Salle Bourgie : la mission (accomplie) d’Isolde Lagacé

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : classique

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Dans l’écosystème classique québécois, on a peine à imaginer la retraite d’Isolde Lagacé à titre de directrice artistique d’Arte Musica, l’organisme qui programme la vaste majorité des concerts présentés à la Salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM). C’est pourtant le cas, et c’est ce qui justifie la présentation, ce dimanche, d’un concert lui étant consacré.

À travers le programme musical mené par Matthias Maute à la barre de l’Ensemble Caprice, sans compter la participation de la soprano Magali Simard-Galdès, d’Ilya Poletaev au pianoforte, ou de sa fille Mélisande McNabney à l’orgue, Isolde Lagacé aura la tâche complexe de résumer sa vie si pleine, toujours au service de l’écosystème musical. 

Son legs étant considérable, une thématique Isolde Lagacé au concert d’ouverture de cette saison 2022-2023 à la Salle Bourgie est pleinement justifiée. Idem pour cette interview-bilan, qu’elle accorde à PAN M 360. À conserver dans vos dossiers !

PAN M 360 : Isolde Lagacé à la retraite ? Difficile à croire !

ISOLDE LAGACÉ : C’est drôle que tu me dises ça, car il n’y a strictement personne qui me voit à la retraite!  Retraite est un mot associé à un travail de 9 à 5 ans depuis x années. Alors que pour moi, mon travail et ma vie, ça a toujours été la même chose. Et je dirais que si je n’avais pas eu le travail que j’ai eu depuis 15 ans, j’aurais certainement travaillé moins. C’est dur de faire les choses à moitié… 

PAN M 360 : Tout ça provient d’un rêve originel. Lequel ?

ISOLDE LAGACÉ : C’est un projet que j’ai imaginé avec Pierre Bourgie et je l’ai porté pendant 15 ans. À l’origine, je voulais ouvrir une salle de concert à Montréal, je trouvais qu’il y manquait un amphithéâtre consacré à la musique de chambre. On avait un beau lieu, une belle opportunité. Or, ça a pris une ampleur que je n’avais pas vraiment prévue. Je ne m’étais pas assise à faire 8 scénarios avec des objectifs quantifiables. Ainsi, j’ai commencé à travailler pour Arte Musica en 2007 et la Salle Bourgie a ouvert ses portes en 2011, période de gestation pendant laquelle j’ai mené plusieurs activités musicales au Musée des Beaux-Arts, notamment dans la Galerie des Bronzes ou le Salon La Verrière. Il fallait développer le public!

PAN M 360 : On imagine que les milieux de la musique classique et des arts visuels ont dû apprendre à cohabiter!

ISOLDE LAGACÉ : Le projet de rénovation  de cette salle était amorcé par le MBMA mais j’ai dû imposer aux architectes des modifications pour les besoins de la musique – acoustique, loges, salles de répétition, etc. Honnêtement, lorsque j’ai commencé à penser à ça avec Pierre, je croyais faire 30 concerts par an. Aucun paramètre n’était établi. Le Musée n’est pas dédié à la musique mais bien à l’art visuel. C’est très différent d’un organisme culturel dédié à la musique. Nathalie (Bondil) voyait les opportunités et réagissait très vite, sans trop connaître le business de la musique. Moi aussi je suis comme ça, je saute pieds joints dans un truc, enthousiaste et passionnée.  J’avais une idée précise de mes objectifs mais je ne savais pas l’ampleur que ça prendrait. Étude de faisabilité? Oublie ça! On n’est pas passés par là. À part l’entente à long terme de notre résidence au Musée, on était libres ! J’ai avancé plus au pif qu’autrement… Pas pour me lancer des fleurs, je dirais que mon pif est assez précis! (rires)

PAN M 360 : Tu viens quand même d’un milieu t’ayant forgé un pif aussi performant ! Parents (Bernard et Mireille), sœur jumelle (Geneviève) et fille (Mélisande) organistes/clavecinistes, frère (Éric) et fils (Raphaël) contrebassistes, mari altiste (Douglas McNabney)… qui dit mieux?

ISOLDE LAGACÉ : Oui, j’ai passé ma vie là-dedans, je connais ce milieu. Évidemment, je viens d’une famille de musiciens. J’avais trois ans, mes parents m’emmenaient à leurs répétitions, je m’assoyais sur les bancs d’église et j’analysais tout ce qui s’y passait. Je regardais l’arrière-scène, l’orgue, la réaction du public pendant le concert le soir venu. En rétrospective, je ne m’étonne pas d’avoir fait ce que j’ai fait pendant ces 15 dernières années, soit après avoir dirigé le Conservatoire et des salles de concert, après avoir étudié en administration. Tout ce que j’avais fait dans ma vie m’a guidé vers ce que j’ai réalisé à la Salle Bourgie. 

PAN M 360 : Tu n’avais pas prévu au départ cette croissance considérable de la Salle Bourgie et Arte Musica en tant que diffuseur, c’est-à-dire 120 concerts présentés chaque année, sans compter les locations de salle pour d’autres ensembles et organismes – Arion, Constantinople, le Festival Bach, etc.

