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La venue imminente du fameux Chœur de chambre philharmonique d’Estonie sur ce continent comprend une escale montréalaise, ce dimanche 15 février à la Maison symphonique, d’où cette interview avecTõnu Kaljuste. Le musicien estonien est à la fois chef de chœur et chef d’orchestre, de renommée internationale. Dans sa récolte d’honneurs, il y a ces 5 nominations aux Grammy Awards dont une statuette consacrant la “meilleure performance chorale” pour l’album Adam’s Lament d’Arvo Pärt en 2014. En 2019, par ailleurs, notre interviewé a remporté l’International Classical Music Award pour l’enregistrement des symphonies d’Arvo Pärt avec l’Orchestre philharmonique NFM de Wrocław. Considéré comme un des plus grands spécialistes de la musique d’Arvo Pärt, sinon le plus éminent pour son exécution sur scène, Tõnu Kaljuste nous explique son lien artistique avec le compositeur âgé aujourd’hui de 90 ans, et comment ces oeuvres cohabitent sur scène avec celles de l’Américain Philip Glass, ainsi que des Estoniens Veljo Tormis Evelin Seppar.

PAN M 360 : Vous interprétez Arvo Pärt, aussi des œuvres de Luciano Berio, Eveline Shepard, Vejo Tormis et Philip Glass. D’abord, parlons de votre relation avec Arvo Pärt, le plus célèbre compositeur estonien de notre ère. Nous savons qu’il est toujours impliqué dans les concerts des orchestres qui jouent ses œuvres, c’est bien le cas?
Tõnu Kaljuste : Ça l’était, mais depuis les deux dernières années, non. Je l’ai visité chez lui récemment mais il n’est pas venu aux concerts, ni aux réunions de production.
PAN M 360 : Vit-il toujours en Estonie?
Tõnu Kaljuste : Oui, il vit en Estonie, près d’un centre qui porte son nom à Laulasmaa.
PAN M 360 : Pouvez-vous nous résumer l’histoire de votre relation avec lui?
Tõnu Kaljuste : Ça a commencé à la fin des années 80. Il avait entendu l’exécution de Te Deum à la radio publique estonienne, nous nous sommes rencontrés après m’avoir demandé d’enregistrer l’œuvre sous étiquette ECM. J’avais déjà enregistré sa musique chez ECM et Te Deum était le second enregistrement. C’était parti. En 1992-1993, nous avons enregistré Te Deum en Finlande, dans une église. Après quoi nous nous étions rendus à Perth en Australie pour un festival où la musique d’Arvo Pärt. À partir de là, nous avons commencé à travailler ensemble sur une base régulière.
PAN M 360 : Une longue relation basée sur la confiance et l’amitié!
Tõnu Kaljuste : Oui, mais il s’agit d’une amitié professionnelle. Nous ne sommes pas des amis intimes, notre connexion est fondée sur le travail. Notre relation la plus intense avec sa musique coïncide avec l’époque de l’enregistrement de sa 4e symphonie. Vous pouvez y trouver toutes les particularités stylistiques de son art, du commencement à la fin de l’exécution. Je me souviens lorsque nous avons joué cette symphonie à Stockholm, j’ai réalisé que cette œuvre incarnait non seulement la vie d’Arvo Pärt , mais celle d’une génération de compositeurs européens de cette grande région ayant changé leur style au cours d es années 80 et 90, vers une musique plus consonante, tels Penderecki, Gorecki ou Kancheli et autres.
Le Chœur philharmonique de chambre estonien a travaillé alors avec l’Orchestre symphonique national estonien de Tallinn. Au Canada cette fois cependant, nous venons avec le chœur seul, bien que plusieurs œuvres de Pärt aient été conçues pour les deux orchestres.
PAN M 360 : Comment avez-vous évolué en tant qu’interprète de son œuvre?
Tõnu Kaljuste : Les gens ne changent pas toujours d’interprétation volontairement, mais les expériences de vie peuvent varier : le contexte de la présentation et les interprètes eux-mêmes, par exemple, conduisent à faire des changements dans l’interprétation et apportent de nouvelles idées, notamment sur l’articulation. Dans le contexte de mon Festival Pärt qui se tient en septembre, nous explorons ces nouvelles avenues d’interprétation de son œuvre.
