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Bell Orchestre: Inconscient collectif… collectif conscient

Interview réalisé par Alain Brunet

Au sein d’Arcade Fire, Richard Reed Parry est l’un des principaux responsables du secteur « recherche & développement ».House Music, nouvel album de Bell Orchestre sorti après un long silence discographique, est un autre exemple probant de cette quête qu’il nous raconte ici en toute générosité.

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House Music a été réalisé à partir de motifs autours desquels Bell Orchestre a improvisé collectivement pour ensuite bonifier les  premières prises de son au moyen de traitements électroniques, filtres, ajouts d’instruments et montages divers. À partir de la pièce V:Movement de cet album réalisé par Kaveh Nabatian, le court métrage IX : Nature That’s It That’s All  superpose éléments de films d’archives mettant en relief des foules extatiques dans une fête foraine.

De concert avec le sonorisateur Hans Bernhard, Bell Orchestre a câblé tous les coins d’une maison de campagne que possédait alors la violoniste et chanteuse Sarah Neufeld dans le Vermont – d’où le jeu de mots House Music.  Pour mener à bien cet enregistrement immersif, elle y avait invité  Pietro Amato, (cor, claviers, électronique), Michael Feuerstack (pedal steel guitar, claviers, voix), Kaveh Nabatian (trompette, gongoma, claviers, voix), Richard Reed Parry, (contrebasse, voix) et Stefan Schneider (batterie). Les artistes de l’ensemble passèrent deux semaines pour y explorer et préciser la matière : improvisations quotidiennes ont culminé par une séance concluante de 90 minutes dont on a extirpé la fine moëlle.

La matière de cet album fut ensuite arrangée pour l’Aarhus Symfoniorkester, orchestre symphonique danois sous la direction du maestro allemand André de Ridder. Une première exécution eut lieu à Hambourg, soit en août 2019 et… tout s’est arrêté depuis, ce qui explique le délai de sortie de ce superbe album conçu il y a un moment. Que les mélomanes montréalais se réjouissent, Bell Orchestre indique que l’Orchestre symphonique de Montréal offrira cette expérience au cours de sa saison prochaine.

D’ici là, explorons cet enregistrement avec les commentaires et explications de Richard Reed Parry.

PAN M 360 : Après toutes ces années, plus précisément depuis 2009, année de sortie de l’album As Seen Through Windows, on pourrait penser que Bell Orchestre était mort, ce qui n’est pas le cas. Alors ?

RICHARD REED PARRY : Nous n’avons pas enregistré pendant plus de 10 ans, mais il n’y a jamais eu d’arrêt officiel. La vie a été bien remplie, trop de projets et Bell Orchestre n’a jamais été un groupe travaillant à plein temps. Il ne le sera pas mais il a toujours une vitalité, il y a une profonde connexion musicale entre nous. Honnêtement, cet album est le meilleur que nous ayons enregistré jusqu’à présent. Il réalise le mieux ce qu’est la véritable essence du groupe. Je suis très heureux de ça, on a capturé quelque chose qui est trop conçu. Mais ce n’est pas brut. Le cœur de l’album est l’éruption spontanée de ce qu’est le groupe et de ce dont il est capable.

PAN M 360 : Contrairement aux albums précédents des années 2000, celui-ci est plus singulier, plus mature, bien au-delà de la tendance indie de l’époque dont  vous étiez acteurs et témoins.

RICHARD REED PARRY : Merci! Et je suis parfaitement d’accord ! (rires).

PAN M 360 : Quelles sont les différences entre le personnel précédent et celui-ci ?

RICHARD REED PARRY : Mike Feuerstack est maintenant membre du groupe à part entière, il était auparavant un invité.  Colin Stetson était également un invité, une merveilleuse addition à cette époque. Les choses ont changé depuis, Sarah et lui ont divorcé… la seule chose dont on peut être sûr est le changement n’est-ce pas? Si tu survis au changement, que tu te changes toi-même et que ça marche, alors… ouais ! Sinon, c’est le même personnel qu’avant.

