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Selon le Livre de Josué dans l’Ancien Testament, Jéricho fut la première ville du pays de Canaan conquise par Josué et les Hébreux. Le septième jour après le début du siège, les murailles de Jéricho se seraient effondrées par la volonté de Dieu, au terme du défilé de l’Arche d’alliance et de sept prêtres sonnant sept shofars (trompettes). Le cortège aurait défilé sept fois autour de la cité pendant sept jours, après quoi Jéricho fut entièrement détruite et leurs habitants exterminés.
Voilà la source du titre et de la forme d’un concerto pour trombone et orchestre composé par Samy Moussa, d’origine montréalaise et résidant à Berlin, où PAN M 360 l’a contacté quelques jours avant l’exécution de son œuvre par l’OSM, son trombone solo James Box, sous la direction de son chef principal Rafael Payare.
Le visionnement (ci-dessous) de l’interprétation de Yericho, Concerto pour trombone par l’Orchestre philharmonique d’Helsinki, nous permet de ressentir virtuellement ce qui se passera sur la scène de la Maison symphonique, soit le mercredi 22 et le samedi 25 octobre.
Samy Moussa nous offre ici plusieurs autres clés permettant de bien saisir son travail.
PAN M 360 : De quelle manière avez-vous construit cette œuvre autour du trombone?
Samy Moussa : Je vais prendre l’angle de l’instrumentation pour commencer parce que c’est quand même par là que j’ai commencé.
PAN M 360 : Déjà, le trombone est un instrument peu employé en tant que soliste dans un contexte symphonique.
Samy Moussa : Le trombone comme instrument soliste pose effectivement certains problèmes. L’un d’eux, c’est son histoire et son répertoire. Effectivement, il y a très peu de concertos pour trombone. En général, la façon dont le trombone est utilisé ne me convainc pas toujours. J’ai tenté de faire autre chose avec le trombone, c’est-à-dire de lui rendre toutes ses facettes, c’est-à-dire sa force. Aussi, c’est un instrument capable de vulnérabilité. C’est aussi un instrument qui peut être extrêmement virtuose.
PAN M 360 : Tout à fait. Justement, c’est un élément très peu exploité dans le monde classique, a;ors que dans le jazz, la virtuosité soliste l’est pour le trombone depuis longtemps.
Samy Moussa : Naturellement, je parle de mon expertise.
PAN M 360 : Vous avez parfaitement raison de dire que dans le répertoire classique ou moderne ou contemporain, il existe très peu d’œuvres solo pour trombone.
Samy Moussa : Ça, c’est un élément important pour moi. Évidemment, il y a l’aspect héroïque de l’instrument aussi qui se manifeste. Ça, c’est pour le trombone. Ensuite, il fallait lui donner un écrin. Et là, l’orchestre habituel, soit classique, soit romantique, ne me convenait pas non plus pour des questions de timbre, des questions de couleur, pour être plus précis. Je ne souhaitais pas un orchestre qui était trop coloré. Je souhaitais un orchestre qui avait moins de couleurs. Je me suis dit que ce ne serait pas plus monochromatique dans l’ensemble, mais je ne voulais pas de timbres extrêmement distincts, extrêmement particuliers. Je souhaitais un son principalement en cuivre-cordes. Il y a aussi les percussions (timbales) et l’orgue, un orgue qui n’est pas soliste mais qui fait vraiment partie de l’orchestre. Évidemment, il y a une certaine profondeur.
PAN M 360 : Donc, un orgue qui se fond dans l’orchestre. Combien d’instrumentistes sont-ils requis en tout, derrière le trombone?
Samy Mousa : Ça dépend. Il y a les cordes. C’est variable. Il y a deux trompettes, quatre cors, l’orgue, deux timbaliers, le trombone seul. C’est petit mais très puissant.
PAN M 360 : Ce n’est pas du tout une œuvre intime, effectivement. Et combien de cordes?
Samy Moussa : Les cordes, c’est variable. Ça dépend des orchestres. Ça dépend de ce qu’on peut faire là où on est. Par exemple, on peut jouer une symphonie de Mozart avec 8 premiers violons, mais on peut aussi jouer la même symphonie avec 6, ou avec 12, ou avec 14. C’est ça qui est variable. Évidemment, ça ne sera pas minuscule non plus, mais ce que je veux dire, ce n’est pas un orchestre immense.
C’est un orchestre qui est assez petit, mais très puissant. Surtout que le soliste joue un instrument puissant en tant que tel.
PAN M 360 : C’est un instrument qui a été longtemps utilisé pour donner de la puissance à l’orchestre. Et là, il devient soliste. Et de plus en plus, il va le devenir davantage parce que vous ne serez pas le dernier à composer pour des trombonistes solos, j’imagine.
Samy Moussa : De toute façon, il existe plusieurs concertos qui ont été créés avant moi, et il y en aura après, c’est sûr. Mais j’insiste quand même sur le fait que ce soit un instrument capable de vulnérabilité et de sentiments intérieurs. Donc, le trombone n’est pas simplement un instrument de fanfare.
