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Suzi Q, grande pionnière du rock au féminin

Interview réalisé par Patrick Baillargeon

Profitant de l’élan généré par le documentaire Suzi Q de 2019, Suzi Quatro présente The Devil in Me, un deuxième album en autant d’années. Une belle occasion pour discuter avec cette pionnière du hard-rock et du glam au féminin.

Genres et styles : blues / hard rock / rock

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On ne présente plus Suzi Quatro, la fougueuse petite bassiste de Détroit vêtue de cuir noir, égérie du glam qui a pavé la voie pour de nombreuses musiciennes rock, punk et autres… Et pourtant, celle qui a vendu plus de 50 millions d’albums et à qui l’on doit entre autres les classiques Can the Can, 48 Crash, Devil Gate Drive et The Wild One, demeure encore largement méconnue, particulièrement en Amérique du Nord où, curieusement,  elle n’a jamais percé. Parce qu’en Angleterre, où elle s’est établie en 1971, et dans tout le reste de l’Europe ainsi qu’en Australie, Suzi Quatro est une légende. Des Runaways à Amyl & The Sniffers en passant par Hearth, Blondie, L7, Gaye Advert (The Adverts), Tina Weymouth (Talking Heads), Chrissie Hynde, The Bangles, The Go-Go’s, Girlschool et bien sûr Joan Jett, toutes lui sont redevables et lui vouent une grande admiration. Le documentaire Suzi Q, paru en 2019, en témoigne d’ailleurs amplement et lui rend enfin justice.

À la veille de la sortie de son 18e album, The Devil in Me, PAN M 360 a joint Suzi Quatro chez elle en Angleterre. L’occasion était trop tentante pour ne pas s’entretenir avec cette pionnière du rock au féminin. La dame, aujourd’hui âgée de 70 ans, n’est évidemment plus la rockeuse qu’elle fut à l’époque, mais elle n’a rien perdu de sa verve et de son ardeur.

PAN M 360 : Avec trois albums entre 2017 et 2021, vous avez été plutôt prolifique ces dernières années ! Que s’est-il passé ? D’où provient cette récente vague d’inspiration ? 

Suzi Quatro : Je n’ai jamais vraiment cessé d’écrire des chansons, mais j’ai eu des enfants durant les années 80 donc j’ai pas mal ralenti le rythme, puis je suis passée par un divorce et tout ça prend du temps. Ce n’est qu’après cette période que je me suis vraiment remise à la musique. Mon gros album retour a été Back to the Drive en 2006, qu’Andy Scott a réalisé et dont la pièce titre a été écrite par Mike Chapman, avec qui je collabore depuis mes débuts. Ensuite j’ai fait In The Spotlight, que Mike a réalisé. Puis en 2017 j’ai fait Quatro, Scott & Powell qui a plutôt bien marché en Australie. Ensuite, mon fils m’a dit qu’il avait envie d’écrire avec moi. Ce n’était pas la première fois qu’il me disait ça, il m’en parle depuis qu’il a 14 ans, mais cette fois-ci il tenait à ce qu’on s’y mette tout de suite. C’est ainsi qu’est né No Control en 2019. L’album a récolté un très bon succès critique et cela a donné pas mal confiance à mon fils. Le label a choisi d’aller de l’avant  pour un autre album, donc on s’est tout de suite lancé dans ce projet mon fils et moi. Pour lui, il fallait que ce disque soit aussi important que mon premier. Donc pour The Devil in Me, il savait exactement dans quelle direction aller. Il a 36 ans, j’en ai 70. Prenant cet écart d’âge en considération, il a davantage insisté pour imposer sa manière de composer une chanson. Son approche est différente de la mienne. Si certaines choses ne changent pas, chaque génération a sa façon de voir et de faire les choses. Lui a la sienne et aussi une vision bien personnelle de moi. Donc il a tout mis ça sur la table, avec toute sa passion et son énergie et moi j’ai apporté 57 ans de métier et 70 ans d’expérience de vie. Donc on s’est lancé et la chimie a super bien opéré. Il m’a fait voir qui je suis à travers son regard. Ce qui est vraiment, mais vraiment agréable, et créatif ! Tu sais, je me sens comme si j’avais le feu en moi à nouveau, c’est ce qu’on ressent à l’écoute du disque. Cet album est rafraîchissant parce que je me vois d’un œil nouveau, sous un angle différent. 

PAN M 360 : Travailler avec votre fils vous a-t-il encore plus rapproché tous les deux ?