PAN M 360 : Si on essaie de cerner les changements entre cet album et les précédents, que diriez-vous de votre côté? 

RICHARD REED PARRY : La différence essentielle, c’est que les assises de cet album sont improvisées, non planifiées, non préméditées, non discutées. Cet enregistrement de 45 minutes provient essentiellement d’une improvisation d’une heure et demie d’enregistrement que nous avons faite au terme de plusieurs autres séances d’improvisation. Nous avons réécouté tout ce que nous avons enregistré pendant ces deux semaines de travail, nous avons identifié différentes très bonnes idées de compositions, mais cette séance de 90 minutes était très claire, articulée même si parfois abstraite. Entre 65% et 70% de la musique de cet album était déjà là. 

Et puis nous avons retravaillé la matière : remplir quelque chose ici, enlever cette partie, couper cette autre partie en deux. Au sens figuré, c’est comme si un sculpteur regardait un énorme morceau de granit et, dans son entrepôt d’autres formes bizarres taillées dans la pierre. L’une d’entre elle tomberait accidentellement, en résulterait une nouvelle forme que l’artiste conserverait pour sa sculpture finale. Au sens propre, certains accidents nous ont permis d’accéder à de nouvelles formes et de voir très clairement cette œuvre dans son ensemble.  En tout cas, c’est vraiment ce que j’ai ressenti.

PAN M 360 : Plus précisément, que s’est-il passé ?

RICHARD REED PARRY : Certains mouvements de l’album ont émergé pendant la grande improvisation, certains se sont produits dans le même ordre que celui de l’enregistrement final, d’autres ont évolué dans le traitement de la matière brute. Parfois nous avons convenu qu’il fallait couper 5 minutes parce que c’était devenu ennuyeux et qu’on perdait le fil, il fallait éditer. La matière brute était parfois retravaillée avec de nouvelles idées de compositions, d’arrangements, d’insertions mélodiques, d’ajouts instrumentaux, de superpositions, de montage. Vous obtenez ainsi plus de brillance sur la matière brute, tout en en conservant les propriétés originelles, les bénéfices des premières idées.

PAN M 360 : Vos meilleures décisions ont-elles été inconscientes ?

RICHARD REED PARRY :  Cet album aurait été très différent si nous n’avions pas eu ces idées pendant que nous étions en train de jouer et bouger ensemble. Je crois que l’esprit musical inconscient peut être plus sage et plus conjonctif que l’esprit musical provenant essentiellement de l’intellect. Bien sûr, certains artistes peuvent mener un concept intellectuel à un haut niveau de raffinement et  tomber des murs. Le meilleur, en fait, c’est lorsque le « saint-esprit » de la musique émerge de l’inconscient et et engage également l’intellect.

PAN M 360 : Improviser, enregistrer, remodeler, éditer, filtrer… Cet album n’est-il pas une métaphore de la création à l’ère numérique?

RICHARD REED PARRY : Pas tout à fait. L’une des grandes inspirations pour le processus de ce disque était le fameux album Bitches Brew de Miles Davis. Dans la manière de travailler, lui et les musiciens ayant participé à ces séances étaient assez proches de ce que nous avons fait. Ils avaient enregistré tout ce qu’ils pouvaient, aussi longtemps qu’ils le pouvaient, ils ont ensuite fait des changements après – couper des lignes de trompette, ajouter un clavier, raccourcir certaines séquences, etc. Ils ont utilisé la technologie de l’époque mais avec cette même idée : capter l’énergie brute d’origine, puis  réarranger certaines parties et manipuler l’enregistrement pour obtenir un effet irréalisable dans le moment présent. Nous avons voulu faire quelque chose comme ça : improviser, enregistrer, tomber amoureux de certaines prises après les avoir écoutées, et ensuite recréer  en conservant la fraîcheur des idées obtenues en improvisation.  Je suis très heureux que cela ait si bien fonctionné.

