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MUTEK 2022 / Planetary Assault Systems, classe de maître techno

Interview réalisé par Elsa Fortant
Genres et styles : techno

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Avec plus de trente années très prolifiques au compteur, Luke Slater appartient à la catégorie poids lourds de la techno. Pionnier du genre en Grande-Bretagne, il a développé au fil des années de nombreux alias lui permettant d’explorer les recoins de sa créativité. MUTEK l’a d’ailleurs invité sous le nom de LB Dub Corp (jeudi, 25 août) à l’Esplanade tranquille et il jouera en live ce vendredi au MTELUS sous son pseudonyme le plus connu, Planetary Assault Systems. Attendez-vous à une masterclass de techno sombre, froide et atmosphérique.

PAN M 360 : Vous souvenez-vous de la première fois où vous êtes venu à Montréal ? 

LUKE SLATER: Vous savez quoi, oui ! Et je vais vous dire pourquoi. Aussi fou que cela puisse paraître, hier matin, je me suis levé à 6 heures du matin à cause du décalage horaire, alors je suis allé me promener. Et je suis allé à la Place des Arts et en chemin j’ai repéré cet endroit appelé Eggspectations… Je pense que c’était en 1995, j’avais fait un concert ici et après le concert, il était 6 ou 7 heures du matin, ils m’ont emmené à Eggspectation et je n’ai jamais vraiment su si c’était à Montréal ou Toronto ou ailleurs. Je me tenais juste là, “c’est ici ! Eggspectation est toujours là, je suis toujours là”. Je ne suis pas allé manger d’oeufs, mais j’étais content de voir que c’était encore là. 

PAN M 360 : Vous connaissez donc la ville depuis longtemps. Y a-t-il quelque chose de spécial pour vous ? 

LUKE SLATER: Je pense que c’est assez unique par rapport à ce que j’ai connu, à cause de la culture française. Cette sorte de mélange où, culturellement, j’ai toujours pensé que c’était vraiment intéressant, comme si je n’avais jamais réussi à mettre le doigt dessus. Pour moi, ça n’a jamais été un endroit régulier où jouer, où tu vas jouer et où tu connais le public, comme “c’est un public de rave”, etc. Chaque fois que je viens ici, je me dis “OK, qu’est-ce que ça va être cette fois-ci”, et c’est une bonne chose.

PAN M 360: Alors une sorte d’imprévu ? 

LUKE SLATER: D’une certaine manière, oui, il faut garder l’esprit ouvert. MUTEK en est un très bon exemple. Le festival lui-même a toujours, d’après ce que j’ai vu, sélectionné de la musique culturellement intéressante et c’est inspirant, au point que, dans le monde entier, les gens connaissent le festival. 

PAN M 360 : Pendant MUTEK, vous jouez avec deux monikers différents et vous en avez pas mal d’autres, cela semble beaucoup ! 

LUKE SLATER: Oui, j’essaie de m’en défaire lentement, c’est beaucoup à gérer. La nuit dernière j’ai fait un plutôt un set house avec LB Dub Corp, et ce soir je joue live avec Planetary Assault Systems. Je peux passer de l’un à l’autre très facilement. Avec 7th Plain ça devient un peu plus compliqué, c’est un autre état d’esprit. Je pense que l’idée d’avoir plusieurs alias a commencé parce que j’écrivais tellement de musique, j’avais besoin de tout séparer. Après un certain temps, j’ai commencé à sortir sur différents labels, puis j’ai attribué chaque pseudonyme à un label, et ensuite il s’est avéré que ces labels en voulaient plus. J’ai donc dû penser à écrire d’une manière qui soit fidèle à chacun d’entre eux, ce qui a fonctionné pendant un certain temps, mais qui a fini non pas par un désastre mais par être tout simplement ridicule, en essayant de satisfaire tout le monde.

PAN M 360 : Vous jouez dans deux contextes très différents pendant MUTEK :d’abord en extérieur à l’Esplanade Tranquille et au MTELUS le lendemain, tard dans la nuit. Comment le contexte dans lequel vous jouez et mixez appelle-t-il l’un ou l’autre des deux noms ?

