Minami Deutsch et la conscience cosmique

Entrevue réalisée par Louise Jaunet

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Formé en 2014 à Tokyo autour de la figure de Kyotaro Miula, Minami Deutsch évoque – par son nom – l’image d’une Allemagne chimérique qui aurait existé, mais qu’on souhaiterait surtout voir grandir dans le futur. Alors que l’Allemagne était séparée entre l’Est et l’Ouest au temps du krautrock des années 70, le terme Minami Deutsch, qui signifie « Allemagne du Sud », représente peut-être l’utopie kosmische intemporelle de ces musiciens hors-sol qui cherchaient à briser les murs.

D’un continuum à un autre, Minami Deutsch réussit le pari de ressusciter, cinquante ans plus tard, l’essence originelle et l’esprit affranchi de cette musique. Le secret bien gardé de la choucroute volante allemande semble bel et bien encore vivant, voire plus pertinent et nécessaire que jamais. Lors du festival Roadburn en 2018, Minami Deutsch a notamment réalisé une performance enregistrée avec le légendaire Damo Suzuki, connu pour son inimitable improvisation libératrice, qui déborde comme un flux de conscience délirant et incompréhensible. La kosmische musik n’est donc pas seulement un genre musical, mais bien avant tout un état d’esprit avant-gardiste, surréaliste et universel.

En plus de son intérêt marqué pour le célèbre rythme « motorik », Kyotaro Miula aime également s’inspirer des rythmes répétitifs électroniques de la minimal-wave et de la techno minimale pour ses remix et son projet solo Fagus Fluvialis, créant une espèce de « motorik minimal » qui vaut le détour. Tout juste avant la première partie notable du duo français Le goût acide des conservateurs, qui cherche à tirer de son profond sommeil une France qui dort au gaz, PAN M 360 a pu s’entretenir avec les guitaristes Kyotaro Miula et Taku Idemoto lors de leur passage au Supersonic à Paris pour leur tournée européenne. Même si la barrière de la langue a pu se faire sentir au cours de l’entretien, le langage cosmique, à la fois silencieux et spontané, transcende bel et bien les murs artificiels et les frontières cérébrales.

PAN M 360 : Le groupe Minami Deutsch a commencé en 2014. Comment vous êtes-vous rencontrés?

Kyotaro Miula : Nous nous sommes rencontrés à Tokyo lors d’une soirée organisée par Kikagaku Moyo. Ils organisent ces fêtes une fois par mois. Alors, Taku et moi y sommes allés une fois et le collectif a commencé comme ça. Nous répétons ensemble chaque semaine maintenant.

PAN M 360 : Vous vous décrivez comme des « fanatiques de la répétition ». Qu’est-ce que cela veut dire?

Kyotaro Miula : J’aime beaucoup la techno minimale, comme celle du DJ germano-chilien Ricardo Villalobos. En fait, j’aime aller dans les clubs et danser. Quand il y a beaucoup de cadences et de rythmes différents dans une chanson, j’ai du mal à me concentrer pour danser. J’ai beaucoup de mal avec les chansons sentimentales, comme les chansons d’amour ou les ballades. Dans la techno minimale, il peut s’agir d’une simple ligne de basse. J’aime la répétition et la constance.

PAN M 360 : Vos deux premiers albums sont spécifiquement centrés autour du rythme « motorik ». Qu’est-ce qui vous a fait aimer ce rythme et le krautrock en général?

Kyotaro Miula : À cause du kosmische! Tu peux te concentrer sur toi-même avec ce genre de musique. Le rock psychédélique du Royaume-Uni et des États-Unis est davantage pop, à mes yeux. Ce rock psychédélique allemand, si particulier, peut être plus sombre ou plus expérimental.

Taku Idemoto : Cela permet d’aller à l’intérieur (il désigne son cœur avec les deux mains).

PAN M 360 : « Chacun a sa propre imagination de ce qu’est le cosmos. » Que voulez-vous dire par là?