Suzi Quatro : Je ne savais pas qu’il avait tout ce talent en lui. J’ai bien vu qu’il l’avait avec No Control mais je ne pensais pas que c’était à ce point. Avec The Devil in Me, il s’est vraiment épanoui. J’ai toujours travaillé avec des membres de ma famille, donc il n’y a rien de nouveau pour moi là-dedans. J’ai joué dans le groupe de mon père dès l’âge de sept ans, avec mes sœurs (le groupe rock-garage The Pleasure Seekers durant les années 60), avec mon frère (Michael Quatro), avec mon mari (Len Tuckey) qui était le guitariste de mon groupe… Donc de travailler avec la famille ne me demande pas d’efforts d’adaptation, ce qui n’était pas le cas pour mon fils Richard car lorsque je travaille, je suis dans une relation professionnelle et non sentimentale. Donc c’était à lui de s’adapter à moi. Quand je travaille en studio, je ne suis pas « maman », je suis Suzi Quatro.

PAN M 360 : Quand vous écrivez ensemble, est-ce que ce sont paroles et musiques ?

Suzi Quatro : Je suis plus une parolière. Mon fils est arrivé avec quelques titres de chansons qu’il trouvait appropriés à certains riffs qu’il avait composés. Et c’était juste, en effet. Il m’a aussi fait part de quelques idées qui, selon lui, cadreraient avec certaines chansons mais, en général, les paroles c’est plus mon domaine. Ceci dit, c’est surtout un travail collaboratif et non chacun qui fait son boulot de son côté. Prends la chanson My Heart and Soul par exemple. J’étais assise sur le balcon et lui était dans le studio avec ses machines lorsque j’ai entendu une piste sur laquelle il travaillait. Il y avait une boucle rythmique, une basse et une guitare et ça m’est allé direct au cœur. J’ai su tout de suite que ce morceau avait quelque chose et qu’il ne fallait pas que j’y réfléchisse mais plutôt que je me laisse aller instinctivement, au feeling. Alors je me suis précipitée dans le studio en lui disant de refaire cette piste, de me donner une paire d’écouteurs et un micro et d’enregistrer. Je me suis mise à chanter avec une voix que je n’avais jamais eu avant. Il y avait quelque chose de très Motown dans ce morceau, et étant de Détroit, je peux te dire que je connais bien cette musique. Ça a réveillé quelque chose en moi, mes racines Motown tu vois ? À cette époque, j’étais séparée depuis deux mois et demi de mon second mari et ces paroles sont sorties de ma bouche de façon complètement improvisée, sans que j’y réfléchisse. Mon fils insistait beaucoup pour toujours avoir la bonne vibe et pour ce morceau, ça s’est fait tout seul. Moi, je lui fais confiance et au vu de ce qu’on m’a dit à propos de ce nouvel album, je ne me suis pas trompée. 

PAN M 360 : En plus des trois albums parus entre 2017 et maintenant, vous avez aussi fait l’objet d’un documentaire en 2019, Suzi Q. Comment expliquer ce nouvel intérêt pour Suzi Quatro ?

Suzi Quatro : On dirait que tout le monde m’a récemment redécouverte, ou tout simplement découverte, en partie grâce à ce documentaire. Il y a un truc sur lequel j’ai insisté dès le départ, que ce documentaire soit honnête, franc. Même si parfois ça ne m’avantage pas, même si certaines choses peuvent paraître gênantes, je veux que mon histoire soit racontée. C’est sans doute pour ça que beaucoup ont trouvé ce documentaire touchant et sincère. Personne n’a de parcours sans embûches, il y a des choses que tu dois laisser derrière, des choix et des sacrifices à faire, des choses qui font mal… et ça je voulais que ça fasse partie du film autant que mes victoires. Je te jure, il y a de nombreuses fois où j’ai voulu ramper hors du cinéma lors de la première tellement il y a des moments gênants. Mais selon moi, ce sont les meilleurs moments du documentaire. 

PAN M 360 : Il y a eu un autre documentaire, fait quelques années auparavant et qui n’est curieusement jamais sorti, Naked Under Leather réalisé en 2006 par l’ex Runaways Victory Tischler-Blue. Que s’est-il passé? 

