OSM | L’Île des morts, un cinéma symphonique projeté dans le contexte de l’Halloween et de la Fête des morts

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : immersif / post-romantique

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En Europe, on s’intéresse au travail de Lucas van Woerkum, cinéaste hollandais se consacrant exclusivement  à la musique symphonique et aux grandes œuvres classiques.  À une époque où les expériences audiovisuelles se multiplient avec les orchestres symphoniques et remplissent les salles de concert, le cinéaste suggère une autre alternative que le simple accompagnement d’un blockbuster ou d’un jeu vidéo, c’est-à-dire une œuvre audiovisuelle à part entière. 

C’est pourquoi l’OSM a choisi d’inclure ce cinéma musical lié au poème symphonique de Rachmaninov, L’Île des morts, créé à Moscou en 1909. Puisque Halloween coïncide avec la période de la Fête des morts, le titre de l’œuvre est devenu celui du programme présenté à la Maison symphonique ce jeudi 30 octobre par l’OSM sous la direction de Dina Gilbert. Et c’est pourquoi PAN M 360 a choisi d’interviewer  Lucas van Woerkum.

PAN M 360 : Pourquoi avez-vous choisi cette niche? Le lien entre cinéma et orchestre symphonique est au beau fixe par les temps qui courent, sans oublier les jeux vidéo. Or, généralement, l’accompagnement symphonique en direct se fait avec des productions cinématographiques extrêmement populaires. Mais un travail de création cinématographique plus poussé, c’est-à-dire la réalisation de films originaux  inspirés de grandes musiques, est chose plus rare. Pourquoi et comment avez-vous choisi cette avenue?

Lucas van Woerkum : En fait, tout a commencé avec la musique classique, car j’ai une formation de corniste. Depuis l’âge de 7 ans, j’ai joué le cor. Quand j’étudiais au conservatoire, j’avais observé un problème avec les spectateurs qui ne connaissaient pas grand-chose de l’histoire des œuvres. Bien sûr, les musiciens éduqués en musique classique connaissent beaucoup l’histoire de la musique, à l’instar des férus d’art visuel qui fréquentent les musées et qui connaissent les grands peintres. Or, j’observais que l’auditoire pour lequel je jouais n’était pas très bien éduqué dans la musique classique. J’ai alors pensé à essayer de résoudre ce problème par la trame narrative. Avant même d’étudier le cinéma, j’ai pensé à comment transformer un script à travers le prisme d’un chef-d’œuvre musical

J’ai mis du temps, bien sûr, pour commencer à réaliser des films de cinéma symphonique, et ça a commencé avec 5 films courts sur L’Île des Morts, en 2011.  Du coup, j’ai eu le désir de montrer au grand public les chefs d’œuvres de la musique classique par le cinéma. J’ai vraiment pris la décision de choisir des pièces assez intéressantes pour devenir un film, mais sans jamais modifier la partition de l’œuvre au montage. 

PAN M 360 : Vous voulez donc dire que certaines pièces, certaines œuvres symphoniques, peuvent ne pas fonctionner pas avec un film. 

Lucas van Woerkum : Oui.  Pour moi, par exemple, il n’y a pas de raison de faire un film avec une symphonie de Beethoven, parce qu’il y a des pièces comme L’Oiseau de feu (Stravinsky) ou Daphnis et Chloé (Ravel) qui avaient été composées pour le ballet. Donc, il y a déjà une forme d’art différente liée à cette approche musique-danse. Et c’est idem pour L’Île des Morts, où Rachmaninov avait été inspiré par un tableau de Böcklin sous le même titre. Donc, en tant que réalisateur, je voyais une sorte de connexion naturelle. Parce que Rachmaninov avait été inspiré par la peinture.

PAN M 360 : Dans ce cas particulier, le lien entre le compositeur et l’art visuel était évident, mais ce n’est pas toujours le cas si vous avez travaillé sur d’autres œuvres, n’est-ce pas ? 

Lucas van Woerkum : Oui, c’est vrai. En fait, mon film sur Mahler n’est pas basé sur une histoire en tant que telle. En fait, c’est un film un peu différent du reste. Parce que j’ai inclus un élément biographique de la vie de Mahler, ce qui constitue une base du script. Avec Les Planètes de Gustav Holst , mon nouveau film, il n’y a pas vraiment d’histoire non plus. Gustav Holst n’avait pas écrit la musique pour exprimer une histoire. Donc, j’ai tendance à prendre des décisions avec la musique qui sont peut-être moins programmatiques, néanmoins très évocatrices. 

PAN M 360 : Ça sera une bonne réplique (d’un autre Lucas) à Star Wars et la musique John Williams – dont le thème est très inspiré par Holst, pour ne pas dire…

Lucas van Woerkum : Bien sûr, oui. Il y a une bonne histoire autour de cela. C’est pour ça que je suis si heureux que l’Orchestre symphonique de Londres fera sa première avec mon film.