LUKE SLATER:  Avec LB Dub Corp, je ne fais pas beaucoup de DJ sets. C’est un peu comme une vie heureuse avec un projet parallèle. Lorsque je suis booké avec cet alias, je regarde avec attention les lieux où on veut me faire jouer parce que les gens ne me connaissent pas très bien sous le nom de LB Dub Corp et il y a quelques années, j’ai fait des sets LB Dub Corp lors d’un événement techno dans un entrepôt, les gens ne comprenaient pas pourquoi je jouais de la house. Depuis, je me suis dit que LB Dub Corp doit être dans un endroit extérieur ou dans un petit club, vous savez, très personnel, sombre. Ce sont les deux espaces dans lesquels LB Dub Corp fonctionne. Je n’aime pas sortir LB Dub Corp comme ça, parce qu’il faut que ce soit au bon endroit. J’ai fait quelques bons sets au Panorama Bar. Mais je pense que Planetary Assault Systems fonctionne tout simplement. Je veux dire, j’ai fait des sets en journée, pendant des festivals… Pour être honnête, c’est un truc de nuit pour moi. Si c’est en journée, je veux toujours empêcher la lumière d’entrer. Je préfère l’obscurité. 

PAN M 360 : Comme vous le savez peut-être, MUTEK s’occupe de musique électronique mais aussi d’arts numériques au sens large. Avez-vous expérimenté d’autres arts numériques que la musique ? 

LUKE SLATER : Je suis très conscient lorsque je fais quelque chose qui m’éloigne de la musique. J’y suis très sensible et lorsque j’envisage différentes voies, j’ai du mal à accepter qu’à un moment donné, la musique doit être mise au second plan pour quelque chose. Souvent, lorsque j’explore différentes choses, je reviens toujours à la musique. Je sors, je jette un coup d’œil et c’est tout. La musique est une partie de moi et c’est très difficile d’être excité de la même manière par un autre processus. Je suis très curieux de l’IA ces derniers temps, c’est menaçant et c’est pourquoi je suis curieux. Je pourrais lui nourrir toutes mes pistes pour voir ce qu’elle va cracher, est-ce que ça va être bon ? Je ne sais pas. 

PAN M 360 : Avez-vous déjà mobilisé la musique dans le cadre d’un plus grand projet incluant d’autres formes d’art ?

LUKE SLATER:  Quand tout était fermé l’année dernière, mais que certains endroits étaient ouverts, j’ai fait quelques dates spéciales en Hollande sous le nom de 7th Plain, qui représente plus mon côté ambiant, plus spirituel. C’était vraiment cool d’essayer cette idée d’impliquer quelques danseurs modernes, originaires du Staatsballet de Berlin et avec qui j’avais déjà travaillé auparavant. Je jouais en direct et je voulais qu’ils expriment ce qu’ils font devant moi sur la scène. Et c’est tout simplement incroyable, vraiment, vous savez, et nous avons fait un spectacle au Muziekgebouw, qui est une salle de concert classique à Amsterdam, donc une chose totalement différente. J’aime repousser les limites, briser les codes de ce que l’on doit et ne doit pas faire. 

PAN M 360 : Vous parlez du lockdown, ce qui me fait penser à la façon dont la pandémie a souligné la fragilité de l’économie structurelle de la musique techno. Je sais qu’il y a des initiatives comme Aslice de DVS1 qui essaient de rendre la vie plus facile aux producteurs. Avez-vous des idées sur la façon dont les artistes peuvent construire une communauté plus durable ? 

LUKE SLATER : Je pense que la nature du business de la musique est tout simplement dure. Il ne s’agit pas seulement de talent, il faut aussi s’impliquer. Pour mon expérience, être présent autour de tout était probablement plus important que le simple fait d’écrire des disques. Si vous avez du talent et que vous faites de la musique, c’est quelque chose qui ne peut pas être touché. Mais il y a plus que ça. Il n’y a jamais eu que le business de la musique et il n’y a jamais eu que la musique. Si tu es juste assis dans ta chambre à faire des morceaux, tu dois aller vers l’extérieur. Je fréquentais beaucoup les clubs, dès le début j’étais tellement impliqué, je veux dire que ma vie est devenue les clubs, j’étais complètement immergé dans ce monde. C’était une façon de m’évader et je me sentais chez moi. 

