Virée Classique : Les compositeurs en fête – Brahms, Liszt et Mahler à la sauce klezmer avec Oktopus!

Entrevue réalisée par Rédaction PAN M 360

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Une ambiance particulièrement festive animera l’Esplanade Tranquille ce samedi durant la Virée classique. Oktopus, un octuor mariant musiques de l’Europe de l’Est et musique classique, prendra la scène pour faire redécouvrir certaines œuvres du répertoire sous un nouvel angle. Brahms, Liszt, Mahler, Bartok et Enesco se verront entraînés dans la danse et les racines folkloriques de leur musique seront mis en évidence l’ensemble.

Le résultat d’une recherche approfondie et d’une passion pour la musique klezmer, Oktopus propose un spectacle accessible à tous, parfois, festif, parfois mélancolique, mais toujours optimiste et vibrant. Un reflet de la diversité de la métropole, Oktopus est au carrefour de plusieurs traditions musicales fascinantes. PAN M 360 a eu la chance de s’entretenir avec Gabriel Paquin-Buki, arrangeur, compositeur et clarinettiste pour Oktopus.

PAN M 360 : Bonjour Gabriel! Donc, pour commencer, Oktopus s’est formé en 2010 et s’est depuis forgé un nom au sein de la scène des musiques du monde tant au Québec qu’au Canada et à l’international. Quelle est l’essence de la musique de cet ensemble dont les influences semblent parfois être à l’opposé l’une de l’autre? Quelle est la ligne directrice?

GABRIEL PAQUIN-BUKI : Oui, la musique sur laquelle on se base en premier lieu, c’est certainement la musique klezmer, donc la musique des Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est. Par contre, comme certains l’ont déjà fait, comme par exemple Itzhak Perlman avant nous, on a une approche de cette musique-là un peu plus classique. En fait, ce n’était même pas un choix dans la mesure où les musiciens de l’ensemble étaient des musiciens classiques. On n’est pas des musiciens folkloriques à la base. Ce n’est pas une tradition qui nous a été partagée ou transmise de façon orale par nos parents. On est allé aborder la musique klezmer dans ses racines folkloriques, mais aussi en général, la musique d’Europe de l’Est, surtout à des moments où la musique folklorique a été plus proche de la musique classique, donc dans le romantisme tardif surtout. 

PAN M 360 : Vous êtes des musiciens avec un background classique à la base et non folklorique. Donc, pourquoi faire de la musique klezmer, qui n’est pas votre bagage musical à la base? 

GABRIEL PAQUIN-BUKI : Au départ, quand on a commencé comme étudiants à l’université, c’était juste une musique qui venait nous chercher particulièrement. Moi, j’ai proposé cette musique-là aux autres parce que c’est une musique que j’écoutais depuis que j’étais tout jeune, qui avait quand même bercé mon enfance. Et quand j’allais voir des spectacles de musique klezmer, je vibrais littéralement. Et donc, j’ai voulu l’interpréter moi-même. À la base, c’est vraiment ça. C’est une musique qui est venue nous chercher particulièrement, qu’on avait envie d’interpréter et à laquelle on avait envie d’ajouter notre grain de sel. 

C’est une musique qui est très, très accessible. Il y a des musiques folkloriques qui sont tout aussi bonnes, mais qui demandent peut-être un effort un petit peu plus considérable dans la compréhension ou dans l’appréciation de la musique. La musique klezmer a quand même quelque chose de très, très abordable. Il y a quand même certains éléments qui sont partagés avec la musique qu’on entend au quotidien. Je pense que c’est une musique qui sait toucher aussi le cœur des gens. C’est une musique très ancienne. Ça peut expliquer sa popularité. 

PAN M 360 : La tradition musicale Klezmer semble profondément ancrée dans une ambiance de fête et de célébration. Est-ce vraiment le cas? Existe-t-il un contraste entre le message et la musique perçue par les oreilles moins familière?

GABRIEL PAQUIN-BUKI : Oui. Il est certain que cette musique s’est énormément développée dans le cadre des mariages. Donc, il y a un côté festif qui est indéniable. Par contre, ce n’est pas toutes les musiques du mariage qui étaient festives. Il y a des moments dans la tradition plus religieuse, par exemple, un moment où on annonçait à la femme qui perdait un peu son statut de jeune fille et qu’avec le mariage venaient toutes les obligations et tout le tralala, qui est un moment plus introspectif du mariage. Donc, il y a tout un pan plus mélancolique, plus lent de la musique klezmer avec des danses plus lentes. 

