Rufus Wainwright : suite et fin du « premier acte »

Entrevue réalisée par Alain Brunet

Réalisé par Mitchell Froom, le neuvième album studio de Rufus Wainwright marque la fin d’un « premier acte » de la carrière du Montréalais, installé à Los Angeles depuis quatre ans avec mari et enfant. Joint en Californie en pleine pandémie, il raconte son processus de création et situe le très attendu Unfollow the Rules dans une œuvre prolifique amorcée à la fin des années 90, soit avec l’excellent album homonyme réalisé par Jon Brion, Pierre Marchand et le légendaire Van Dyke Parks.

Genres et styles : avant-pop / pop / pop baroque

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Pour Rufus Wainwright, Unfollow the Rules est un retour à la chanson pop après un long hiatus néo-classique. En 2015, Deutsche Grammophon a lancé l’enregistrement de l’opéra Prima Donna, composé par Rufus en 2009. L’année suivante, le label allemand a rendu public Take All My Loves: 9 Shakespeare Sonnets, relecture singulière des fameux sonnets que le grand metteur en scène américain Bob Wilson a intégré à une pièce de théâtre de sa conception.

Quatre ans plus tard, Unfollow the Rules naît au terme d’une boucle amorcée et conclue en Californie. Bien en selle dans le monde de la composition pour le théâtre musical, pourquoi donc Rufus Wainwright est-il revenu à des formes plus pop ?

« J’étais encore en deuil de ma mère, amorce Rufus. J’étais prêt à composer un autre opéra après Prima Donna, j’avais adapté les sonnets de Shakespeare et je suis sorti du monde classique. Ç’a été une période formidable et je reviendrai certainement à l’opéra plus tard… si nous avons encore une planète… »

Plus précisément, Rufus Wainwright a vu la courbe de sa passion pour la chanson osciller au fil du temps.

« Tout au long de mon parcours, explique-t-il, j’ai continué à écrire des chansons et, avec le temps, j’ai redécouvert le plaisir d’en écrire; c’est de là que je viens. J’étais peut-être un peu blasé mais après avoir pris un peu de distance et terminé mon mandat classique, j’ai pu reconsidérer mes origines. Je me suis alors mis à écrire plein de chansons, suffisamment pour faire un album. J’ai retrouvé mon enthousiasme pour le monde de la pop, dans lequel j’ai passé la plus grande partie de ma vie et avec beaucoup de plaisir. »

Ce retour à la chanson pop coïncide avec sa migration de Toronto à Los Angeles.

« J’ai passé du temps avec ma fille en Californie, nous avons acheté cette maison à L.A., certains événements ont été célébrés – le 20e anniversaire de mon premier album, que j’avais complété là-bas, le 76e anniversaire de Joni Mitchell avec qui je suis devenu ami, mon retour en Californie. C’était la fin d’un chapitre en quelque sorte et il y avait une histoire à raconter. » 

Pour encadrer cette formidable histoire segmentée en douze chansons, Rufus Wainwright s’est mis à la recherche du réalisateur idéal.

« Il y a eu des discussions avec de nombreux réalisateurs et, lorsque je me suis assis avec Mitchell Froom, j’ai su immédiatement qu’il était celui qu’il me fallait et l’album a aussitôt été mis en chantier. L’une des raisons pour lesquelles je l’ai choisi, c’était son travail avec Randy Newman. À vrai dire, je n’avais pas encore plongé dans l’univers de Randy Newman, même si je l’avais un peu fréquenté. J’ai donc écouté ses disques et j’ai été époustouflé. Je suis maintenant un grand fan. Travailler avec Mitchell m’a permis de me rapprocher de cet idéal. Ainsi, cet album est né dans le respect de la grande tradition californienne en musique. »

Mitchell Froom n’est pas n’importe qui. Hormis trois albums de Randy Newman, il en a réalisé trois avec Crowded House, quatre avec Bonnie Raitt, sans compter Bob Dylan, Paul McCartney, Tracey Chapman, Richard Thompson, Cibo Matto, American Music Club ou Suzanne Vega avec qui il a été marié. On se souvient aussi des Latin Playboys, un groupe avant-roots qu’il avait formé avec Tchad Blake et deux membres de Los Lobos dans les années 90. Quelle a été son approche avec Rufus Wainwright ?

« Mitchell, répond le principal intéressé, voulait que je poursuive cette tradition de la “fabulous rufusness”, que je mette en scène ces personnages grandioses et complexes imaginés au cours de ma carrière. D’une part, il ne voulait pas me freiner, de l’autre, il voulait de la clarté, de la franchise et de la simplicité. Il voulait mettre en valeur mon excentricité, respecter mes connaissances, mais il se souciait aussi de ce que les gens désirent écouter ou pas.

