Voces Boreales | Tempus Fugit, “to experience time differently”

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : chant choral / classique occidental

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Avec « Tempus Fugit », Voces Boreales invite son public « à vivre le temps autrement ». Le programme présenté ici couvre véritablement toute une époque, de la Renaissance au XXe siècle, de Lobo, Britten, Poulenc et Chilcott à John Cage et son œuvre historique « 4’33’’, fondée sur le concept du silence transformé en musique. C’est précisément ce qui rend un tel programme si captivant : il nous rappelle que la grande créativité perdure à travers les siècles, malgré toutes les épreuves et les tribulations de l’expérience humaine. Vous êtes invités à découvrir ce programme saisissant ce samedi à la Chapelle Notre-Dame de Bonsecour ; son contenu est présenté et défendu ici par Andrew Gray, directeur artistique du chœur.

BILLETS ET INFOS ICI

PAN M 360 : Comment peut-on réunir dans un même programme des œuvres des XVIIe, XIXe, XXe et XXIe siècles ? Cela fait partie de la mission de Voces Boreales, n’est-ce pas ?

Andrew Gray : Qu’est-ce qu’un compositeur du XVIIe siècle pourrait bien avoir en commun avec un compositeur d’aujourd’hui ?

C’est précisément ce que nous aimons explorer chez Voces Boreales. Réunir des œuvres de différentes époques au sein de programmes de concert originaux et audacieux est au cœur même de la mission de Voces Boreales.

Nous découvrons comment des compositions datant de plusieurs siècles peuvent encore nous parler aujourd’hui, tandis que les pièces contemporaines perpétuent les traditions historiques.

PAN M 360 : Quel est le fil conducteur qui relie les œuvres au programme ? Quel est le lien avec le contexte actuel dans un cadre historique — au-delà d’un concert « où chaque instant compte : le temps qui file, le temps qui s’arrête, le temps qui apaise, qui trouble et qui transforme » ?

Andrew Gray : Le thème central qui relie ces œuvres est la manière dont les êtres humains perçoivent, mesurent et vivent le passage du temps.

Au-delà de son aspect poétique, le programme s’intéresse également à la manière dont la musique a évolué au fil des siècles et à la façon dont ces changements reflètent la manière dont les gens percevaient le temps à différentes époques de l’histoire, jusqu’à nos jours. Par exemple :

– L’éternel contre le fini : la conception spirituelle et cosmique du temps qui transparaît dans des œuvres telles que celles de Lobo, ancrées dans la tradition de la fin de la Renaissance.

– L’effondrement des structures traditionnelles : les œuvres du milieu du XXe siècle de compositeurs tels que Cage et Poulenc reflètent une époque marquée par un traumatisme mondial, des changements de perspective et la remise en question des formes et des conventions établies.

– Et une perspective contemporaine plus introspective : les œuvres du XXIe siècle explorent une expérience plus intériorisée du temps, reflétant une société qui peine de plus en plus à trouver le silence et la quiétude dans un monde hyperconnecté et au rythme effréné.

Cette trajectoire historique illustre comment la musique chorale est passée d’une expression collective de l’ordre cosmique ou spirituel à une exploration plus intime et psychologique du monde intérieur de l’individu.

PAN M 360 : Pourquoi inclure la célèbre déclaration de John Cage dans ce programme précis ?

Andrew Gray : L’œuvre 4’33’’ de John Cage remet en question tout ce que nous attendons d’une représentation musicale, nous invitant à faire l’expérience du temps, du silence et de l’acte même d’écoute d’une manière complètement différente.

Dans cette œuvre, les interprètes restent silencieux pendant exactement quatre minutes et trente-trois secondes. Aucune note musicale n’étant jouée ni chantée, l’attention du public se porte sur les sons ambiants de la salle de concert : respirations, mouvements, toux occasionnelles.

Cette œuvre agit comme un « nettoyant de palette » artistique. Elle invite le public à prendre conscience que ce « temps qui s’arrête » reste pourtant plein de vie et de vibrations. Elle crée un pont physique et acoustique entre une polyphonie historique très structurée et des textures contemporaines.

