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L’Off jazz à la Commission Charbonneau

Interview réalisé par Alain Brunet
Genres et styles : jazz contemporain

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Comme l’annonce son profil biographique, le contrebassiste Hugo Blouin “compose avec la musicalité de la vie”. 

Comment la vie se manifeste-t-elle dans son œuvre ? En voici un exemple éloquent: la musicalité de la vie (pas toujours rose) émanant de … la Commission Charbonneau, rien de moins.

Pour lui comme pour nombre de ses prédécesseurs, la langue parlée peut être aussi musique. La langue parlée, extraite de vrais témoignages recueillis dans l’espace public, est aussi une matière propice à la musique. 

En éditant certains témoignages savoureux et extraits d’écoute électronique rendus public à la Commission Charbonneau,  soit la fameuse Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, le contrebassiste Hugo Blouin a mis en oeuvre un vaste projet déployé en deux albums intitulés Charbonneau ou les valeurs a’bonne place. 

Lauréat du prix GAMIQ 2018 de l’Album de jazz de l’année et du prix OPUS 2019 du Concert de jazz de l’année, l’œuvre imaginée en continu a fait l’objet d’un deuxième album lancé en février 2022.

Nous voilà à l’Off Festival de jazz de Montréal et l’ensemble de Hugo Blouin présente une version probante de cette œuvre pour le moins singulière, certes l’un des points forts de l’Off cette année. Le musicien en cause à PAN M 360… qui voulait le rencontrer depuis un moment déjà.

PAN M 360 : Lorsque René Lussier a sorti Le trésor de la langue en 1989, ce fut à l’époque tout simplement éblouissant d’innovation. L’année suivante,  Steve Reich avait aussi composé Different Trains et usait d’un procédé similaire. Quelle est votre connaissance de ces œuvres? De quelle manière vous ont-elles marqué? 

HUGO BLOUIN: Je fréquente avec bonheur et fascination le travail de plusieurs compositeurs qui s’intéressent à la musicalité de la langue. Celui de René Lussier, évidemment, mais aussi Hermeto Pascoal, et plus récemment, de Chassol, de Publio Delgado, ou même en jazz de Jason Moran et de Dan Weiss.

Étrangement, j’ai connu le travail de René Lussier par son premier album de chanson, Le prix du bonheur, que j’allai voir un soir un peu par hasard à la Sala Rossa. Cette musique m’a suivi, puis je suis tombé dans le Trésor. Ça a éveillé mon oreille pour la musique qui se cache certes dans la voix, mais aussi dans la nature et le quotidien. Ça s’est progressivement développé, puis ancré comme un élément central de ma démarche, qui marque mes compositions depuis plus de dix ans.

Un jour, j’ai pris contact avec René pour parler du Volume 1, en création. Un lien s’est créé et s’est développé au fil des temps. On a eu l’occasion de collaborer sur différents projets, comme son avant-dernier album (Complètement marteau) et le Volume 2, où on joue chacun sur une pièce de l’autre.

PAN M 360 : Plusieurs autres projets ont repris le procédé « instrumental-parlé » depuis les 30 dernières années. En avez-vous pris note? Qu’est-ce qui vous a mené à ce projet en tant que jazzman, contrebassiste et compositeur?

HUGO BLOUIN: La fascination pour la musicalité des sons concrets et de la voix est venue d’abord. Puis, je suis retourné étudier le jazz, après d’autres aventures, entre autres en art sonore, où cet intérêt s’exprimait déjà. 

PAN M 360 : Dans votre cas, la voix doublée par les instruments est généralement chantée plutôt que dite. Or, puisque le texte n’est pas toujours rimé et qu’il relève très souvent de la conversation parlée, on a l’impression d’un texte dit plutôt que chanté. Pourriez-vous expliquer votre propre démarche en ce sens?

HUGO BLOUIN: C’est un parti pris, dans les deux volumes de Charbonneau, de créer les textes et les mélodies par collage de repiquages. Le résultat est effectivement quelque part entre la musique des lignes mélodiques et la poésie très brute des témoins de la Commission. 

PAN M 360 : Peut-on ici parler d’une sorte d’opéra jazz contemporain en version concert? 