Suzi Quatro : Vicky Blue est une bonne amie et on a passé pas mal de temps à travailler sur ce documentaire. Alors qu’on s’approchait de la date de parution, une personne que je ne veux pas nommer mais qui est interviewée dans le film n’aimait pas comment elle paraissait et a décidé qu’elle ne voulait plus en faire partie. Donc, elle n’a pas signé le formulaire de décharge et comme elle était un élément clé du documentaire, on ne pouvait pas simplement la couper… En plus, pas mal de photos remises à Vicky pour le film se sont retrouvées sur l’internet alors qu’elles n’auraient jamais dû… donc on a été contraint de tout laisser tomber. On est toujours de bonnes amies malgré ça; Vicky a vu Suzi Q et m’a dit qu’elle avait trouvé ça formidable. C’est dommage, elle s’en veut de ne pas avoir fait signer ce fameux formulaire de décharge beaucoup plus tôt… Mais comment prévoir ? Quelqu’un t’accorde une entrevue et se rétracte à la dernière minute… On ne l’aurait jamais interviewé si on avait su ! 

PAN M 360 : À l’instar des Sparks, vous avez connu le succès en Europe bien plus qu’en Amérique. Venant de Détroit, qui avait la réputation d’une ville très rock avec des groupes comme MC5, les Stooges, Alice Cooper et d’autres, c’est assez étrange que vous n’ayez pas été reconnue dans votre ville natale alors qu’on vous adorait en Europe et en Australie.

Suzi Quatro : Il y a eu une courte période, soit entre 1973 et 1975, où la scène glam a prédominé en Europe et partout à travers le monde alors que ça n’a pas vraiment fonctionné en Amérique. Ils n’avaient pas compris. Des gens comme moi et Slade… ils n’avaient pas compris notre musique. En 1974, alors que j’avais déjà 5 ou 6 millions d’albums vendus dans le monde, tout ce que j’entendais à la radio américaine quand j’allais y donner des shows avec mon groupe britannique était Linda Ronstadt et les Eagles… Debbie Harry raconte dans le documentaire que j’étais un peu trop en avance par rapport à ce qu’il se passait à cette époque en musique aux États-Unis. Je suis une pionnière, je fus la première à avoir connu le succès en faisant ce que je faisais, mais ce n’est qu’après mon passage à Happy Days, où j’ai joué le rôle de Leather Tuscadero entre 1977 et 1979, que les choses se sont mises à bouger un peu plus pour moi là-bas. Pourtant, je connaissais tous ces groupes de Détroit, j’ai grandi en les écoutant et pour la plupart ce sont des amis. J’ai commencé à jouer dans des bands à l’âge de 14 ans, j’ai quitté les États-Unis en 1971 pour l’Angleterre car ça ne marchait tout simplement pas. Reste que je suis une fille de Détroit, c’est dans moi, je suis La fille de Détroit et je le serai toujours. Peu importe le nombre d’années où j’ai vécu en Angleterre, je ne serai jamais britannique !  

PAN M 360 : Vous êtes considérée comme une pionnière ayant pavé la voie pour de nombreuses musiciennes de la scène rock. Comment étiez-vous perçue par le mouvement féministe de l’époque ?

Suzi Quatro : J’en sais rien, je n’étais pas très impliquée dans ça. Je suis une solitaire, bien plus une « moi-même-iste » qu’une féministe. Je pense qu’on me voyait comme une femme forte, probablement un modèle mais je n’ai pas participé à des manifs et brûlé mon soutien-gorge. Je ne suis pas concernée par les genres… Comment dire… je ne me suis jamais cataloguée comme une femme musicienne, je ne me suis jamais vu comme tel, je me vois simplement like a musician (l’anglais n’indique pas le genre. ndlr). Je crois en qui je suis, sans égard au genre. Sois qui tu es et suis ton chemin, c’est ce que j’ai toujours dit. Je ne suis peut-être pas une féministe, mais je suis une femme forte, forte, forte  et je fais ce que je veux, quand je le veux. C’est ça mon message.

PAN M 360 : Est-ce que ce fut difficile pour vous de vous faire respecter et de vous imposer dans le milieu du rock, très majoritairement masculin et souvent macho ?

Suzi Quatro : Non, pas du tout… Je suis quelqu’un d’intransigeant. Je sais qui je suis et qui je ne suis pas. J’ai su très jeune qu’il n’y avait aucune niche dans laquelle je pourrais bien cadrer, je savais juste que j’étais différente et qu’il fallait que je fasse à ma tête. Et Dieu merci, je me suis écoutée et je regarde tout ce que j’ai accompli. J’ai changé bien des choses pour les femmes, j’ai défoncé bien des portes sans m’en rendre compte, tout simplement en ne faisant pas de compromis. Je ne me préoccupe pas des genres, mais je pense qu’on récolte ce que l’on sème. J’ai appris à jouer de mon instrument correctement, j’étais capable de me mesurer aux meilleurs, donc j’avais confiance en moi, je croyais en moi et j’avais de l’attitude, c’est ça que je dégageais et c’est comme ça que je me suis fait respecter… et je n’ai pas changé.

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