Mais surtout, 4’33’’ recentre l’attention sur le public lui-même. Comme c’est souvent le cas dans l’art contemporain, l’œuvre porte autant sur nos réactions individuelles que sur la pièce elle-même. Comment vivons-nous le silence ? Sommes-nous à l’aise avec lui ? Et que se passe-t-il lorsqu’une salle de concert entière partage quatre minutes et trente-trois secondes d’écoute pure et simple ?

PAN M 360 : Pouvez-vous expliquer comment la chorale s’est préparée pour chacune de ces œuvres, sachant que les techniques vocales et l’esthétique chorale diffèrent d’une époque à l’autre ?

Andrew Gray : Se préparer à un programme couvrant plusieurs époques nécessite un ensemble très adaptable, capable de modifier son tractus vocal, son soutien respiratoire et sa production sonore au cas par cas, en fonction de chaque pièce. Les chanteurs sont spécifiquement choisis pour leur expérience en ensemble, leur souplesse vocale et leur virtuosité.

Pour la musique ancienne, le chœur adopte une esthétique au son droit, avec un vibrato minimal ou très contrôlé. Les chanteurs privilégient l’justesse pure afin que les accords verticaux résonnent avec une résonance absolue et limpide.

Pour le répertoire du milieu du XXe siècle de Britten, Poulenc et Vaughan Williams, nous recherchons une production vocale plus chaleureuse et plus romantique, aux timbres riches, avec une diction précise pour les textes poétiques complexes, ainsi que la souplesse nécessaire pour gérer les changements chromatiques soudains et les variations dramatiques de volume.

Dans le registre plus contemporain, les œuvres de Peña Laguna, Saindon et Knaggs exigent souvent des techniques vocales avancées. Les chanteurs doivent passer du chant traditionnel à des éléments de parole, des glissandi, des percussions corporelles, des clusters, des effets respiratoires et des textures timbrales non conventionnelles.

PAN M 360 : Pouvez-vous présenter brièvement l’œuvre de Luis Ernesto Peña Laguna, Laguna Ke (ma) bi ?

Andrew Gray : Luis Ernesto Peña Laguna est un compositeur canadien d’origine cubaine et le compositeur en résidence de Voces Boreales pour 2026. Installé à Montréal, où il prépare un doctorat en composition à l’Université de Montréal, il a développé un langage musical distinctif inspiré par la spiritualité, le patrimoine culturel et l’exploration des textures vocales.

PAN M 360 : Pouvez-vous nous présenter brièvement l’œuvre de Luis Ernesto Peña Laguna ?

Andrew Gray : Luis Ernesto Peña Laguna est un compositeur canadien d’origine cubaine et le compositeur en résidence de Voces Boreales pour 2026. Installé à Montréal, où il prépare un doctorat en composition à l’Université de Montréal, il a développé un langage musical singulier inspiré par la spiritualité, le patrimoine culturel et l’exploration des textures vocales.

Écrite pour 16 voix, Ke (ma) bi, qui signifie « terre (sans) commencement ni fin » en langue taïno, puise son inspiration dans la cosmologie taïno. La composition s’ouvre sur un chiffre : 43 200 — le nombre de secondes que comptent 12 heures, marquant la frontière entre la lumière et l’obscurité, le jour et la nuit. L’œuvre se caractérise par une mesure de 9/8 fluide et des intervalles répétitifs de seconde, de tierce et de quarte, qui sont tous des fractions exactes du nombre 12. À travers ces éléments musicaux, Peña Laguna explore les liens imperceptibles entre le passé et le présent, les vivants et les morts, les tentatives de l’humanité pour mesurer le temps et l’éternité. Nous sommes très reconnaissants envers le Conseil des arts de Montréal d’avoir soutenu sa résidence.

PAN M 360 : Pouvez-vous nous donner un bref aperçu des activités de Voces Boreales cette saison ?

Andrew Gray : Le 18 décembre, « Winter Magic » propose notre propre interprétation du concert de Noël traditionnel. Interprété par notre octuor vocal, VB8, ce spectacle est une invitation à ralentir le rythme et à profiter d’un moment de paix et de beauté à la lueur des bougies, pendant l’une des périodes les plus chargées de l’année.