PAN M 360 : Vous êtes donc devenu un spécialiste de cette approche. Y seriez-vous toujours associé ou encore restez-vous ouvert à d’autres formes de cinéma ? 

Lucas van Woerkum : Bien sûr, je suis spécialisé dans le cinéma muet. Mais en tant que cinéaste, je trouve bien d’utiliser aussi le design sonore et le dialogue. Dans Corona Times, par exemple, j’ai écrit avec un ami une série répartie en quatre épisodes sur Johannes Brahms. Donc, je pense à présenter des histoires sur la musique classique via des formats différents.

PAN M 360 : Que pensez-vous de  l’indépendance musicale des œuvres que vous traitez cinématographiquement ? Ces musiques sont fantastiques, pourquoi devrions-nous y ajouter des images ?  Nous vivons dans une époque où l’audiovisuel est peut-être beaucoup plus puissant pour le public que la musique. Qu’en pensez-vous ? 

Lucas van Woerkum : Je ne pense pas que c’est le cas. Je pense qu’en fait, nous devons être aussi conscients du pouvoir narratif de la musique. La musique est aussi un médium très puissant lorsque vous avez 100 interprètes sur scène. En y combinant un film, vous structurez aussi la musique, vous pouvez en souligner certains moments clé. Alors je pense que combiner ces deux formes d’art apporte quelque chose de neuf. Je ne pense pas qu’en ajoutant un film à une grande œuvre, la musique doit rester seule de son côté. Certaines œuvres se prêtent à cette fusion,  Daphnis et Chloé en est un bon exemple qui nécessite une « composition visuelle » à l’œuvre musicale. Cela peut même créer de nouveaux espaces pour une forme d’art liée à une autre.

Dans le cas de  et Daphnis Glow, vous pouvez dire que c’est de la musique de ballet, donc vous avez besoin de cette composition visuelle. Vous voyez aussi dans la composition que les compositeurs parfois font de l’espace pour l’autre forme d’art. C’est pourquoi la symphonie de Beethoven est trop absolue, trop épaisse, trop orchestrée pour la transformer en film.

Avec Mahler, c’est aussi difficile parce que cette musique est très dense et stratifiée. C’est d’ailleurs le plus long film que j’ai fait jusqu’à maintenant – 70 minutes. Je pense qu’un tiers est lié à la nature et à l’imagerie abstraite.  Si vous faisiez un film de Harry Potter avec de la musique de Mahler, ça ne fonctionnerait pas, la musique serait écrasée par l’histoire du film.

Alors que crois vraiment qu’en tant que réalisateur de films, je dois travailler avec la musique comme si l’image était un contrepoint. Par exemple, si il n’y a qu’un solo de cordes, je peux peut-être en dire un peu plus avec le film, mais s’ il y a un climax puissant dans la musique, je dois faire un pas en arrière. 

PAN  M 360 : C’est intéressant que votre travail devienne une nouvelle forme d’art en tant que telle, qui utilise des formes musicales antérieures à celles de notre époque.

Lucas van Woerkum : C’est l’opposé du concert symphonique au service d’un film populaire. Pour moi, la musique est le point de départ et non le soutien. Aussi pour les acteurs, il  n’y a pas de dialogue, il y a seulement l’émotion de la musique qui s’exprime en eux. Il est intéressant de discuter avec eux de ce qu’il faut ajouter  dans leur jeu pour compléter ou opposer. Dans une production que j’ai faite avec Emma Thompson, c’était vraiment intéressant de voir son processus, c’est-à-dire faire l’expérience de quelque chose de complètement neuf. Elle s’estimait d’ailleurs  libérée de ne pas avoir de mots à dire dans ce contexte. Nous n’avons jamais joué la musique sur le plateau de tournage car elle voulait savoir la température émotionnelle pour ensuite se fondre avec la musique.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui vous a motivé à choisir The Isle of Dead ?  

Lucas van Woerkum : D’abord bien sûr parce que cette musique est incroyable et très évocatrice et qu’il y a ce thème de la peinture. De manière plus importante,  j’étais très intéressé par les thèmes de la mort et de l’après-vie. L’Île des morts est en fait une partie de cette trilogie constituée avec L’Écho d’une vie (sur Mahler) et avec Les Planètes de Holst. Je ne peux pas faire un film si je ne suis pas intéressé par le thème.

Vous pouvez dire que j’ai été inspiré par la musique mais avant ça, j’ai voulu faire un film sur l’après-vie et je voulais exprimer mes idées sur ce que ça pourrait être. Ainsi L’Île des morts est beaucoup plus abstrait que les films venus plus tard. C’est aussi un film beaucoup plus petit côté  budget. C’était aussi l’un des premiers pas pour expérimenter comment fonctionne le montage en direct (par opposition à une phase distincte de post-production). C’est déjà il y a 14 ans que j’ai fait ce film. Cela dit,  j’aime toujours ce film et cette  suis toujours amoureux de la musique choisie. Et je suis toujours amoureux de la musique, une  œuvre qui peut toujours être jouée aujourd’hui.