« Il était très attentif à ce qui se passait au cœur des morceaux, il voulait que tout le monde les comprenne. J’ai travaillé avec de nombreux réalisateurs au fil des ans et ils ont tous été fantastiques d’une manière ou d’une autre, mais je dois dire que Mitchell a été le meilleur parce qu’il a su exploiter le spectre complet de ma musique. J’ai fait des disques qui sont vraiment incroyables mais que vous n’avez pas envie d’écouter tout le temps (rires). Par contre, ce disque est très attrayant, il donne vraiment envie de l’écouter. »

L’artiste est invité à faire quelques descriptions sommaires. Il s’exécute :

« Alone Time est la chanson la moins produite, probablement la plus grande élégie de la Californie, solidement fondée sur les techniques de Brian Wilson. Cette dernière chanson au programme capte bien cette « mélancolie ensoleillée » californienne. Et en ce moment, cette chanson est si poignante et pleine de sens ! 

« Damsel in Distress est un hommage à Joni Mitchell… que ma mère n’aimait pas du tout. Elle la considérait comme une impostrice de la chanson. Ma mère était une puriste, elle aimait la vraie musique folk. Son opinion était valable, mais elle était aussi très jalouse! (rires) Il n’était donc pas question que Joni Mitchell entre dans notre maison. Et puis, des années plus tard, Jorn [le conjoint de Rufus] est devenu un grand fan. Il a d’ailleurs célébré son 70e anniversaire au festival Luminato, dont il était le directeur artistique. Nous sommes alors devenus amis avec Joni, et j’ai découvert son univers à un âge plus mûr. C’est ainsi que j’ai pu lui rendre cet hommage musical. Cette chanson ne parle pas tant d’elle que de ce qu’elle dégage. »

« This Ones For the Lady That Lunge est l’un de ces moments où Mitchell Froom a su tirer son épingle du jeu, ce qu’il fait depuis des années dans ses réalisations. Ce n’est pas du tout dans le style Laurel Canyon, mais plutôt dans celui de l’Ohio des années 80 ou quelque chose du genre. (rires sonores) Je suis très content que nous ayons réussi à intégrer tout ça. Mitchell a travaillé très dur sur cette réalisation. »

« Unfollow the Rules est un voyage épique dans lequel j’entraîne l’auditeur. C’est l’un de ces incroyables panoramas inspirés du Laurel Canyon des années 70, où on se sent transporté dans un monde imaginaire, dans son propre imaginaire. Il y a quelque chose de sombre et profond dans cette musique. »

On en passe et des meilleures… Et voilà de nouveau un pont reliant pop classique et avant-pop de chambre, entre générations et styles, entre musiques pop et classique, gracieuseté de Rufus Wainwright. On le sait prodige de la pop de création, sorte de Cole Porter de notre époque, de surcroît tributaire d’une grande tradition familiale.

« Mon nouvel album est une continuation mais aussi l’aboutissement d’un long processus. Pendant toutes ces années, je n’ai ni lutté ni trop joué avec les mots et les sons mais… j’ai parfois attrapé le tigre par la queue ou me suis retrouvé dans un pays imaginaire et fou. Des gens y sont venus et d’autres pas, mais ç’a m’a toujours demandé un effort de me rendre à bon port, alors que cette fois, je me suis simplement posé. Le voyage se termine, je ne suis pas nécessairement sûr de mon coup, mais je suis en paix. Musicalement, un peu plus en tout cas. J’arrive au terme d’une période, je crois aussi que c’est le début d’une nouvelle. Alors attention ! Je dois me rendre jusqu’au bout pour revenir au début ! » conclut-il, hilare.

Unfollow the Rules, titre de circonstances ? Aux antipodes de la base trumpiste, résolument anti-confinement comme on le sait, Rufus rit encore plus fort au bout du fil.

« Plus sérieusement, cela ne veut pas dire qu’il faut enfreindre les règles, mais de bien les connaître avant d’agir. Chaque matin de cette pandémie, nous nous réveillons et nous avons cette impression bizarre. Difficile d’imaginer une situation plus dramatique qu’elle l’est. Et avec cet horrible président ! On croyait que son mandat se terminerait par une élection et… il se termine par un véritable fléau. Heureusement, certains gouverneurs d’États américains, je pense à la Californie ou à l’État de New York, tirent le meilleur des gens. »

Quant aux concerts devant public, ils sont évidemment remis aux calendes grecques…

« Nous évaluons la situation au jour le jour. Quand je reviendrai, mais avec mon groupe (de cinq musiciens), je mettrai davantage l’accent sur la musique que sur la théâtralité. Cela dit, si je deviens exaspéré après cinq mois de tournée et je me mettrai à faire à nouveau des choses plus excentriques et exubérantes. Je peux me permettre d’arrêter dans ce contexte. Ce n’est pas idéal mais c’est important et…

« Il y aura encore beaucoup à faire. Quand j’entreprendrai le prochain cycle, faire un album en français sera important. J’aimerais faire un album incroyable, complètement hors des sentiers battus. Pour l’instant, Unfollow the Rules est la fin du premier acte de ma carrière. J’espère qu’elle en comptera trois ! »  

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