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Les Leçons de Bach, c’est peut-être un rappel d’une inspiration fondamentale des Violons du Roy que Bernard Labadie a fondé à Québec au milieu des années 80. Prévus initialement par le pianiste et chef Robert Levin qui a dû déclarer forfait à cause d’ennuis de santé, les programmes présentés jeudi au Palais Montcalm et vendredi à la Salle Bourgie sont exceptionnellement dirigés par Bernard Labadie et accueillent le pianiste Inon Barnatan. L’exécution de ces programmes n’en demeure pas moins emballante, laissons à Bernard Labadie l’occasion de nous mettre l’eau à la bouche !
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PAN M 360 : Est-ce rare de présenter un programme exclusivement consacré à Bach chez Les Violons du Roy?
Bernard Labadie : Si on regarde l’ensemble des programmes, il n’y en a pas des tonnes, mais il y en a généralement au moins un par année, je vous dirais. Ne serait-ce que parce que moi-même, je suis un fan fini de la musique de Johann Sebastian Bach.
PAN M 360 : Impossible de ne pas l’être! C’est le maître absolu!
Bernard Labadie : Oui. Dans mon cas, je dirais même que c’est à cause de sa musique que je suis devenu musicien.
PAN M 360 : Comment ce choix est-il venu cette année?
Bernard Labadie : Il y a une chose qu’il faut garder en tête pour le programme de cette semaine, c’est que ce n’est pas mon programme. C’est celui de Robert Levin, le pianiste qui devait être notre invité cette semaine. Il devait être à la fois soliste et chef de ce programme. Je suis très triste de son absence – il a eu un ennui de santé.
Alors, il fallait le remplacer. Et remplacer Robert par une seule personne, c’est très difficile. Non seulement, il était le pianiste et le chef, mais en plus, il est une immense autorité sur le répertoire du 18e siècle.Il est une sorte de légende, en fait. Alors, moi, je me réjouissais. Je suis aussi un ami personnel de cet artiste que je connais depuis longtemps. Mais là, je me retrouve à assumer une partie de sa responsabilité. Évidemment, je ne suis pas pianiste.
On a invité un pianiste à le remplacer.
PAN M 360 : Parlez-nous d’Inon Barnatan.
Bernard Labadie : Il est un pianiste israélien qui habite aux États-Unis depuis longtemps. Je vais être honnête, ce n’est pas un musicien que je connais bien, mais j’entends parler de lui depuis longtemps. J’ai eu pendant 7 ans un mandat à New York, avec l’Orchestre St. Luke’s. Pendant ce mandat qui s’est terminé en avril dernier, j’ai eu beaucoup de contacts avec la scène musicale de là-bas. C’est un nom qui refaisait surface. Mes collaborateurs me parlaient en me disant qu’il fallait vraiment que je travaille avec lui. Finalement, ça n’avait pas fonctionné mais le hasard fait que ça se passe non pas à New York mais à Québec et à quelques semaines d’avis seulement.
PAN M 360 : Et quelle est la réputation d’Inon Barnatan concernant le répertoire de JSB?
Ce n’est pas encore dans la ligue de Robert Levin qui a dû annuler, ou d’Andras Schiff ou encore de Sergei Babayan, qui sont des grands interprètes de Bach.
Bernard Labadie : Je vous dirais que… C’est-à-dire que je ne crois pas qu’Inon soit reconnu comme un spécialiste de Bach. C’est un pianiste qui fait plutôt un répertoire très large, y compris Bach, qu’il aime beaucoup. Il m’a raconté qu’il arrivait d’un récital Brahms en Allemagne et qu’il avait fait de la musique de chant avec des musiciens à Boston, il y a quelques semaines. C’est quelqu’un qui ouvre vraiment tout le répertoire, par opposition à Robert Levin une sommité dans le répertoire du 18e, du début du 19e – quoiqu’il soit aussi un des plus grands spécialistes vivants de la musique d’Henri Dutilleux , un grand compositeur français (1916-2013) – mais c’est assez fréquent chez les gens qui font beaucoup de musique en s’inspirant des anciennes pratiques.
PAN M 360 : Passons en revue le répertoire au programme des Leçons de Bach : d’abord les 5 contrapunctus de Die Kunst der Fuge / L’Art de la fugue
Bernard Labadie : En fait, justement, c’est de la musique que j’ai fait beaucoup avec l’orchestre. On a même enregistré l’Art de la Fugue au complet au début des années 2000. Et puis on a joué l’Art de la Fugue au complet en concert. Il y a, je pense, trois ans, à Québec. Faire tout l’Art de la Fugue en concert, c’est rare. C’est une grosse bouchée. C’est assez compliqué. En faire des extraits, c’est arrivé assez souvent, y compris en tournée.
Mais ce qui va peut-être distinguer notre approche cette fois-ci, on va faire les extraits de l’Art de la Fugue tel que Robert avait prévu les faire.