HUGO BLOUIN: Oh ho! Il faut avouer que l’appellation est tentante. Celà dit, ma maigre connaissance de l’opéra me suggère qu’on en est loin, tant dans la création du livret que dans l’expression des personnages ou dans la courbe dramatique du propos. En fait, le spectacle s’en écarte assez franchement; il est ancré sur le lien télévisuel qu’on avait avec cette saga comme citoyen, et avec le lien musical que j’ai entretenu avec celle-ci comme compositeur par la suite.

PAN M 360: Avez-vous songé à une exécution opératique avec décors et projections?

HUGO BLOUIN: Il y aura bien des projections jeudi, essentiellement entre les chansons, mais comme je l’écrivais plus haut, le concept du spectacle est loin de l’opéra. 

PAN M 360 : Comment y avez-vous aménagé la place de l’improvisation ? 

HUGO BLOUIN: Sur la forme, la musique est bien ancrée dans le jazz qu’on dit moderne ou contemporain. Les partitions des accompagnateurs leur prévoient énormément de liberté et ainsi les arrangements finaux sont le fruit du travail en groupe. De la même manière, des espaces sont aménagés dans chaque pièce pour des solistes, qui exploitent l’harmonie développée autour des repiquages. Ils peuvent alors nous la faire entendre autrement.

PAN M 360 : Bien que l’exécution de l’oeuvre soit impeccable, la composition et la cohésion de l’ensemble semblent l’emporter sur les expressions individuelles. Seriez-vous d’accord avec cette perception? Comment voyez-vous ici le rapport entre compo et impro? 

HUGO BLOUIN: Plusieurs éléments peuvent influencer ce constat. Je joue avec mes deux collègues de la section rythmique depuis 10 ans maintenant, et cette cohésion transparaît dans le travail qu’on fait avec les Valeurs à’ bonne place. Ensuite, il est vrai que les pièces de Charbonneau prévoient plusieurs détails d’exécution et d’arrangement, avant même qu’on les travaille en groupe. Puis, comme je le disais dans la réponse précédente, il demeure que le travail en atelier et l’apport de chacun est nécessaire pour atteindre le résultat final.

PAN M 360 : Vous avez fait d’abord un premier  volet inspiré de la Commission Charbonneau, initiée en 2011 et dont le rapport fut rendu en 2015.  C’est un sujet purement québécois, qui ne touche que les Québécois. Que justifie ce choix d’un sujet aussi local dont la trame dramatique remonte à il y a plus de 10 ans ?

HUGO BLOUIN: Le projet s’est fait dans la durée, suivant les disponibilités et disons-le, le financement. La compo a débuté en 2012, pour finalement s’intensifier en 2015-16 et résulter en un premier volume. Le 2e présente les pièces qui ne pouvaient être faites alors, par leur différence de style et leur instrumentation plus ambitieuse. C’était aussi beaucoup trop de musique pour un seul disque!

J’aime que la musique interagisse avec la société ; que le résultat soit « engagé » ou pas, j’aime m’intéresser à des objets culturels et que les chansons nous reflètent, nous remettent en question. Un exemple qui sort de la commission Charbonneau est le prochain album, qu’on termine ces temps-ci, et s’intéresse au hockey dans la culture au Québec et au Canada. Sport national.

PAN M 360 : Votre instrumentation est essentiellement jazz : instruments acoustiques et quelques ajouts électrifiés. 

HUGO BLOUIN: Oui, j’aime les sons acoustiques et c’est à eux que je pense d’abord. Lentement, je m’approprie l’univers des sons électriques et électroniques et leurs infinis terrains de jeu. 

PAN M 360 : L’approche est jazz de prime abord, mais la musique actuelle et la chanson sont aussi de la partie. Quel serait votre état des lieux du jazz en 2022 ? 


HUGO BLOUIN: Je le souhaite ouvert, diversifié, surprenant, ludique, honnête et époustouflant. Ce n’est pas une mince tâche! Je m’intéresse aux traditions musicales, mais je ne suis pas un bon puriste. J’aime jouer avec les règles, rassembler des éléments. Je me nourris des trois genres que vous identifiez, et effectivement, je situe le résultat dans le jazz. Je sais cependant que ce n’est pas dans le respect de toutes les conventions. Et c’est sûrement très bien comme ça.

LE CONCERT CHARBONNEAU OU LES VALEURS À’BONNE PLACE EST PRÉSENTÉ CE JEUDI, 20H AU LION D’OR. POUR INFOS ET BILLETS C’EST ICI.

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