ISOLDE LAGACÉ : Exactement. Sur le coup, il me fallait établir une fondation, ses finances, un projet, et rester prudente dans le fonctionnement de l’organisme. Même si on a de l’argent, ça prend du temps pour faire les choses. Il faut les bras, les ressources, le temps… Tu ne peux pas aller plus vite qu’un cycle normal. Et j’étais toute seule. Je voulais faire 30 concerts par an au départ alors que c’est 120 concerts aujourd’hui.

PAN M 360 : On se souvient qu’il y a parfois eu méprise sur la vocation de la Salle Bourgie, pas si baroque que certains ne l’ont déjà cru.

ISOLDE LAGACÉ : On m’a associée au style baroque et ça agaçait sérieusement Pierre! On voulait au contraire que ce soit de la musique dite classique mais vaste. On voulait offrir de tout pour tous. Alors je disais à quiconque de consulter ma programmation, pour ainsi constater que le baroque était un des styles présentés et non le style dominant. Lorsque je faisais mes bilans au conseil d’administration, je me devais de souligner que je faisais une fraction de musique baroque. Ça prend donc des années pour changer les perceptions, briser les idées reçues, asseoir une facture. Je me considère  donc polyvalente même si certains me voient spécialiste. On a déjà remporté le Prix Opus pour le diffuseur spécialisé de l’année alors que je vois plutôt Arte Musica comme un diffuseur généraliste… 

PAN M 360 : Que penser de la Salle Bourgie dans l’imaginaire collectif? 

ISOLDE LAGACÉ : Tous les mélomanes l’apprécient mais… Récemment, j’ai parlé à un journaliste d’un média important, qui travaillait au culturel et qui ne connaissait pas l’existence de la Salle Bourgie. Je me suis dit qu’il y avait encore du pain sur la planche!

PAN M 360 : C’est quand même hallucinant qu’un journaliste culturel patenté ne fusse pas au courant!

ISOLDE LAGACÉ : C’est la réalité. Il  faut vivre avec et travailler fort pour changer les perceptions. 

PAN M 360 : Dans un contexte où le divertissement l’emporte largement sur la culture et le raffinement, comment te sens-tu perçue ?

ISOLDE LAGACÉ : On peut me dire que je suis cultivée et élitiste… Alors oui je viens d’une famille de musiciens mais mon père est un fils de cultivateurs. Quand j’étais petite, adolescente ou jeune adulte, je suis allée à l’école publique et mes enfants aussi. Je me suis instruite en écoutant la Chaîne culturelle de Radio-Canada qui n’existe plus. Non, je ne viens pas de la richesse et ça m’énerve de me faire taxer d’élitiste.

PAN M 360 : Pourquoi au juste partir maintenant, au-delà de la fatigue et du désir de mener une vie personnelle plus calme?

ISOLDE LAGACÉ : Je crois que c’est important d’avoir du sang neuf. Je ne crois pas qu’il faille faire la même chose pendant 30 ans. Je n’ai aucunement épuisé mes ressources créatives mais… c’est le moment, pendant que tout va bien, de passer le flambeau à une nouvelle génération pour que s’amorce une nouvelle phase de croissance. Olivier et Caroline sont plus ou moins 25 ans plus jeunes que moi, ils ont l’âge de mes enfants. 

PAN M 360 : Peux-tu nous présenter Olivier et Caroline ?

ISOLDE LAGACÉ : Bien sûr! Depuis longtemps, je connais Olivier Godin, un pianiste de formation.  Lorsqu’il avait 24 ans, je l’avais embauché au Conservatoire, soit pour diriger l’atelier lyrique. J’ai donc suivi sa carrière comme je suivais le développement de plusieurs jeunes interprètes, par pure passion pour le métier. Olivier a des talents multiples, sa culture me renverse. J’ai toujours su ce qui se passait dans sa carrière… C’est un peu la continuité.

Caroline Louis est pianiste de formation et a fait toute sa carrière à l’OSM. Elle a travaillé dans différents secteurs de l’orchestre, elle a travaillé notamment sur les dossiers de l’éducation, sur des projets de médiation culturelle, sur le Concours de l’OSM, etc. Elle a travaillé sur plusieurs dossiers, elle connaissait bien le marketing, la billetterie, etc. Évidemment, l’OSM est une grosse boîte avec différents secteurs, alors que la Salle Bourgie est gérée par une directrice et un président qui s’occupent de tout, bien qu’on puisse évidemment compter sur un conseil d’administration. C’est un autre monde!  Cela dit, Caroline peut très bien s’y adapter; aussi musicienne de formation, elle termine sa maîtrise en administration des affaires (MBA) et elle a toujours travaillé dans ce secteur – organisation du travail, ressources humaines, budgets, etc. 

PAN M 360 : Force est d’observer que la direction artistique et la direction administrative d’Arte Musica constituent désormais deux fonctions distinctes.