L’Art de la Fugue, c’est une œuvre qu’on dit parfois théorique, dans la mesure où il n’y a pas d’instrumentation prévue. C’est écrit sur des lignes séparées, l’écriture est à quatre voix partout. Donc ça pourrait nous faire penser à un quatuor d’instruments, ça a d’ailleurs été fait souvent en quatuor à cordes. Même si l’œuvre avait été écrite sur quatre lignes et que Bach l’avait prévue comme une œuvre de clavier, c’est parfaitement jouable au clavier. Oui, c’est fait pour clavier seul normalement puis il y a eu des augmentations par la suite. Oui, il y a eu plusieurs.
Alors quand on fait L’Art de la fugue, quand je dis nous, ça veut dire moi et Les Violons du Roy, on a toujours une approche assez orchestrale, c’est-à-dire qu’on utilise nos 14 cordes, y compris la contrebasse qui double la ligne de violoncelle, qui rajoute donc une octave éphémère à la structure. On ajoute aussi toujours un instrument harmonique, la basse continue. On prend tout simplement les 4 lignes originales de Bach et puis on les attribue aux différentes sections de l’orchestre. Dans notre cas, c’est la formation de base des Violons du Roy – 4 premiers violons, 4 seconds violons, 3 altos, 2 violoncelles, une contrebasse. En utilisant la contrebasse, on se trouve à ajouter une octave supérieure à la ligne grave, donc on donne une dimension qui est plus large, qui est plus orchestrale qu’ajouter un clavier – clavecin ou orgue. Alors, ça, c’est une signature de la musique orchestrale du baroque tardif.
Robert Levin, lui, avait choisi une approche plus pure, sans contrebasse et sans instrument harmonique. Donc, la plupart des contrepoints, sauf un qui va être fait par des instruments solides, seront exécutés sans contrebasse, sans clavecin ou sans orgue, ce qui donne une vision beaucoup plus pure de la musique. C’est comme une espèce de lecture où la clarté de la polyphonie est extrêmement évidente. Là, la musique est absolument transparente parce qu’on a les quatre voix à peu près égales en puissance telles qu’elles ont été écrites par le compositeur. Donc, il n’y a pas de clavier et il n’y a surtout pas de contrebasse dans la version ici jouée. Comme c’était le choix de Robert, on a décidé de conserver cette approche. Et puis, comme nous avons souvent offert cette musique à notre public cette musique, à mon sens, c’était moins intéressant de revenir et de la refaire encore une fois comme nous avons eu l’habitude de la faire, mais de la présenter plutôt sous un jour légèrement différent.
PAN M 360 : Oui, c’est toujours une bonne idée d’apporter des variations à ce qu’on a déjà accompli.
Bernard Labadie : C’est toujours mieux de le faire.
PAN M 360 : Passons au plat de résistance, le Concerto pour clavier no 1 en ré mineur, BWV 1052 :
Bernard Labadie : C’est le plus grand concerto de clavier de Bach. C’est le plus long, le plus élaboré, le plus célèbre aussi. C’est même un concerto que certains pianistes romantiques avaient à leur répertoire, ce qui était très rare à l’époque, parce que la musique de Bach était peu fréquentée par les pianistes au XIXe siècle. Mais il y a une ampleur telle qu’il y a un souffle immense qui parcourt cette œuvre. Et c’est une œuvre pour laquelle on peut soupçonner que Bach avait une affection particulière, parce qu’il avait subséquemment repris le premier et le dernier mouvements dans trois cantates différentes.
PAN M 360 : Pourquoi le concerto italien BWV 971?
Bernard Labadie : À l’origine, Robert avait prévu une autre œuvre qui, moi, ne me convenait pas puisque je ne l’avais jamais faite. Et comme j’ai accepté de le remplacer à la dernière minute, on a décidé de faire un léger changement du programme d’origine. Le Concerto italien s’inspire du modèle du concerto vivaldien. Le style de l’écriture est résolument italien dans son influence. D’autres œuvres de Bach sont beaucoup plus influencées par le style français, certaines se retournent plus vers le style de l’Allemagne du Nord.
PAN M 360 : Comment pouvait-il s’abreuver à toutes ses influences?
Bernard Labadie : Au début de sa carrière, Bach avait un patron à Weimar qui était bon musicien et qui avait de l’argent. Quand il voyageait à Amsterdam, il ramenait chez lui les dernières partitions disponibles avec lesquelles Bach pouvait se familiariser. Et puisque Bach et Vivaldi étaient des contemporains, le jeune Bach avait étudié les œuvres de Vivaldi et les a même transcrites pour clavier seul. Une manière pour lui de s’imprégner du style.
PAN M 360 : Passons à l’extrait de L’Offrande musicale, BWV 1079.
Bernard Labadie : C’est le célèbre Ricercare, un terme ancien qui désigne une forme primitive de la fugue qui était pratiquée par les clavecinistes du XVIIe siècle. Chez Bach, c’est l’équivalent d’une fugue. Qu’il ait choisi le mot Ricercare est un hommage au passé, mais c’est aussi, je pense, peut-être une référence à l’origine de la pièce.