En février, à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, nous collaborerons avec Frédéricka Petit-Homme et VB8 pour un concert consacré à la musique gospel et aux spirituals afro-américains. Au cœur de ce projet se pose une question importante : comment aborder ces traditions musicales avec le respect et l’attention qu’elles méritent ?

Nous clôturerons la saison les 28 et 29 mai 2027 avec « Lessons of History », notre projet le plus ambitieux à ce jour. Ce concert explore certaines des grandes tragédies du siècle dernier, de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste aux pensionnats indiens du Canada et aux événements de la place Tian’anmen. À travers la musique, nous abordons certains des chapitres les plus sombres de l’humanité, invitant à la réflexion et à une prise de conscience collective, tout en tendant vers l’espoir et la résilience. Chaque œuvre sera accompagnée d’une image documentaire, créant ainsi une expérience immersive et multidimensionnelle qui réunit musique et histoire.

Nous travaillons également à la sortie très attendue de *Path of Miracles* de Joby Talbot, une œuvre extraordinaire enregistrée sous la direction experte de la célèbre Martha de Francisco, véritable maître dans son art.

C’est une saison qui reflète l’essence même de Voces Boreales : explorer le pouvoir de la voix humaine pour créer des liens, interpeller, émouvoir et inspirer.

PAN M 360 : À titre informatif, quel est le lien entre l’Institut Choral de Montréal et Voces Boreales ?

Andrew Gray : L’Institut choral de Montréal (ICM) est l’organisme à l’origine de Voces Boreales, son ensemble choral professionnel. La distinction est avant tout d’ordre organisationnel et juridique : l’ICM est l’organisme à but non lucratif et caritatif enregistré, tandis que Voces Boreales est l’identité artistique sous laquelle s’inscrivent la plupart de ses activités.

Les deux ont été fondés par le chef de chœur Michael Zaugg en 2006.

PAN M 360 : Vous êtes également directeur artistique des Petits Chanteurs du Mont-Royal et fondateur du projet choral éducatif Sing Montréal Chante. Existe-t-il des liens entre ces organisations auxquelles vous participez ?

Andrew Gray : Il existe un lien tout à fait naturel entre ces organisations, notamment en matière d’éducation musicale, de développement artistique et du plaisir de chanter ensemble.

Sing Montréal Chante a initié les plus jeunes à la joie de chanter et de se produire sur scène dès l’école primaire. Les Petits Chanteurs du Mont-Royal offrent une formation musicale intensive et de haut niveau aux jeunes âgés de 8 à 18 ans, tandis que Voces Boreales représente l’aboutissement professionnel de ce parcours, en réunissant certains des meilleurs chanteurs de chœur adultes.

Ces liens ne sont pas seulement théoriques : l’une des sopranos qui se produira dans « Tempus Fugit » donnera son premier concert avec Voces Boreales, quinze ans après avoir commencé à chanter avec moi au Chœur des enfants de Montréal. L’ensemble compte également trois anciens Petits Chanteurs du Mont-Royal.

Les bases que nous posons avec les jeunes chanteurs – de bonnes habitudes vocales, l’accent mis sur une interprétation musicale précise et des exigences artistiques élevées – sont les mêmes que celles auxquelles nous accordons de l’importance au niveau professionnel au sein de Voces Boreales.

Pour moi, il s’agit de créer un sentiment de communauté et de continuité. Les jeunes chanteurs peuvent ainsi constater qu’il existe un parcours qui va de leurs premières expériences de chant en classe à la scène au plus haut niveau professionnel, ici même à Montréal.

Programme

Alonso Lobo (1555-1617)Versa est in Luctum
John Cage (1912-1992)4’33 »
Luis Ernesto Peña LagunaCréation
Benjamin Britten (1913-1976)Choral Dances
Francis Poulenc (1899-1963)Le jour m’étonne et la nuit me fait peur
Ralph Vaughan Williams (1872-1958)Silence and Music
Marie-Claire SaindonCommon Silence
Elizabeth EkholmHope

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