PAN M 360 : La façon dont vous l’utilisez, on est loin de ça! C’est-à-dire que vous avez quand même développé un discours mélodique complexe. Les motifs que le tromboniste a à exécuter sont difficiles, très exigeants.
Samy Moussa : Je tiens quand même à préciser que lorsque j’écris cette pièce, peu importe les œuvres que je consomme, la virtuosité n’est pas pour moi un élément si important. Ce n’est pas un élément auquel je pense. Évidemment, c’est une œuvre virtuose, mais ce n’est pas un but en soi.
PAN M 360 : Bien sûr, ce n’est pas le côté spectaculaire d’une œuvre ou de la composition qui en garantit la qualité. La virtuosité, l’efficience technique, les acrobaties d’un grand musicien ne son pas garants d’une bonne musique, c’est sûr.
Samy Moussa : Oui, c’est ça. Il y a de la virtuosité, mais cette virtuosité naît, disons, de la nécessité de l’expression. J’espère que ce soit assez organique.
PAN M 360 : Ça l’est. Il y a beaucoup d’éléments dans ce discours, c’est très varié. À ce titre, comment avez-vous scénarisé votre propre discours compositionnel pour trombone et orchestre?
Samy Moussa : Sur la forme générale, il y a sept mouvements qui s’enchaînent. Il y a quand même un moment dans le milieu de l’œuvre où il y a un arrêt. Donc, c’est une œuvre qui est en deux parties réparties en sept mouvements. C’est important parce que les sept mouvements sont inspirés d’une symbolique biblique. Ce que l’orchestre fait au début se métamorphose tout le long de l’œuvre.
PAN M 360 : J’aimerais que vous reveniez rapidement sur la façon dont le travail pour le trombone a été fait spécifiquement. Parce qu’il y a des grappes de notes extrêmement intéressantes qui sont servies. Mais vous pourriez beaucoup mieux l’expliquer que moi.
C’est-à-dire que de motifs reviennent et s’expriment en spirale ascendante. Et on arrive à une certaine apothéose vers la fin.
Samy Moussa : Évidemment, il y a une trajectoire. C’est une pièce que j’ai unifiée et non séparée. C’est quand même, disons, d’un seul tenant. Disons que le propos de cette œuvre se manifeste de plusieurs façons. Et ça, c’est important pour moi. Donc, de ce point de vue, ce n’est pas une œuvre qui est classique. En général, il y a des choses très contrastantes dans une œuvre classique alors que, dans ce cas-ci, ça ne s’arrête qu’une seule fois au centre et on repart dans un mouvement lent, qui très vite reprend les éléments du début. Donc, on se retrouve dans le même mouvement, dans le même espace.
L’œuvre commence avec un demi-ton descendant, assez violent, assez insistant. Et ce motif se métamorphose tout au long de la pièce, adopte différentes facettes. Même dans le mouvement lent, on le retrouve, il perd son côté agressif, devient insistant, devient supplicatoire, devient autre chose en tout cas.
Et à la fin, cet élément de demi-ton descendant qui glisse, on le retrouve un peu plus rapide. Et qui apparaît nouveau d’une certaine façon. C’est très technique, je ne sais pas si c’est intéressant.
PAN M 360 : Oui, c’est intéressant! Y en a marre du journalisme culturel qui ne dit rien sur les formes.
Samy Moussa : D’accord! (rires) Le premier mouvement, ou les deux premiers, je ne sais pas en mémoire, enfin le début pour être certain que je dise la vérité, c’est basé que sur des accords qui ne sont ni majeurs ni mineurs, et qui sont quand même des accords avec des tierces, mais les tierces sont neutres. Ce qui veut dire que ces tierces sont entre majeur et mineur, c’est vraiment entre les deux. C’est un quart de ton plus bas qu’une tierce majeure, ou un quart de ton plus haut qu’une tierce mineure.
PAN M 360 : Pourrait-on dire que ce choix s’approche des échelles musiques orientales?
Samy Moussa : Non, je n’ai aucune expertise dans ces choses. Des quarts de ton, il y en a partout dans le monde et il y en a chez nous aussi. J’étudie du folklore d’Amérique en ce moment et, si on écoute par exemple des enfants chanter des comptines, ils vont souvent employere les tierces neutres. Donc, il va y avoir des quarts de ton par instinct aussi. Donc, ce n’est pas du tout quelque chose qui est exotique.
PAN M 360 : Mais pourquoi c’est des tierces neutres ?
Samy Moussa : Parce qu’il y a une trajectoire où on passe des tierces neutres au début de l’œuvre et deviennent majeurs ou mineurs, et majeurs à la fin. Donc, c’est une couleur complètement neutre, pour arriver à une couleur affirmative à la fin. On est en do dièse majeur.Et au début, on est en ré bémol mi-majeur/mineur, on va dire. Donc, c’est un peu le parallèle qu’on peut faire avec les compositeurs pré-romantiques comme Beethoven, dont la cinquième symphonie en do mineur fait la progression entre un do mineur et un do majeur, le triomphe à la fin. C’est un peu ce genre de trajectoire.