Taku Idemoto : La musique peut aider à avoir une vision intérieure. Tu peux te concentrer sur la lumière qui se trouve ici quand tu joues de la musique ou quand tu médites (il pointe le milieu de son front). Ou lorsque tu prends des drogues psychédéliques (rire).

Kyotaro Miula : La vision intérieure est en fait comme l’espace extérieur. L’intérieur et l’extérieur sont identiques.

PAN M 360 : Avez-vous déjà vu un objet volant non identifié?

Kyotaro Miula : Oui!

Taku Idemoto : Il était plein de couleurs, comme un arc-en-ciel.

PAN M 360 : Kyotaro, tu es parti vivre à Berlin avant d’enregistrer le nouvel album Fortune Goodies. Pourquoi as-tu décidé de vivre là-bas? Quelle en était la raison?

Kyotaro Miula : Je voulais avoir une expérience de cette ville à cause de mon intérêt pour le rock allemand. J’ai établi des contacts avec quelques artistes et musiciens là-bas. Je n’aime pas vraiment vivre au Japon, car le rock psychédélique n’est pas très populaire. Il y a trop d’hommes d’affaires, c’est tellement occupé là-bas. Je ne sais pas ce qu’ils font (rire). On n’a pas le temps de ralentir. Berlin est plus calme. J’étais dans le quartier de Neukölln, qui est plutôt un quartier populaire. Je voulais éviter les quartiers chics et les hommes en costard. Je voulais découvrir la vie et la culture allemandes. J’aime aussi les films allemands, des réalisateurs Michael Haneke et Rainer Werner Faussbinder. J’ai vu le vieux film Das Cabinet des Dr Caligari et j’aimerais regarder Metropolis de Fritz Lang.

PAN M 360 : L’illustration de ce disque a été créée par Noguchi Shimura. Il va avoir son exposition solo ありがto (« Merci à ») présentée à la galerie Yorocobito à Tokyo le mois prochain. Que pouvez-vous nous dire sur cet artiste?

Kyotaro Miula : Il est très intéressant. Je l’ai simplement découvert sur Instagram. Comme j’étais à Tokyo à l’époque, je l’ai contacté et j’ai réussi à le rencontrer. Il est plus âgé que moi, mais en même temps, j’ai l’impression que nous avons le même âge. Il a commencé sa carrière professionnelle à l’âge de 30 ans. Avant cela, il n’avait jamais montré ses œuvres à qui que ce soit. Il est très talentueux, mais c’est aussi un type assez étrange, il a passé près de dix ans sur un dessin particulier. Dans son art, j’aime beaucoup la symétrie, les motifs et la structure du dessin. Il met généralement des carrés, des cercles et des triangles. J’aime ses collages.

Taku Idemoto : Son travail ressemble à des peintures religieuses pour moi.

PAN M 360 : « Je n’ai jamais appelé ce rythme « Motorik » moi-même. Cela ressemble plus à une machine et c’était vraiment un rythme bien humain. C’est un sentiment, comme une vision, comme conduire sur une longue route ou un chemin. Il s’agit essentiellement de la vie, de la façon dont vous devez rester en mouvement, avancer et rester en marche. Se laisser entraîner par le courant, aller jusqu’au bout. » Ce sont les paroles du batteur Klaus Dinger, du groupe Neu!. Comment voyez-vous cela?

Kyotaro Miula : (Il parle en japonais avec le reste du groupe pendant un petit moment) Nous aimons ce que dit Klaus Dinger. Si vous voulez le tempo juste, vous pouvez utiliser l’ordinateur et faire de la musique informatique ou quelque chose comme ça. Un batteur vivant pense à garder le même rythme, mais c’est manifestement impossible. Lorsque vous avez de légères variations, c’est une bonne chose, nous aimons cette sensation. C’est comme être entre un robot et un humain. J’aime la répétition motorik, mais les légers changements la rendent plus humaine.

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