L’Offrande musicale, c’est en fait le résultat d’une visite de Bach à la cour de Frédéric II Le fils de Johann Sebasti.an Bach, Carl Philipp Emanuel, était claveciniste à la cour de Frédéric II, ce qui explique en partie l’invitation de son père. La réputation de ce dernier comme improvisateur au clavier était bien établie, notamment au sein de l’orchestre de Frédéric II, qui avait rassemblé autour de lui un groupe de musiciens qui étaient parmi les plus célèbres, les plus compétents de l’époque.
Alors ces gens-là avaient entendu parler de Bach, ne connaissaient pas nécessairement très bien sa musique, mais savaient qu’il était un redoutable improvisateur au clavier, qu’il était aussi un maître de la fugue. Lorsque Johann Sebastian fut sur place, il lui demanda d’improviser. Le roi lui donna un thème très beau, long et complexe, et on lui demanda d’improviser une fugue à six voix sur ce thème – les fugues sont généralement composées à 4 voix. Bach répondit qu’il était impossible d’improviser une fugue à six voix sur ce thème, mais qu’il en improviserait une à six voix sur l’un de ses propres thèmes. Et c’est apparemment ce qu’il a fait.
Quand il rentra à Leipzig, il composa cette fugue à six voix, Ricercare, une des plus célèbres fugues de l’histoire de la musique, analysée sous toutes ses coutures par à peu près tous les musiciens du monde ayant étudié le contrepoint.
PAN M 360 : Il nous reste le Concerto pour clavier no 5 en fa mineur, BWV 1056
Bernard Labadie : Oui, il y a sept concertos pour clavecin de Bach. Il y en a trois pour deux clavecins. Il y en a deux pour trois clavecins.Puis il y en a un pour quatre clavecins. Le Concerto en fa mineur un concerto plus court, beaucoup moins élaboré que le premier au programme. Le no 5 est surtout connu pour son très beau mouvement lent – le deuxième. On peut l’entendre dans tous les ascenseurs du monde . Oui, c’est vrai, ce mouvement lent est une création mélodique assez extraordinaire.
PAN M 360 : En dernier lieu, M. Labadie, revenons brièvement sur votre retour à la barre des Violons du Roy, lorsque se terminera le mandat de Jonathan Cohen.
Bernard Labadie : Tout simplement, je reprends le poste de directeur musical, mais je ne le reprends pas en me disant que je vais faire un autre 15 ans. Je ne reprends pas mon poste, je ne reprends pas mon travail de la façon dont je l’exerçais dans les 30 premières années avant que je quitte.
Mon but est d’aider l’organisation à passer à travers les quelques années nous mèneront à trouver un successeur, et surtout de créer des conditions gagnantes pour que ce successeur ait les moyens de ses ambitions. Pour les Violons du Roy, comme c’est le cas de tant d’autres organismes culturels, la situation financière est difficile depuis la pandémie.
Ça ne va pas bien : baisse d’affluence dans les salles, argent du privé beaucoup plus difficile à trouver, changements de priorités pour les fondations ou entreprises qui distribuent de l’argent et sont complémentaires du financement public. L’intérêt de l’argent privé se trouve plus vers les causes à caractère communautaire plutôt qu’à des causes d’ordre purement artistique.
PAN M 360: D’où votre retour à la maison pour la saison prochaine.
Barnard Labadie: La question, en fait, est celle-ci : si Les Violons du Roy tenaient à trouver un successeur autre que moi aujourd’hui, il y a fort à craindre qu’on aurait de la difficulté à attirer une candidature de très haut niveau. C’est bien beau lui offrir un orchestre dans une forme olympique comme Les Violons du Roy, encore faut-il qu’on ait les sous pour lui permettre d’attirer des solistes ou chefs invités de profil international, de réaliser des projets haut de volée avec chœur ou sans choeur, de partir en tournée avec l’orchestre, etc. Mais ça, ça prend des sous pour y parvenir et les sous sont beaucoup plus difficiles à obtenir en ce moment. Donc, nous traversons une période où l’organisation doit se regrouper et travailler sur tous les plans.
Programme Les leçons de Bach
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Extraits de L’Art de la fugue, BWV 1080
• Contrapunctus I à 1
• Contrapunctus II à 1
• Contrapunctus VIII à 3
• Contrapunctus XI à 4
• Contrapunctus IX à 4
Concerto pour clavier no 1 en ré mineur, BWV 1052 • Allegro • Adagio • Allegro Soliste : Inon Barnatan, piano
• PAUSE
• Concerto italien, BWV 971 • [Sans indication] • Andante • Presto
Inon Barnatan, piano
« Ricercare à 6 » extrait de L’Offrande musicale, BWV 1079
Concerto pour clavier no 5 en fa mineur, BWV 1056 • Allegro • Adagio • Presto Soliste : Inon Barnatan, piano