PAN M 360 : The Orb et Talk Talk, qui n’ont pas grand-chose à voir avec Miles Davis, auraient aussi été des influences majeures. Explication?

RICHARD REED PARRY : The Orb Live’93 est l’un de mes dix meilleurs albums, tous styles et toutes époques confondues. L’idée était de créer en temps réel, exploiter des  idées musicales très simples mais très élégamment élaborées et y laisser intervenir des fragments d’enregistrements, des sons de la nature, des sons de la ville, des  énergies chaotiques, intéressantes en tous points. Ainsi déformer, distordre, étendre, ajouter, élargir. Tu flottes dans cette musique, des idées très fortes s’en dégagent. Ce chaos était si vivant! J’étais à l’école secondaire, je me demandais comment ils pouvaient bien avoir fait  un tel album. Encore aujourd’hui je l’écoute avec le même plaisir.

Quant à Talk Talk, les deux derniers enregistrements (Spirit of Eden et Laughing Stock) et s’inscrivent dans une démarche comparable :  au-delà des structure des chansons, il s’agissait pour Mark Hollis d’essayer de capturer l’énergie jaillissant à un moment donné, faire des choses inconsciemment, inviter des musiciens pour y improviser dans la pénombre autour d’un seul élément d’une chanson. En quelque sorte, flotter et rester  détaché de toute prise de décision consciente, et accueillir le fantôme sacré impossible à trouver normalement. On ne peut exiger que cette qualité éphémère apparaisse, on peut seulement souhaiter sa venue.

PAN M 360 : En tant que compositeur et certainement le plus proche de la musique contemporaine au sein d’Arcade Fire, quelle est ta contribution dans ce nouvel album de Bell Orchestre?

RICHARD REED PARRY : Ce que j’ai apporté, ce sont surtout des boucles harmoniques jouées sur ma contrebasse, avec un sens viscéral du mouvement. Des choses vraiment simples au-dessus desquelles on pouvait chanter des mélodies, jouer différents accords… Nous avions besoin d’une telle force gravitationnelle  au centre de l’album sans que ce soit la pièce maîtresse pour autant. C’était donc une sorte d’esquisse, sinon c’était une palette très ouverte à partir de cette idée apparemment simple et qui ouvrait la porte à d’autres idées encore plus intéressantes.  

PAN M 360 : Vous avez déjà joué cette musique dans un contexte très spécial. Pourriez-vous nous en glisser mot?

RICHARD REED PARRY : Nous avons filmé ce concert d’Hambourg, la diffusion est bientôt prévue au Canada et… nous jouerons de nouveau cette musique avec l’Orchestre symphonique de Montréal, de nouveau sous la direction de notre bon ami André de Ridder. Lors du concert donné à l’été 2019, les spectateurs s’étaient montrés très enthousiastes et, pourtant, il n’y avait pas que nos fans. Plein de monde sur place ne connaissaient pas Bell Orchestre, ils étaient venus assister à un programme qui leur semblait intéressant. Ce fut un réel succès.

PAN M 360 : Des nouvelles d’Arcade Fire en terminant?


RICHARD REED PARRY : Nous avons enregistré de nouvelles chansons au début de l’hiver, nous allons nous réunir à nouveau pour continuer le travail. Les membres du groupe vivent désormais dans différents pays – deux se trouvent en Australie, deux à New York, deux autres à la Nouvelle-Orléans (Win & Régine). Seuls Tim et moi sommes restés en permanence à Montréal, je me  tiens très occupé dans le secteur ! Par exemple, Sarah Neufeld, Rebecca Foon et moi avons récemment enregistré, juste avant que Sarah ne devienne maman. Je travaille aussi sur duo avec la batteuse Susie Ibarra, un projet de composition et d’improvisation des plus excitants.

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