PAN M 360 : Je vous invite à commenter le programme complet qui sera joué à Montréal.
Tõnu Kaljuste : Oui. On peut dire que nous allons interpréter la meilleure musique a cappella d’Arvo Pärt. Nous ferons différentes petites cantates et d’autres grandes pièces. Bien sûr, il y a différents styles d’interprétation de cette musique d’Arvo Pärt.
La deuxième moitié du programme s’inspire de ma propre perception de la situation dans le monde, qui est connectée à des morceaux comme « Tormis » ou « Pagan » C’est un moment historique en Europe lorsqu’on est venu de Suède en Finlande pour baptiser les Finnois, ce qui a avait généré des conflits entre différents idéologues sur ce sujet des étrangers venus changer les autres dans un pays.
Tormis avait été enregistré précédemment par les King Singers mais lorsque j’ai entendu cette version j’ai demandé à Tormis d’en faire une version version chorale plutôt que pour trois chanteurs.
Plus connectée aux inspirations folkloriques de Berio, la seconde pièce de la deuxième partie a été encore conçue pour les King Singers. J’en ai fait une version pour chœur et solistes. Lorsque j’ai présenté cette version devant Berio en Italie, il fut très satisfait de ma version. Il croyait au départ qu’un chœur ne pourrait interpréter cette œuvre mais mes arrangements l’en ont convaincu, vu le résultat sur l’expressivité entre autres.
Il y a aussi cette connexion entre ces œuvres de Tormis et Berio, c’est qu’ils aiment utiliser la voix humaine non seulement d’une manière classique mais aussi d’une manière folklorique pour ainsi exprimer des couleurs différentes de la voix humaine à travers des formes musicales plus anciennes, excluant le vibrato ou encore incluant l’évocation de pleurs ou de sons issus de la respiration.
Quant à l’extrait Father Death Blues de Philip Glass, tiré de son opéra de chambre Hydrogen Jukebox, nous l’avons interprété récemment en Estonie. Cette interprétation a très bien marché, je crois, parce que l’œuvre est très connectée à l’ambiance mondiale actuelle. L’œuvre fut écrite, je pense, pendant la guerre du Vietnam… Et puisque nous sommes de retour avec la militarisation et la violence armée, cette œuvre est ancrée dans notre actualité. Je crois qu’il est bien de conclure notre programme de telle façon.
PAN M 360 : On peut ainsi souligner la cohérence de ce programme. Probablement le plus important compositeur vivant de la musique sacrée dans le monde entier, Arvo Pärt est un compositeur ouvertement inspiré par ses croyances mystiques, tandis que les autres compositeurs au programme ne le sont pas ou moins.
Tõnu Kaljuste : Je vois ce programme tel un miroir de différentes façon de percevoir et ressentir le réel. Philip Glass a sa propre vision de la spiritualité, il faut exprimer cette diversité de pensée à travers ces œuvres liées à des croyances et des visions philosophiques différentes. Vous savez, dans cet opéra de Glass, un personnage s’entretient avec différents dieux en leur disant qu’aucun d’entre eux ne pouvait arrêter la guerre, et que seuls les humains pouvaient y parvenir si cela était possible. Ce qui est en soi un message puissant. Ce propos de Glass n’est lié à aucune religion alors que pour Arvo Pärt, c’est très différent. Cela illustre comment les êtres humains perçoivent la réalité qui les entoure, par la peine, par la colère, par le discours ou par la prière… Je vois donc la première partie du programme comme une méditation à partir de différents récits, alors que la seconde partie est plus proche de la conscience sociale ou politique face à la période actuelle. Personnellement, je suis connecté aux deux visions du programme à travers ma vision personnelle de la spiritualité. La spiritualité se trouve dans les deux mondes.
Œuvres
- Pärt, The Deer’s Cry
- Pärt, Nunc dimittis
- Pärt, Dopo la vittoria
- Pärt, Kontakion, Ikos, Prayer After the Canon
Entracte
- Luciano Berio, Cries of London
- Evelin Seppar, Iris
- Veljo Tormis, Piiskop ja pagan
- Glass, Father death Blues
- Artistes
- Chœur
- Chœur de chambre philharmonique d’Estonie
- Directeur artistique et chef principal
- Tõnu Kaljuste