PAN M 360 : Il est probablement plus facile aujourd’hui de faire de la musique et il est plus facile d’aller en ligne et de mettre des choses en ligne grâce à la démocratisation des outils, mais cela ne veut pas dire qu’il est plus facile d’atteindre le public et de se différencier, il y a tellement de concurrence…

LUKE SLATER: C’est vraiment le cas, c’est une chose réelle, pas seulement une perception de l’ancien contre le nouveau. Au début, je pense qu’il y avait probablement autant de musiciens, mais pas autant de personnes qui pouvaient sortir quelque chose. Donc les gens créaient de la musique, mais la partie où vous pouvez la mettre sur un disque et ensuite envoyer ce disque à quelqu’un, un DJ, et ensuite que ce DJ joue le disque ; c’était un chemin très cher et spécial. Et c’est la route dans laquelle j’étais impliqué. Donc si vous pouviez y arriver, si vous aviez un disque qui sortait sur le label, à l’époque c’était une grosse affaire. Et maintenant ça ne l’est plus, je veux dire qu’il y a plus de prestige impliqué avec les labels. Donc les gens veulent sortir des morceaux sur Mote-Evolver, mais ce que fait Mote-Evolver en tant que label n’est absolument pas différent des autres labels. Nous passons par le même processus de sortie, la différence est que je dirige le label et que je choisis la musique qui sort. Il y a peut-être un changement à faire avec l’utilisation des termes comme “sortie”. Beaucoup de l’ancienne terminologie de la musique peut être laissé maintenant parce que la chaîne de production n’est plus la même. On n’est plus dans les années 80. Il faudrait utiliser de nouveaux mots pour décrire ce qui se passe, c’est lentement en train de se faire. 

PAN M 360 : Rétrospectivement, après tant d’années à écouter de la musique, à créer de la musique, diriez-vous que cette longue carrière est une bénédiction ou une malédiction ? 

LUKE SLATER:  Je pense que la première chose à faire est d’accepter d’avoir eu une longue carrière. Il y a un moment où votre carrière est considérée comme une vieille parade et vous devez l’assumer. Les gens vont dire que vous avez eu une longue carrière et ils vont regarder l’histoire. En fait, je pense que c’est une chose étonnante, parce que si les gens s’intéressent à mon histoire et à ce que j’ai fait et pourquoi j’en faisais partie et tout ce qui tournait autour de la culture, cela signifie qu’il y a un énorme intérêt pour la musique et comment elle s’est formée, où elle va, ce qui se passait là, ce qui se passe maintenant. Vous devez transformer cela en un point positif, apporter votre histoire avec vous mais vous ne vivez pas dans l’histoire.

Vous ne pouvez pas prétendre que ça n’a pas eu lieu et les gens vous poseront toujours des questions à ce sujet, vous devez l’assumer. Vous devez vous l’approprier. Je pense que vous pouvez continuer à pousser les choses et à tester différents domaines vous-même. Je pense qu’il y a un vieux dicton qui dit que si j’allais voir un groupe, disons les Clash, un autre groupe de ma jeunesse, et que Strummer était encore en vie, si j’allais les voir jouer maintenant et qu’ils ne faisaient pas London Calling, je serais vraiment énervé.

 Et pour eux, c’est probablement le seul morceau qu’ils ne veulent pas jouer. Je pense que c’est intéressant de voir comment le rock’n’roll et la dance music, certaines des leçons et de l’ethos des groupes, peuvent parfois s’étendre à la musique électronique, parce que si vous avez écrit beaucoup de disques et que certaines personnes connaissent ces disques, je pense que vous leur devez d’en passer au moins quelques-uns quand vous allez jouer, vous savez ?

Donc je pense que l’histoire semble inspirer d’autres personnes. Les gens viennent me voir, débordant d’enthousiasme, j’ai entendu leur perception de ce qui s’est passé, de tout ce qui est sorti et c’est une bonne chose.

LUKE SLATER INCARNE PLANETARY ASSAULT SYSTEMS CE VENDREDI AU MTELUS, SÉRIE NOCTURNE 3 / MUTEK MONTREAL. POUR INFOS ET BILLETS, C’EST ICI.

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