PAN M 360 : Vous parlez de sept mouvements inspiré des écrits bibliques. Pourriez-vous nous expliquer cette structure inspirée du chiffre sept, et qui porte un titre absolument biblique. Yericho rappelle les fameuses trompettes de Jéricho, évoquées dans l’Ancien Testament, qui font s’écrouler les palissades de la ville.
Samy Moussa : Ça m’a beaucoup inspiré. Inspiré n’est pas le mot, en fait. Ça m’a permis d’activer mon imagination, on va dire ça plutôt comme ça, parce que l’inspiration, ce n’est pas un mot que j’utilise normalement. Et ce qui m’intéressait, c’est l’idée du rituel.
PAN M 360 : Et de quelle manière cette idée rejaillit dans votre pièce?
Samy Moussa : Le rituel fait partie intégrante de la musique classique de toute façon. C’est toujours un rituel, le concert, mais la messe est certainement un rituel, le théâtre est aussi un rituel. Oui, il y a toutes sortes de rituels. Il y en a qui sont sacrés, il y en a d’autres qui ne le sont pas. Et donc, ça c’est très intéressant, très important pour moi, l’idée du rituel. Et de l’intensification.
PAN M 360 : Et dans le contexte de cette œuvre?
Samy Moussa : Donc, c’est ce rituel où on encercle la ville de Jéricho pendant 7 jours. Donc, c’est un rituel en 7 jours, d’où les 7 mouvements. Et donc, le premier jour, on encercle la ville une fois, avec l’armée, deuxième fois… Le 7e jour, on encercle la ville 7 fois, avec trompe et cri. Et ce cri fait tomber la ville. Et ce qui est intéressant, c’est qu’il y a 7 trompes, alors moi aussi, j’ai 7 trompes : trombone solo, 2 trompettes et 4 cors, ça fait 7.
PAN M 360 : La Maison symphonique va résister, quand même!
Samy Moussa : On l’espère! (rires) Et il y a un chœur facultatif que j’ai écrit. A la toute toute fin, c’est 8 notes, c’est presque rien. C’est symbolique, ce n’est pas du tout nécessaire, mais c’est quand même dans la partition, si on souhaite le faire éventuellement. Ça ne sera pas le cas à Montréal, mais c’est une option pour d’autres exécutions.
PAN M 360 : Avez-vous des convictions spirituelles par rapport à l’Ancien Testament, ou bien est-ce strictement un choix qui se prête bien à cette évocation de rituel ?
Samy Moussa : Je ne sais pas trop comment répondre à cette question, c’est un peu privé… oui.
PAN M 360 : C’est votre choix, c’est le choix de chacun.
Samy Moussa : Disons que tout ce que je peux dire, c’est que ce qui m’intéresse, c’est l’idée du rituel et tout ce qui en découle. Symboliquement, c’est une forme d’obéissance aussi. Finalement, pourquoi le mur tombe-t-il ? Ce n’est pas le rituel qui fait tomber le mur, c’est l’obéissance à Dieu. Mais là, on sort un peu du domaine musical…
PAN M 360 : Votre esthétique renvoit à plusieurs époques superposées. Vous n’êtes pas préoccupé par l’époque des référents. Ça sort et vous avez choisi de combiner différents référents stylistiques.
Samy Moussa : Je ne travaille pas du tout avec ce qu’on peut appeler des références ou des référents, je n’ai pas cette approche post-moderniste. Je ne réfléchis pas à ça. Un de mes professeurs, José Evangelista, me disait « On écrit la musique qu’on peut.» À l’époque, je trouvais ça bien simple. J’ai finalement compris. Évidemment, il y a toujours la question de la décision, car l’artiste décide constamment. C’est d’ailleurs ce qui est épuisant dans ce travail. Les bases sur lesquelles on s’appuie pour prendre ces décisions ne peuvent être qu’esthétiques, à mon avis. Ils ne sont pas des décisions qui sont politiques ou des questions qui sont d’ordre historique.
PAN M 360 : Vous vous inscrivez néanmoins dans une continuité historique.
Samy Moussa : Oui, Ce qui est important, c’est la continuité. C’est s’inscrire dans la tradition, mettre sa pierre à l’édifice tant bien qu’on peut. Et voilà.
PROGRAMME
Rafael Payare, chef d’orchestre
James Box, trombone solo de l’OSM
Brian Manker, violoncelle solo de l’OSM
Œuvres
Richard Wagner, Tannhäuser : « Ouverture » (12 min)
Samy Moussa, Concerto pour trombone « Yericho » (25 min) 🍁
Entracte (20 min)
Ernest Bloch, Schelomo, Rhapsodie hébraïque pour violoncelle et orchestre, B. 39 (20 min)
Richard Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra, op. 30, TrV 176 (33 min)























