Lido Pimienta : Miss Colombia, Lady new Canada

Entrevue réalisée par Alain Brunet

Origines africaines, amérindiennes, caucasiennes, colombiennes. Migration panaméricaine, destination canadienne. Performer, chanteuse, parolière, compositrice, metteure en scène, plasticienne, réalisatrice, mère, conjointe. À l’évidence, la Torontoise Lido Pimienta est une incarnation des trois Amériques. Gagnante du prix Polaris pour l’album La Papessa, cette femme très forte et très douée porte tant de souches en elle, et ces matériaux transculturels constituent la charpente de l’édifice consacré à l’opus Miss Colombia. Lancé récemment sous étiquette Anti-, cet enregistrement pourrait bien être le début d’une vraie carrière internationale.

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Critiques d'albums

De La Papessa à cet excellent Miss Colombia, Lido Pimienta décrit un parcours « long et nécessaire » :

« La Papessa fut pour moi une école de musique et de l’industrie de la musique. J’y ai appris comment enregistrer et orchestrer mes chansons, etc. Ces outils ont été très utiles pour la suite des choses et m’ont menée à ce nouvel album. Toutes ces nouvelles habiletés que j’ai apprises au cours du processus, mais aussi la patience nécessaire pour obtenir un produit de qualité. » 

Même si La Papessa lui a valu le Polaris en 2017, Lido Pimienta estime que son premier album n’était qu’un point de départ. 

« Lorsque j’ai commencé à enregistrer cet album, je ne savais pas exactement ce que je faisais. Je voulais surtout le sortir rapidement parce que j’avais obtenu une bourse pour le faire et je ne voulais pas m’embarrasser des détails. Alors j’avais hâte de commencer la création de Miss Colombia, je voulais présenter un produit de grande qualité. Voilà ce qui distingue les deux albums et de quelle façon le premier a soutenu le suivant. »

L’artiste souligne que Miss Colombia a requis beaucoup patience et de discipline et, surtout, a compté sur « moins de chefs dans la cuisine ». 

« C’est la plus importante leçon apprise de La Papessa : beaucoup de monde impliqué, beaucoup d’opinions, beaucoup de stress inutile. Avec Miss Colombia, j’ai vraiment écouté ma propre voix. Dès qu’il y avait trop de monde à donner son avis, je les envoyais paître (rires) ».

Performer multimédia à mi-chemin entre pop culture et avant-garde, Lido Pimienta est une artiste complète, la musique n’est qu’une part de son univers… et elle entend bien que les choses restent ainsi.

« J’ai de la chance car je suis capable de faire beaucoup de choses, alors pourquoi ne pas les montrer ? J’ai accordé plus d’attention à la qualité musicale sur ce nouvel album, j’y ai mis plus d’énergie, mais la dimension visuelle de mon travail demeure tout aussi importante. Les deux vont ensemble. Il était important pour moi de présenter ma musique de manière à ce qu’elle ait un sens et surtout qu’elle me ressemble. J’écris moi-même tous les scénarios de mes vidéos, je fais tous les dessins des storyboards et je m’entoure des gens les plus aptes à réaliser ce que j’ai en tête. Je m’assure que ma musique passe à un niveau supérieur. Je tiens absolument à ce que le prochain album soit encore plus beau, ça m’obsède. »

Le processus de création de Miss Colombia s’est amorcé en 2015, d’abord au Chili, puis en Nouvelle-Écosse.

« Je me suis d’abord rendue à Santiago, au Chili, y travailler avec mon ami Andrés Nusser. Nous avons fait des prises de son, travaillé la voix et nous nous sommes assurés que je saurais comment la traiter et la mixer. Puis je suis allée à Halifax pour réaliser des enregistrements d’instruments à vent avec mon ami Robert Drisdelle et ses collègues. »

Lido Pimienta a ensuite complété le travail avec Prince Nifty.