C’est aussi une musique qui témoigne de l’histoire du peuple juif. C’est un peuple qui a été énormément persécuté. Donc, leur musique ne saurait être seulement festive. Souvent, l’aspect joyeux, l’aspect festif survient à la fin. C’est-à-dire que peu importe les tragédies, peu importe les malheurs, peu importe les persécutions, on ne va pas nous enlever la possibilité de faire la fête, de se réunir, de danser. Donc, ça finit toujours d’une façon un peu festive, mais comme tu le mentionnais, c’est souvent juste ça qu’on a conservé. C’est devenu un peu un cliché de musique, des fois, même du cirque, alors qu’il y a un énorme répertoire, un énorme pan de cette culture-là qui est beaucoup plus introspective et plus sombre, plus lente. 

PAN M 360 : Il existe une tension perpétuelle entre la musique dite savante et la musique folklorique. Nous sommes généralement habitués à entendre et à parler de ce que les compositeurs classiques ont emprunté au folklore, mais Oktopus semble faire l’inverse. S’agit-il d’un processus similaire ou fondamentalement différent? Parle-t-on d’inspiration, d’influence, de parodie, d’émulation, d’hybridation?

GABRIEL PAQUIN-BUKI : Il y a beaucoup de compositeurs qui sont inspirés de musiques folkloriques en allant chercher seulement certains éléments. Des fois, juste une mélodie, ou peut-être un certain accompagnement qui donne un peu de vivacité à leurs œuvres. Mais en fait, la musique folklorique a plusieurs éléments qui la définissent. Le rythme, la mélodie, les ornements, l’improvisation. On ne peut pas tellement les détacher. Avec Oktopus, ce qu’on essaie de faire, c’est de retrouver un peu cette essence folklorique qui est au cœur d’œuvres classiques. C’est le cas, par exemple, avec une des œuvres qu’on joue, la Rhapsodie roumaine d’Enesco. En fait, Enesco, il n’a rien composé, ou presque. Il a beaucoup orchestré, mais c’est des airs folkloriques. Mais il n’a pas eu le choix pour construire son œuvre orchestrale, de laisser tomber un peu l’ornementation, l’improvisation, parce qu’il y a tellement de musiciens qui jouent ensemble, dirigés par un chef. On ne peut pas commencer à improviser comme on le souhaite. Avec Oktopus, dans le fond, on va rechercher un peu ces traditions folkloriques dont se sont inspirés les compositeurs, mais en ramenant ce qu’ils ont été obligés de laisser de côté, c’est-à-dire les ornements, l’improvisation, puis certaines rythmiques aussi, parfois irrégulières. 

La danse est intimement liée aux musiques folkloriques. Nous, c’est un élément qu’on explore moins parce qu’on ne joue pas dans le contexte de danse, nous n’avons pas de danseur avec nous, mais c’est encore une fois deux choses qui étaient intimement liées aux musiques folkloriques. On était presque toujours là pour accompagner des danseurs. Mais juste de le savoir, ça a son incidence. Le chant également. Justement, dans notre rhapsodie d’Enesco sur l’album, on a récupéré le chant roumain qui était associé au départ au thème d’Enesco. 

PAN M 360 : La Virée classique incorpore un volet « World » depuis quelques années et cette année semble mettre encore plus l’accent sur le mélange des musiques de différentes origines. Pensez-vous que ces mélanges vont devenir de plus en plus fréquents, ou bien est-ce le public de la musique de concert cherchera toujours une forme de cloison entre la musique occidentale et non-occidentale? 

GABRIEL PAQUIN-BUKI : J’ai l’impression que ça va devenir de plus en plus fréquent parce que vraiment, c’est dans l’air du temps, mais c’est aussi tellement plus représentatif de la métropole qu’est Montréal, la plaque tournante où tellement de cultures se côtoient. C’est aussi une occasion inespérée de donner des scènes et des contextes musicaux différents aux musiques dites du monde, aux musiques métissées, parce qu’il y a un cliché un peu où la Maison Symphonique est réservée aux musiques classiques et le bar à Jojo est consacré aux musiques folkloriques. J’exagère un petit peu, mais dans la dernière saison de l’OSM, il y a eu un ensemble iranien qui est venu présenter quelques œuvres sur la scène de la Maison Symphonique et c’était absolument incroyable. Surtout, ça permet de faire comprendre aux gens qu’il existe des musiques classiques de plein d’autres traditions. Des fois, le folklore aussi c’est une tradition tout à fait légitime enseignée dans les conservatoires. Je pense qu’il est temps que ces musiques-là se retrouvent plus dans les programmations classiques. Je pense aussi que c’est très divertissant pour le public. Des projets comme Oktopus, j’ai l’impression que ça va faire le bonheur de certaines programmations classiques qui veulent sortir un peu des sentiers battus, avec les quatuors à cordes et les sonates pour piano habituels. 

