parler de tout ça. C’était presque un taiseux, en fait, Nazih. En effet, il parlait peu. Sa langue, c’était le oud. Moi, Nazih, j’avais l’impression que c’était comme un ami avec lequel on n’a pas besoin de beaucoup parler. Nazih, c’était une âme. On n’a pas trop envie de parler de choses matérielles avec un artiste de ce calibre-là. Quand il jouait, tout le monde se taisait. Le silence était bon avec Nazih. Le silence entre nous était bon, et le silence qu’il provoquait quand il jouait était bon aussi. 

PanM360 : De beaux souvenirs?

Frédéric Léotar : Je me souviens, une fois, on était sur scène, ça devait être à Saint-Jean-sur-Richelieu. Pendant la répétition, quand je rentre, il me jette un regard et puis il commence à jouer la musique du parrain. Il était ouvert, et connaissait tellement de choses. Il avait un répertoire qu’on ne soupçonne pas en le voyant. 

PanM360 : Qu’est-ce qui vous manquera le plus de Nazih?

Frédéric Léotar :  Nazih, c’était une âme. On n’a pas trop envie de parler de choses matérielles avec un artiste de ce calibre-là. Quand il jouait, tout le monde se taisait. Il avait cette aura. Donc, moi, je dirais que c’est ça qui va nous manquer le plus. C’est ça qui va me manquer le plus.

Il était aussi d’une immense humilité. Il ne prétendait rien du tout. Il ne mettait jamais de l’avant son savoir. S’il jouait avec quelqu’un qui jouait plus fort que lui, il laissait faire. Et puis il partait après, tranquillement, sans faire d’esclandre. 

PanM360 : Comment comptez-vous conserver la mémoire de Nazih au Centre?

Frédéric Léotar : On a plein, plein de vidéos, des photos. On en a plein depuis le début. On le voit changer au fil des années, comme nous, comme le Centre. Je ne sais pas comment on va faire pour garder cette trace, cet héritage, cette âme, à la fois si subtile et importante dans le centre. On verra. 

PanM360 : En attendant, il laisse quand même plusieurs belles traces sous forme d’un album….

Frédéric Léotar : Oui, l’album Roots of Strings, sous étiquette Analekta en collaboration avec le Centre des Musiciens du Monde. Et on préparait la suite, Andalusyria, son projet avec Gabriel Evangelista. Mais on n’a pas eu le temps. Cela dit, une captation live au Centre existe sur le web. C’est au moins ça.

PanM360 : On va lui rendre hommage, et PanM360 ainsi que tous ceux et celles qui l’ont connu offrent bien entendu leurs plus sincères sympathies a sa famille, une femme et deux jeunes enfants, entre autres…

Frédéric Léotar : Oui, on pense fort à eux.

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