« J’ai toujours voulu travailler avec lui. Pour moi, il est le meilleur réalisateur. Il est très doué pour la musique expérimentale, il comprend parfaitement les côtés production et interprétation de mon travail. Je suis donc allée chez lui, je lui ai montré quelques maquettes et nous avons longuement discuté. Puis nous avons construit à Toronto un studio où nous avons travaillé pendant environ sept mois. Les séances ont été nombreuses, courtes et intenses. Nifty et moi étions en couple pendant tout ce temps, j’ai d’ailleurs donné naissance à mon deuxième enfant durant cette période. Je devais allaiter pendant les prises de son! En toute intimité, nous avons pu grandir avec les nouvelles chansons. L’ambiance était détendue, même s’il y avait beaucoup de questions auxquelles il était difficile de trouver des réponses. »

Miss Colombia a finalement été achevé en terre natale. Rappelons que le titre de l’album est un clin d’œil ironique à ce prix de Miss Univers décerné à tort à Miss Colombia qui avait défrayé la chronique en 2015.

« Nous avions toutes les chansons en main mais je voulais aussi que la musique afro-colombienne  traditionnelle trouve sa place dans l’album. Avant d’émigrer au Canada, j’ai été très influencée par la musique de la région de Palenque dans la province de Bolivar, où se trouve Carthagène, sur la côte caraïbe. J’ai alors travaillé avec l’ensemble Sexteto Tabalà, ç’a été merveilleux parce que nous n’étions pas confinés dans un studio, nous entendions les voitures qui passaient, les enfants, les chevaux. Je me suis liée d’amitié avec ces musiciens, nous avons d’ailleurs des projets pour l’avenir. »

Lido Pimienta, force est d’observer, est un univers en soi. Elle en est tout à fait consciente et carbure avec sa culture composite :

« La cumbia, le porro ou la champeta ne constituent qu’une partie de moi. Je suis africaine et autochtone, je suis un mélange d’esclaves et de propriétaires d’esclaves. Je suis tout ce qui provient de Colombie. Il me semble tout naturel pour moi de l’exprimer, sans même avoir l’intention de l’explorer.  Je suis aussi le résultat de ma propre migration. J’ai trouvé ma maison au Canada, j’y ai eu mes deux enfants (12 ans et 1 an), mon partenaire est aussi fils d’immigrants. Je me sens à l’aise au Canada, chaque jour je comprends mieux cette culture qui me révèle des choses parfois étonnantes, notamment sur les Autochtones, les francophones et les communautés culturelles. »

Et le Polaris 2017 ? Pas si évident, se rappelle la principale intéressée…

« Il y a eu beaucoup de réactions négatives lorsque j’ai reçu ce prix. Dans les médias sociaux, on a dit que je n’étais pas vraiment canadienne et que je ne chantais pas en anglais. C’est dommage, car cette diversité linguistique au Canada est l’occasion d’un enrichissement culturel. Ce sont les artistes comme moi qui sommes la culture du Canada aujourd’hui. Vous savez, j’ai essayé d’écrire des trucs en anglais, mais ça ne sonnait pas bien. Peut-être que si j’écrivais en français ou en portugais, ça marcherait… »

Qu’à cela ne tienne, Lido Pimienta a réussi à imposer un deuxième opus trois ans plus tard, à faire l’éloquente démonstration de son immense talent et de sa possible pérennité.

 « Oui, Miss Colombia récolte de très bonnes critiques partout, espérons que cela signifiera plus de spectacles et plus de revenus pour ma famille. Je serais aux anges si je pouvais donner un foyer à mes enfants. Autrement, je suis très heureuse avec mes partenaires d’affaires, mes collègues, ma famille. J’ai des idées très précises pour mon prochain spectacle, je veux que les gens aient se sentent transportés dans un autre monde. Enfin, je sais exactement où je vais pour mon prochain album. Je veux que tout soit très beau! Je veux offrir des chansons qui feront pleurer. Je suis prête à tout pour y arriver ! »

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