Les contrastes entre les œuvres au programme d’un orchestre symphonique ne sont pas toujours adéquats, mais ceux-ci l’étaient en ce mercredi 15 avril à la Maison symphonique: la Symphonie no 8 de Beethoven, créée au but du 19e siècle, et la Symphonie no 7 de Chostakovitch, composée 129 ans plus tard. Se nourrir de telles œuvres est une occasion de se remettre dans le contexte historique de leur conception et des formes musicales alors mises de l’avant.
D’abord la première œuvre cette question: comment expliquer la préférence de Ludwig van Beethoven pour sa huitième symphonie à sa septième, composée durant la même période?
On sait que la 7e est aujourd’hui la plus prisée, surtout pour le motif de son 2e mouvement. Le côté parodique du troisième mouvement, joué à la manière d’un menuet, ne fut peut-être pas pris au sérieux au cours des 2 siècles de diffusion de cette symphonie. Peut-être pour les contrastes stylistiques d’un mouvement à l’autre. Peut-être pour les références trop évidentes à ses prédécesseurs, particulièrement Joseph Haydn. Peut-être pour la petitesse de sa taille – un peu moins de 27 minutes. Peut-être à cause de cette sensation de retour en arrière et de sa trop grande propension au romantisme naissant à l’époque de sa conception (1811-1812).
Qu’importe, l’ami Ludwig trouvait sa 8e bien meilleure que sa précédente, avaient rapporté les scribes de l’époque. Mercredi soir, c’était l’occasion d’y réfléchir avec l’OSM dans la face.
Il est vrai que les airs de cette 8e sont moins mémorables que plusieurs autres du répertoire de Beethoven, mais on peut aussi observer que chacun des mouvements ont été construits avec circonspection et maturité. Lors de sa création en 1814, le génie de Beethoven avait été démontré, et le compositeur cherchait à raffiner sa proposition.
Rafael Payare et l’OSM en sont parfaitement conscients et ont offert une prestation dynamique du premier mouvement Allegro vivace e con brio ainsi que du troisième Allegro vivace. Payare a laissé ses interprètes s’exprimer à souhait dans le premier et le dernier mouvement, mettant en relief cette dialectique entre des salves orchestrales plutôt violentes, assorties de cuivres et de percussions, et des répliques gracieuses des cordes et des bois.
Le deuxième mouvement, Allegretto scherzando, est exécuté sur un tempo moyen à la manière d’une fête de cour royale. Les oppositions entre le rythme binaire continu et les punchs qui en brisent la linéarité sont plus fortes que le menuet du 3e mouvement qui donnent probablement cette fausse impression de régression au 18e siècle. Or l’enchaînement est particulièrement brillant entre le 3e et le finale, que d’aucuns qualifient de prodigieux, notamment pour ses brèves incursions dans le système modal des temps anciens (Grèce antique) et ses formidables pétarades en conclusion, ce que Payare et ses collègues maîtrisent à souhait et ravissent quiconque aime Beethove lorsque jaillissent les cuivres, les bois, les percussions et les puissantes marées de cordes.
Et savez-vous quoi? On était présent à la Maison symphonique surtout pour ce qui serait joué à l’entracte : la Symphonie no 7 dite Leningrad de Dmitri Chostakovitch, composée en pleine Seconde Guerre mondiale pendant le siège de Leningrad par l’armée nazie. Le compositeur y habitait alors et fut évacué en 1941 dans une zone moins risquée pour compléter cette œuvre qui se veut une apologie du peuple russe, courageux et déterminé malgré la souffrance extrême engendrée par cette guerre atroce.
Pour l’occasion, Rafael Payare a installé des cornistes, trompettistes et trombonistes (pas tous) au-dessous du buffet d’orgue , surplombant l’orchestre, ce qui avait pour effet de maximiser leur impact dans l’amphithéâtre.
Voilà un orchestre en pleine maîtrise, avec des effectifs beaucoup plus considérables que pour Beethoven vu la modernité de l’approche, très bien préparé à une exécution magistrale d’une durée de 69 minutes, soit plus que le double de la symphonie précédente au programme.
Le premier mouvement Allegretto de plus de 25 minutes dresse la nappe à cette évocation guerrière, amorcée par un thème musclé qui se transforme progressivement en marche militaire (non sans rappeler le Boléro de Ravel) assortie d’un thème récurrent mené par les flûtes, les hautbois et les bassons, puis en marche funèbre dans une atmosphère lourde et pessimiste. Ce qui fascine chez Chostakovitch, c’est sa combinaison idéale de modernité et de continuité historique, ce qui le distingue de la plupart des compositeurs de sa génération soit post-romantiques ou contemporains.
Le second mouvement Moderato (Poco allegretto) est deux fois plus court, plus doux, plus lent. Il évoque un moment d’accalmie dans la tourmente, avec quelques pointes d’angoisse.
Le troisième mouvement dure une vingtaine de minutes et met en relief une conversation entre cordes et cuivres, au milieu de laquelle explose l’affrontement entre l’envahisseur et la population assiégée. On y explore les basses fréquences et on observe des harmonies souvent construites en cycles de quartes et de quintes. Les cordes enchaînent une mélodie douce et triste, sorte de complainte instrumentale marquée par un regain d’énergie en milieu de parcours.On y ressent une sorte d’angoisse contrôlée, oscillant entre résignation et espoir. Une fois de plus, on contemple le génie de Chostakovitch, capable d’exprimer le spectre entier des émotions humaines.
Le dernier mouvement s’amorce sur un air calme et grave, dominé par les cordes. Les notes aiguës des cordes brièvement complétées par les bois, puis des notes graves venant des cordes précèdent un air rapide et soudain aux allures de marche, suivi d’une transition dominée par les cordes aiguës, ponctuée par les pizzicati des violoncelles et des contrebasses. On retourne dans un calme grave, lancinant et on retourne aux thèmes antérieurs jusqu’au dernier thème exprimé par la puissance maximale de l’orchestre.
Voilà une expérience à vivre devant des musiciens en chair et en os, pour quiconque aime profondément la musique, quels que soient leurs goûts.























