Plus que jamais… Jerusalem In My Heart

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Jerusalem In My Heart, projet artistique mené par Radwan Ghazi Moumneh, est en soi une posture politique, un angle d’attaque, mais d’abord une vision artistique du Moyen-Orient contemporain à travers le son et l’image.

Et pourquoi donc un Montréalais né au Liban natal porte-t-il Jérusalem dans son coeur? Parce que la ville sainte des chrétiens et musulmans fait l’objet de tensions depuis des temps immémoriaux. Parce qu’elle est un puissant symbole de la fracture moyen-orientale.

La conversation qui suit coïncide avec une conjoncture inquiétante, amorcée récemment à Jérusalem par des affrontements entre juifs et arabes. Comment alors éviter le sujet avec le maître d’oeuvre de Jerusalem In My Heart ?

Ce nouveau et triste chapitre israélo-palestinien touche la planète entière : colonisation brutale par les fondamentalistes juifs au coeur des quartiers arabes de Jérusalem, rixes dans la ville sainte, réaction violente du Hamas suivie d’une méga-riposte de l’armée israélienne à Gaza, on n’ose pas imaginer la suite. En bref, un des plus violents affrontements israélo-palestiniens observés depuis belle lurette, avec les conséquences asymétriques des dégâts dans les camps opposés … au détriment de devinez qui.

Engagé certes, le concept Jerusalem in my Heart n’est pas vraiment un manifeste ni une profession de foi . Engagée, l’approche audiovisuelle de Radwan Ghazi Moumneh se fonde d’abord sur une recherche formelle, une quête artistique: orientaliser le champ des musiques contemporaines, électroniques, ambient, ethereal wave, instrumentales ou électroniques.

De Montréal, il apporte actuellement les dernières retouches d’un album à paraître en septembre sous étiquette Constellation et se prépare au redécollage sur scène de Jerusalem in My Heart, soit ce jeudi, 18h, au festival Santa Teresa – pour infos, c’est ICI

PAN M 360 : Que s’est-il passé de votre côté depuis les débuts de la pandémie?

RADWAN GHAZI MOUMNEH :  En mars 2020, nous tournions en Espagne, et tout s’est effondré. Nous devions jouer ensuite à Lisbonne, en Italie et au Liban. Nous avons dû annuler le reste de la tournée. La pandémie fut pour moi un choc, rompre avec la tournée et me retrouver du jour au lendemain  24 heures sur 24 en famille avec ma conjointe et nos deux enfants très jeunes.  La garderie, ouverte depuis juin dernier, nous a beaucoup aidés en revanche. On n’a pas été contraints comme les parents qui ont des enfants en âge scolaire.

PAN M 360 : Côté créatif, où en était Jerusalem in my Heart avant le confinement ?

RADWAN GHAZI MOUMNEH : Il y a 14 mois, je présentais un nouveau spectacle créé de concert avec la cinéaste Erin Weisgerber, qui crée les environnements visuels. Elle m’avait été recommandée par Charles-André Coderre – qui a cessé ses activités avec moi. Erin fait partie du collectif Double Negative, elle est originaire d’Edmonton et vit à Montréal depuis une quinzaine d’années. Elle est une artiste formidable!

PAN M 360 : Vous reprenez du service, donc. Quelle sera la matière au programme?

RADWAN GHAZI MOUMNEH :  À Santa Teresa, nous présentons des nouvelles pièces d’un nouvel album à paraître, et dont la matière a été créée l’hiver dernier. Il nous a fallu user de plusieurs stratagèmes pour arriver à préparer ça à distance dans nos appartements respectifs. Très complexe! Tout ne sera donc pas super raffiné car ce sera la première fois. On pourra alors commencer à peaufiner le produit sur scène, en tester la matière avec Erin. Nous devrions être beaucoup plus avancés dans quelques mois, soit lorsque notre album sortira en septembre chez Constellation. Donc j’ai très hâte de présenter ces nouvelles musiques au public. 

PAN M 360 :  Votre dernier album, Daqa’iq Tudaiq, est sorti en 2018. Quel est le lien conceptuel entre cet album et le prochain?