PAN M 360 : Votre concert à l’Esplanade tranquille propose des arrangements différents de compositeurs romantiques (Brahms, Liszt, Mahler) ainsi que Bartók, qui a beaucoup utilisé les musiques folkloriques dans ses œuvres. En quoi ses arrangements sont particuliers, différents? Comment leur donner une nouvelle robe style « Oktopus »? À quoi on peut s’attendre en allant voir le concert? 

GABRIEL PAQUIN-BUKI : Il y a deux approches. Il y en a une qui est plus sérieuse. Je reprends encore l’exemple du Enesco. Là, vraiment, ça a été d’aller chercher tous les thèmes dont le compositeur s’est inspiré, d’aller rechercher la version folklorique puis d’incorporer ces éléments-là folkloriques dans l’arrangement. Par exemple, la rhapsodie termine par le thème qui s’appelle « Ciocârlia », qui veut dire l’alouette en roumain. Dans la version originale, le violon solo fait un solo d’oiseau. Il doit juste imiter un oiseau avec son violon. Nous, on a ramené ça. C’est certain qu’à l’orchestre, on imaginerait un petit peu moins ça. Vraiment, ça a été de faire un travail un peu plus méthodologique, de voir chacun des thèmes, leur provenance, puis comment on pouvait les incorporer à l’œuvre d’Enesco, puis en faire quelque chose qui soit vraiment à cheval entre son orchestration et les thèmes d’origine. L’autre approche, est un petit peu plus en surface. Si c’est une œuvre qu’on aime beaucoup, on a envie de lui donner une personnalité complètement différente. C’est moins issu de considérations musicologiques, je veux dire, mais simplement, ce thème-là, si on y enlevait une croche, ce serait vraiment super. Dans Bartók, par exemple, il y a un passage où on fait juste transformer un 4-4 en 7-8. Les rythmes irréguliers, c’est quand même quelque chose qui est caractéristique des musiques d’Europe de l’Est puis qu’on retrouve beaucoup moins dans la musique occidentale, mais ce n’est pas quelque chose par laquelle on s’est rendu en Roumanie pour vérifier. On se plaît des fois à ramener ces rythmes-là. 

On a un arrangement de Francis Pigeon de la Bacchanale de Saint-Saëns qui est un très bon exemple d’orientalisme. Saint-Saëns est vraiment tombé en amour avec cette gamme qu’on retrouve partout dans le monde, mais très peu en musique classique. Certains l’appellent la gamme jewish, d’autres c’est « hijaz ». Lui, c’était basé sur un mode, un maqam arabe. On a utilisé ce mode-là puis on l’a amplifié en montrant un peu comment il était utilisé dans les différentes musiques du Maghreb ou d’Europe de l’Est. Ça fait ressortir le petit côté orientaliste que Saint-Saëns a voulu donner à l’œuvre. Donc voilà, ça dépend des œuvres. Comme je dis, des fois, il y a un travail assez sérieux derrière puis des fois, on a envie de faire ça de façon déjantée puis on trouve la meilleure façon d’y arriver. 

PAN M 360 : Est-ce qu’Oktopus a effectué des recherches d’ordre plus musicologique ou ethnomusicologique afin d’assurer une authenticité à sa musique?

Le groupe a quand même fait ses devoirs dans le sens où on est allé rencontrer des musiciens folkloriques puis, l’ornement, le style a été travaillé, parce que des fois, on a l’impression qu’on fait juste interpréter les musiques des autres sans réel travail. Il y en a beaucoup qui le font puis c’est correct aussi, mais dans les camps de musique klezmer, dans, les cours, puis les masters class, etc., ça a été travaillé pour que les musiciens, malgré leur formation classique, aient quand même une solide base folklorique.

PAN M 360 : Quelle est votre objectif pour ce concert? Faire bouger les gens? Démontrer la versatilité de la musique Klezmer? Présenter les “classiques” sous un nouvel angle?

GABRIEL PAQUIN-BUKI : Certainement que les gens vivent un moment au-delà de leurs espérances. Je dirais de peut-être ouvrir justement un peu la vision de la musique folklorique dans le classique, de voir que les frontières ne sont pas si étanches et qu’en fait, la musique classique qui est bâtie sur tellement d’éléments issus de la musique populaire, du folklore. Il y a des moments vraiment très spéciaux qui peuvent survenir dans nos spectacles. Une fois, on était en spectacle pour un Balkan Party au Cercle, à Québec, et on a eu droit à un mosh pit pendant qu’on interprétait une danse roumaine de Bartók, la rapide. On est très fiers de ça, d’avoir eu un mosh pit sur du Bartók. Donc, on est vraiment ouverts à toutes les réactions du public. 

Oktopus se produira en concert sur la scène de l’Esplanade Tranquille le samedi 19 août à 13h30, puis à 19h. Pour plus d’information, consultez la programmation gratuite de la Virée classique ICI.

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