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Le chorégraphe et directeur artistique des Grands Ballets Canadiens de Montréal, Ivan Cavallari, s’apprête à commettre un crime de lèse-majesté. Le Lac, titre de sa prochaine création, présentée du 28 mai au 7 juin 2026 dans la grande Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, est en effet une transformation assez audacieuse du classique parmi les Classiques en ballet : le Lac des Cygnes de Tchaïkovski. Qu’y a-t-il de plus emblématique du ballet romantique, féérique et magique avec tutus, pointes, malédiction, princes, animaux parlants et méchants sorciers, que ce chef-d’œuvre russe du 19e siècle?
Réalisme magique pour remplacer magie féérique
Dans cette nouvelle lecture, non seulement Cavallari transpose l’histoire d’un royaume typique de conte de fées vers un monde certes contemporain, mais habité néanmoins par l’esprit du réalisme magique. Ce mouvement artistique apparu au début du 20e siècle, d’abord dans l’art visuel, s’est étendu ensuite en littérature et a donné des chefs-d’œuvre tels Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Le principe est simple : dans une trame narrative réaliste, des éléments fantastiques apparaissent. Est-ce du rêve, de l’illusion, une véritable porosité de la réalité avec le monde surnaturel. On ne répond jamais vraiment à la question, car l’essence de la démarche est plutôt de servir l’exploration psychologique des personnages, ainsi qu’une réflexion sur la société contemporaine.
Bref, la ‘’magie’’ devient un outil symbolique très utile, mais finalement presque secondaire face à l’objectif fondamental de l’œuvre qui est plutôt de creuser certaines questions actuelles.
C’est ici, donc, que la démarche de Cavallari prendra tout son sens, du moins, c’est l’intention.
Le Royaume féérique de l’histoire d’origine devient ici un plateau de tournage pour une pub de parfum. Odette, le cygne blanc à l’origine, est ici une jeune danseuse sortie de l’école, qui vient bousculer l’équipe déjà présente et surtout Odile, l’égérie actuelle du parfum Vertige Noir, le ‘’cygne noir’’. Odette devra se battre pour devenir le visage du futur nouveau grand vendeur : le Cygne Blanc. Le monde de la mode et du luxe sert donc ici de prétexte à une critique des codes rigides imposant une vision du corps, de la beauté, des relations personnelles, etc., mais aussi les relations malsaines qui viennent avec, la jalousie, l’envie et, finalement, l’identité.
La ligne directrice identifiée par Cavallari est la force d’Odette, qui doit retrouver son humanité (lire : son identité propre, au-delà des clichés et des normes qui lui sont imposées), et s’imposer à travers un univers de plus en plus étouffant.
Dans le Lac des Cygnes, le méchant sorcier Rothbart est l’antagoniste principal. Cette fois, Cavallari en a fait une trinité, car, dit-il, c’est un nombre puissamment symbolique dans la religion chrétienne et que le Mal peut s’y insinuer. Les trois personnages ainsi convoqués dans le synopsis, et qui apparaîtront et disparaîtront plusieurs fois dans cette nouvelle version, peuvent être associés aux ‘’designers’’ d’origine : Tchaïkovski, Marius Petipa, Lev Ivanov. ‘’Ça peut aussi être Armani, Versace et Ivan Cavallari!’’. Bref, les trois entités multiplient les forces qui étouffent la personnalité d’Odette, et au final, feront de sa victoire un accomplissement encore plus retentissant. C’est du moins l’objectif. Reste à voir si cela fonctionnera comme voulu. Un risque pleinement assumé par le chorégraphe.
Tchaikovsky remplace Tchaikovsky
L’autre aspect intéressant dans la relecture d’Ivan Cavallari est sa décision de toucher à la musique de Tchaïkovski. Trame mémorable, puissante, et indéfectiblement associée à ce ballet, voire à tous les ballets! Or, le chorégraphe montréalais a décidé d’amputer une partie de la partition d’origine pour la remplacer par une autre musique puissamment personnelle, émotionnelle, du même compositeur : sa Sixième symphonie, ‘’Pathétique’’. Pourquoi?
Il y a beaucoup de musiques de ‘’divertissement’’ dans le ballet. Par exemple, j’ai éliminé toute la partie des princesses qui se présentent d’un peu partout pour séduire le Prince et le marier. Dans le contexte du Lac, version actualisée, j’ai trouvé que nous n’avions plus besoin de cette danse russe, danse napolitaine, etc. Je voulais compenser pour une musique qui est profondément liée à la mort. Cette symphonie a été terminée quelques jours avant que Tchaïkovski ne meurt. Il y a une puissance incommensurable dans la partition. Et je trouve que cela colle symboliquement avec le parcours d’Odette, pour qui la transformation est comme la mort avant une nouvelle vie.
Une idée franchement intéressante, avouons-le. En fin de compte, pour Ivan Cavallari, l’actualisation, sous forme de réalisme magique, de ce conte musical et dansé est l’occasion de livrer un message : celui qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des princes et des princesses pour montrer un personnage qui a de la noblesse. C’est ce combat intérieur pour l’authenticité, la vérité et la dignité, avec toutes ses résonances en nous-mêmes (spectateurs) que Cavallari a souhaité illustrer en faisant le pari de transformer assez radicalement, et pour la première fois au monde, une histoire que l’on s’était trop habitué a penser intouchable.
Rendez-vous à la salle Wilfrid-Pelletier pour juger si ça le fait ou pas.























