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The Dears : Clairvoyants malgré eux

Interview réalisé par Louise Jaunet

Les vétérans de la scène indie rock montréalaise viennent tout juste de sortir Lovers Rock, un album qui reflète notre état d’âme collectif actuel sur fond de pop de chambre mélancolique. Tout au long de la carrière du groupe, le chanteur et guitariste Murray Lightburn s’est efforcé de brosser un portrait à la fois apocalyptique et mystérieux de la réalité mais néanmoins réaliste et optimiste. Il nous parle ici de la genèse de cette vision.

Genres et styles : indie rock

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Crédit photo : Richmond Lam

Pour compenser le manque de concerts, de nombreux groupes se voient obligés de promouvoir leur album de manière indépendante sur Instagram. The Dears a suivi la tendance et a profité de l’occasion pour diffuser sa discographie en direct durant toute la semaine dernière. Une agréable surprise pour les fans, qui ont aussi pu échanger avec le groupe et apprécier les paroles de Murray Lightburn, qui ne changent pas beaucoup avec le temps, tout comme les histoires bibliques dont elles s’inspirent parfois. PAN M 360 s’est entretenu avec lui pour mieux comprendre ce qui se cache derrière ce désir de rester intemporel.

PAN M 360 : Le Lovers Rock est une sorte de reggae reconnu pour son côté romantique, le titre y fait-il référence ? En êtes-vous amateur ?

Murray Lightburn : Quand j’étais jeune, un gars avec qui je travaillais m’a fait une mixtape Lovers Rock de toutes ces musiques. Je ne l’écoute plus beaucoup. À l’origine, nous nous sommes beaucoup inspirés de cette période, mais aussi un peu des Clash. Au final, c’est devenu quelque chose de totalement différent. Pour nous, le Lovers Rock est devenu un lieu fictif. Nous aurions pu changer le nom du projet au bout du compte, mais il est resté.

PAN M 360 : Vos chansons donnent généralement au public l’impression incroyable d’être entendu et compris, comment cette bienveillance se manifeste-t-elle durant le processus d’écriture ?

ML : C’est intéressant. Il n’y a pas beaucoup d’intention derrière ce que nous faisons, à part pour les choses concrètes comme le son et la production. Notre travail, lui, est plutôt abstrait. Nous parlons en termes qui peuvent être interprétés de différentes façons et s’appliquer à quiconque peut en retirer quelque chose. Notre approche est littéraire. Nous voulons que nos paroles résistent à l’épreuve du temps et nous espérons que si les gens ne les comprennent maintenant, ils les comprendront plus tard.

PAN M 360 :  De quels tableaux proviennent les illustrations des pochettes des singles ? Ont-ils une signification symbolique pour vous ?

ML : J’ai été élevé avec une certaine connaissance des histoires de la Bible. Elles s’insinuent dans les chansons de temps en temps. Ce n’est pas une question religieuse. Certaines de ces histoires sont très poétiques et utilisent parfois des images assez folles qui me fascinent. Par exemple, je suis fasciné par Sodome et Gomorrhe et la femme de Lot qui se transforme en statue de sel. Ou l’histoire de Caïn et Abel. Des trucs dingues !

PAN M 360 : Il semble que les paroles puissent être interprétées de différentes façons (l’introspection de soi-même ou de la société), quel genre de discussions souhaitez-vous lancer ?

ML : Dans cet album, nous examinons les choix que nous faisons. Il y a une voie sombre et une autre guidée par la lumière qui mène à l’amour. Chacune doit être clairement définie pour que nous sachions à quoi nous en tenir. L’amour est une chose que nous voulons toujours mieux connaître et que nous rechercherons toujours. Cela fait maintenant 25 ans que nous nous intéressons à cette question, c’est notre univers.

PAN M 360 : Les paroles semblent refléter notre réalité actuelle et la période que nous traversons, que pensez-vous des changements auxquels nous devons faire face individuellement ?

ML : Nous avons toujours traité de ces questions. Il y aura toujours des défis à relever. Certains sont grands et universels, certains sont très personnels, d’autres sont l’un et l’autre. Vous pourriez écouter pratiquement n’importe laquelle de nos chansons et l’appliquer à ce qui se passe maintenant. Nous sommes comme ce garçon qui a crié au loup.  

PAN M 360 : Vous avez dit que Lovers rock était en quelque sorte lié à No Cities Left, qui a été composé après les événements du 11 septembre, quelles sont les pensées communes que vous avez eu pendant l’écriture de ces deux albums ?  Quelles sont les différences ?

ML : Les autorités prennent en notre nom des décisions auxquelles nous devons nous soumettre, ce qui fait constamment planer cette impression de menace imminente. Mais, nous commençons à avoir l’habitude du malheur, et cela renforce notre détermination. Nous sommes plus que jamais déterminés à nous soutenir les uns les autres.

PAN M 360 : Il y a toujours quelque chose d’apocalyptique en toile de fond dans vos albums, en même temps, vous y parlez d’amour et de renaissance, ce qui rend la dimension apocalyptique encore plus tangible ou plus facile à saisir, comment cette idée a-t-elle évoluée au cours de l’écriture de cet album ? Et par rapport à vos précédents ?

ML : Je pense que cela se résume à une chose : je ne prends pas la vie pour acquise. Ma vie pourrait s’arrêter ou le monde prendre fin. Quand cela arrivera, je veux être entouré de gens que j’aime et je veux qu’ils sachent que je les aime. Maintenant que j’approche de la cinquantaine, je me retrouve à dire « Je t’aime » à beaucoup de monde ces jours-ci. Et je les aime vraiment, même s’ils me rendent parfois fou ou que nous ne sommes pas toujours d’accord sur tout. Quand les choses se gâtent, j’ai envie de les serrer dans mes bras et de leur dire que je les aime et qu’ils peuvent compter sur moi. C’est un sentiment authentique qui m’habite. Il n’a pas toujours été là, sa place a longtemps été prise par des tas de conneries sans importance.

PAN M 360 : Que pensez-vous de l’évolution de la scène musicale montréalaise depuis vos débuts ? Y a-t-il un groupe ou un artiste émergent dont vous aimeriez parler ?

ML : Je ne suis pas très au courant de la scène musicale à Montréal et j’en ai un peu honte. J’ai deux jeunes enfants et je ne sors à peu près jamais. Mais en même temps, la façon dont nous découvrons les groupes maintenant est beaucoup plus influencée par la presse internationale et des choses comme ça. Quand nous avons débuté, il y avait un réseau local beaucoup plus solide pour se tenir au courant et connaître les nouveaux artistes intéressants. On se faisait d’abord connaître localement, puis au niveau national et, si vous aviez de la chance, au niveau international. Il n’y a plus grand-chose de cela qui tienne aujourd’hui.

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