RADWAN GHAZI MOUMNEH :  Le lien réside dans le lien avec la question libanaise mais musicalement, ces deux albums sont extrêmement différents. Pour le dernier album, l’approche était souvent « hyper-orientale », inspirée par la musique classique arabe et déclinée de manière  contemporaine. J’avais travaillé avec un grand orchestre de Beyrouth et j’avais réarrangé. Les intentions sont différentes dans le nouvel enregistrement; pour chaque pièce, il s’agit de faire ressortir les émotions sous-jacentes à un travail collaboratif. Pour le nouvel album, l’idée d’orientaliser une personne devient le thème, c’est-à-dire prendre quelque chose de l’Orient et le greffer à sa personnalité, son identité, ceci impliquant des aller-retours entre la personne et la source d’inspiration. Ce n’est pas toujours évident d’emblée, mais on finit par identifier ces connexions lorsqu’on écoute attentivement.

PAN M 360 : Il est donc question d’un album collaboratif. Quelles sont ces collaborations ?

RADWAN GHAZI MOUMNEH : Elles sont très variées :  Tim Hecker (Montréal) , Alanis Obomsawin (Montréal), Moor Mother (Philadelphie), Lucrecia Dalt (Berlin), Roger Tellier-Craig (Montréal), le groupe Oiseau-Tempête (Paris), Sharif Sehnaoui (Beyrouth), etc.

Ce sont des artistes avec qui j’ai des affinités artistiques, j’en ai fréquenté certains qui sont devenus de vrais amis. 

PAN M 360 :  Ce nouveau projet est donc la continuation d’une même idée : injecter la culture libanais ou moyen-orientale dans des musique expérimentales aux contours ambient, bruitiste, darkwave ou ethereal wave. On imagine que les deux ou trois dernières années libanaises ont été des sources d’inspiration pour le moins éprouvantes, n’est-ce pas?

RADWAN GHAZI MOUMNEH :  Oui. Le prochain album s’intitulera d’ailleurs Qalaq, qui signifie en arabe inquiétude profonde. D’une certaine façon, mon travail est aussi un reflet de la crise sociale et politique au Liban. Il y a 5 mois, je suis rentré à Beyrouth pour quelques jours afin d’aller y reconduire mes parents après un séjour de quelques mois passé à Montréal durant la crise pour changer d’air un peu, pour y  être en sécurité après la grande explosion. Quand je suis rentré, j’ai pu voir l’ampleur des dégâts. Lorsque ça s’est  produit l’été dernier, ce fut pour moi très dur de ne pas y être. Le bureau de ma sœur a été pulvérisé, elle est revenue s’établir à Montréal, complètement traumatisée. C’est très dommage…  le Liban peut être autre chose que ça!

PAN M 360 : La conjoncture est carrément explosive dans la région, les récents événements à Jérusalem et à Gaza confirment d’ailleurs la pertinence de votre projet artistique! Comment, au fait, réagissez-vous aux récents événements en Israël?

RADWAN GHAZI MOUMNEH : C’est épouvantable, c’est dégueulasse. Le terrain gagné par les Juifs fondamentalistes à Jérusalem, c’est complètement absurde. Depuis que  je suis né, combien de fois ai-je assisté à ça…. Mais cette fois, il y a peut-être un peu d’espoir, malgré le niveau élevé de violence, de mortalité, de tragédie, de tristesse. Plus que jamais, je vois tous les gens de ma communauté artistique, ceci incluant des juifs d’Amérique du Nord, exprimer leur soutien aux Palestiniens. Je vois même mes amis juifs formuler une critique ouverte contre l’État israélien et ses crimes de guerre, ce qui me donne de l’espoir. La situation actuelle devient très problématique pour les Israéliens qui ne peuvent plus se cacher derrière les sempiternelles excuses de légitime défense. Alors une proportion de plus en plus grande d’Israéliens s’inscrivent en faux contre les actions gouvernementales actuelles, bien qu’ils n’aient pas l’espace médiatique pour s’exprimer. Les yeux du monde sont tournés vers Israël, le niveau de conscience n’est plus le même. 

 

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