PAN M 360 :  Sa qualité le prouve puisqu’on ne cesse de la jouer depuis l’aube du 20e siècle. Peut-être que votre film accompagnera cette pièce  pour les prochains siècles!

Lucas van Woerkum : Oui! Jusqu’à maintenant en tout cas,  15 ans après sa conception , le film est projeté à l’étranger, de l’autre côté de l’Atlantique.

PAN M 360 :  Et quelles sont vos attentes pour la version de l’Orchestre symphonique de Montréal ? 

Lucas van Woerkum : Je suis en close contact avec Dina Gilbert qui dirigera l’orchestre. Elle souhaite  exécuter la musique beaucoup plus lentement que celle de la version de mon film.  Mon film dure  18,5 minutes et sa version est de 21 minutes. Cela signifie que je dois travailler sur un montage discret comportant une alternative supplémentaire. 

PAN M 360 : Un bonus track ? 

Lucas van Woerkum : Oui ! (rires) Surtout dans les scènes finales, j’ai des problèmes. Mais je peux ralentir et accélérer mon film sauf vers la fin. À Pékin, j’ai déjà dû travailler sur une interprétation de 24 minutes, ce fut un vrai problème d’éviter le « bégaiement » dans le montage. Encore une fois, la version de 18,5 minutes est la meilleure à mon sens. Alors je serai assis tout près de l’orchestre avec un écran tactile pour synchroniser chacune des scènes. Avec Dina Gilbert et l’OSM, je souhaite donc obtenir la  tension cinématographique nécessaire à son succès.  

PAN M 360 : En dernier lieu, je vous rappelle que l’OSM présente ce programme dans le contexte de l’Halloween. Quelle est votre perception de ce choix ? 

Lucas van Woerkum : En fait, c’est la première fois que mon film est présenté dans un programme thématique. C’est un peu bizarre, mais de l’autre côté, mon film est aussi dans un sens apaisant. Ce n’est pas un film léger, mais ce n’est pas non plus un film sombre et dramatique. Parfois, c’est même un peu festif. Et je sais que les responsables de la programmation ont déjà fait un travail comparable et m’assurent que cela s’insère bien dans le concept du programme. Je pourrai aussi l’expliquer au public dans une causerie prévue avant le concert. Et cette Maison symphonique est magnifique, les billets de ce concert se vendent bien!

PAN M 360 : Après Les Planètes de Holst, quels sont vos prochaine projets?

Lucas van Woerkum :  Je travaille sur La Symphonie fantastique de Berlioz, qui est en soi un  cinéma symphonique avant la lettre. Et je travaille sur un autre film dans lequel je  choisis cinq  finales de symphonies liées à cinq petites histoires qui, à la fin, sont interreliées dans une sorte de  grande finale. C’est que je suis artistiquement intéressé à construire aussi ma propre trame sonore. Aussi parce l’idée du cinéma symphonique consiste aussi à accéder à ce nouveau public moins éduqué musicalement tout en lui offrant des moments forts du répertoire classique.

PAN M 360 : Bien sûr, les nouveaux mélomanes sont sont nés dans un environnement numérique et sont habitués à absorber des œuvres audiovisuelles, et donc ils peuvent aussi élever leur écoute avec des œuvres comme les vôtres.

Lucas van Woerkum : Ces expériences constituent une autre offre. Depuis une quinzaine d’années, je participe à l’invention de ce genre et trouve l’équilibre idéal entre l’image et le son. Je suis vraiment spécialisé et je ne fais pas dans le marketing, je me consacre à 100% à ce projet. Le milieu classique est l’un des plus conservateurs de l’art, je n’ai pas besoin de vous le rappeler. Et je suis un enfant de mon époque!

PROGRAMME

Artistes

Dina Gilbert, cheffe associée

Godwin Friesen, piano

André Moisan, clarinette solo

Jason Roberts, orgue

Jean-Willy Kunz, orgue

Andrew Goodlett, octobasse

Lucas van Woerkum, cinéaste

Mathieu Roy, conception des éclairages

Œuvres

Paul Dukas, L’apprenti sorcier (12 min)

Camille Saint-Saëns, Danse macabre, op. 40, extrait du thème en style jazz (1 min)

Le fantôme de l’opéra, extraits avec projections (5 min)

Camille Saint-Saëns, Danse macabre, op. 40, extrait en style jazz (2 min)

Serguei Rachmaninov, L’Île des morts, op. 29, avec projection (20 min)

Camille Saint-Saëns, Danse macabre, op. 40, arrangement pour octobasse, clarinette et orgue (5 min)

Franz Liszt, Totentanz, S. 126 (17 min)

Sans entracte

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