ISOLDE LAGACÉ : Depuis longtemps, je parlais à Pierre de mon éventuel départ. Or, si on voulait que le projet se poursuive après moi, il fallait trouver la ou les bonnes personnes. Lorsque fut le temps de choisir, la question a été de me remplacer par une ou deux personnes, car j’ai rapidement évalué qu’il était très difficile de trouver une personne forte en administration et en direction artistique, un profil que j’ai mais qui correspond davantage aux gens de ma génération. Les professionnels de 40 ans sont plus spécialisés. 

Pierre et moi sommes très proches l’un de l’autre, nous travaillons comme frère et sœur, on se comprend, on est toujours sur la même longueur d’onde. Ou presque : au départ, Pierre ne voulait rien savoir de me remplacer par deux personnes, considérant que ça prenait un seul patron dans une boîte. 

On n’avait pas une longue liste en tête et on a affiché le poste; on a alors reçu beaucoup de candidatures et personne ne pouvait combler ce poste; on avait des candidats ou bien artistiques ou bien administratifs. Ainsi, on a choisi deux candidats se démarquant clairement, c’est Caroline Louis et Olivier Godin. Un matin, Pierre m’a téléphoné en me confirmant qu’on pouvait embaucher les deux. Ils sont en poste depuis le début juin.

PAN M 360 : Est-ce pour toi la conjoncture idéale de passer à autre chose ?

ISOLDE LAGACÉ : Professionnellement et personnellement, c’est le bon moment. J’aurai 65 ans cet automne… c’est quand même 65 ans!  Nous sommes rendus une douzaine d’employés, dont plusieurs viennent de débarquer. Je me suis dit que les finances allaient bien, que la programmation allait bien, que l’institution allait bien. Les employés participeront à l’élaboration des stratégies à venir, nous pouvons compter sur des employés brillants, souples et polyvalents, qui manifestent tous une sensibilité musicale très poussée. 

J’ai passé une semaine avec Olivier et Caroline à leur arrivée en poste et j’ai quitté pour tout l’été,pas inquiète pantoute ! Récemment, je suis  revenue passer du temps mais Caroline gère désormais les dossiers administratifs. Je ne toucherai donc pas à la programmation 2023-2024, et donc je gère les dossiers courants de la programmation actuelle que j’ai moi-même montée. Vu le contexte post-pandémique, il y a encore du changement dans la programmation, certaines annulations, etc.  Notre année fiscale se terminait le 31 août, je dois en faire le rapport d’activités, les états financiers…

PAN M 360 : Et après?

ISOLDE LAGACÉ : Le 15 novembre, il y a aura un conseil d’administration suivi d’un fête pour mon départ. Ce sera ma dernière journée. Bien sûr, j’assisterai aux concerts que j’ai programmés si je suis à Montréal – avec mon mari, je vis maintenant aux Éboulements et à Québec, car mes deux enfants musiciens  et leurs enfants y vivent et y travaillent. Je resterai donc un soutien historique de l’organisation, j’ai gardé un pied-à-terre pour encore quelques mois. 

PAN M 360 : Certains concerts te tiennent évidemment à coeur, même si tu n’assume plus la direction de la programmation.

ISOLDE LAGACÉ : L’intégrale des cantates de Bach est le meilleur exemple. Ce projet a été amorcé en 2014, il devait être fait sur 8 ans et devrait normalement être terminé. Or  la pandémie a prolongé ce cycle de concerts jusqu’en mars 2023. Mon plus gros accomplissement en tant que directrice artistique? Je pense que oui : 77 concerts, 33 chefs, des centaines de solistes et instrumentistes, l’implication de tout le milieu québécois et des invités étrangers. Toutes les cantates auront été exécutées au moins une fois… énorme! Avec les reports et annulations de la COVID, dix concerts de cantates seront présentés cette saison. Tu peux être sûr que je n’en manquerai pas un seul !

PAN M 360 : Autre fierté?

ISOLDE LAGACÉ : Juste avoir établi une nouvelle salle montréalaise et pour moi une grande réalisation.Tous les gens qui y viennent à la Salle Bourgie me disent qu’ils ne peuvent plus s’imaginer sans.

CRÉDIT PHOTO: PIERRE-ÉTIENNE BERGERON

Le Concert Isolde Lagacé, une vie en musique, est présenté ce dimanche, 14h30, à la Salle Bourgie

POUR INFOS ET BILLETS, C’EST ICI

INTERPRÈTES

Ensemble Caprice
Matthias Maute, direction
Magali Simard-Galdès, soprano
Mélisande McNabney, orgue
Ilya Poletaev, pianoforte

PROGRAMME

VIVALDI Concerto pour deux trompettes en do majeur, RV 537
HANDEL Concerto pour orgue, op. 4 no 6
AVISON Concerto grosso no 5 en  mineur, d’après Scarlatti 
MOZART Concerto pour piano no 23 en la majeur, K. 488
J. S. BACH
Prélude pour orgue BWV 553
Cantate Jauchzet Gott in allen Landen [Exaltez Dieu en toutes les contrées], BWV 51

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