Le label Mnémosyne et le Quatuor Mémoire : Double cadeau pour la musique contemporaine d’ici

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin
Genres et styles : musique contemporaine

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D’une pierre deux coups, c’est un peu le résultat de la récente parution d’un nouvel album de musique contemporaine québécoise, Chronos, Kaïros et Aiôn (LIRE LA CRITIQUE ICI). C’est un tout jeune quatuor à cordes (formé en 2024) qui interprète trois œuvres d’autant de compositeurs-trices montréalais, qui plus est sur un nouveau label créé pour l’occasion, Mnémosyne. Et puisque tout est dans tout, l’un des compositeurs à l’affiche du programme de l’album, Louis-Michel Tougas, est également le fondateur du label en question. En cette fin d’année 2025, il s’agit non seulement d’un beau cadeau pour la relève en musique de création, mais aussi une initiative porteuse d’avenir car les protagonistes nous annoncent de nombreux autres projets en 2026. PANM360 a voulu en savoir plus et a réuni le compositeur fondateur de label Louis-Michel Tougas, ainsi que la violoniste Meggie Lacombe, membre du Quatuor Mémoire, afin de parler de tout cela. 

LIRE LA CRITIQUE DE L’ALBUM CHRONOS, KAIROS ET AIÔN

PANM360 : Bonjour à vous deux. Commençons par le Quatuor. Qu’est-ce qui vous a inspiré pour former un quatuor à cordes, Meggie, et quelle est votre mission?

Meggie Lacombe : Notre mission, c’est la création de musique contemporaine. En fait, moi et Audréanne (Filion, violoncelle), on s’est rencontrées au Conservatoire de Musique de Montréal. On était assez intéressées par la musique contemporaine. Puis on s’était lancé l’idée, pendant notre maîtrise, de peut-être un jour avoir un quatuor de musique contemporaine. Ensuite, à McGill, j’ai rencontré Bailey (Wantush, violon) et qui est spécialisée aussi en musique contemporaine. Après, on a entendu parler de Marilou (Lepage, alto) et on a décidé de construire ce projet ensemble. 

PANM360 : C’est une musique qui vous interpelle depuis longtemps… Pourquoi?

Meggie Lacombe : Nous avons chacune nos raisons bien sûr. En ce qui me concerne, ce que j’aime beaucoup dans la musique contemporaine, c’est la recherche de différentes textures, de différents sons. La recherche aussi d’une musique qui sort de la tradition, qui est assez différente. Alors, c’est à la fois découvrir, mais aussi, je dirais, approfondir mes connaissances. C’est également une musique qui ouvre aussi la possibilité de faire des combinaisons avec d’autres médiums artistiques.

PANM360 : La musique contemporaine, c’est une étiquette très vaste. Prévoyez-vous aborder tous les genres, Avant-garde/expérimental, Minimalisme, Néo-romantisme, etc.

Meggie Lacombe : Pour le moment, je crois qu’on vise plutôt large. Et peut-être éventuellement, qui sait, on va vraiment découvrir un style dans lequel on veut vraiment et exclusivement aller. On aimerait aussi faire des projets de concerts plus expérimentaux, avec des éléments scéniques. On aime particulièrement travailler avec des compositeurs et compositrices de Montréal. Ça c’est un focus important. 

PANM360 : Et c’est un environnement hyper riche, avec une relève variée et pas mal nombreuse. Collectif9, No Hay Banda, Ensemble Éclat, Paramirabo…

Meggie Lacombe : Oui, on se connaît bien. Je sens qu’on se supporte bien aussi entre nous. No Hay Banda nous ont invitées le 19 janvier à faire un programme double avec eux. Audréanne joue souvent avec eux. Je crois qu’elle va jouer avec Paramirabo aussi. Cela dit, je dirais que notre différence, c’est qu’on est un quatuor à cordes. 

PANM360 : Il y a deux grands quatuors à cordes contemporains situés à Montréal, les Bozzini et les Molinari…

Meggie Lacombe : D’un point de vue personnel, quand j’étais jeune, c’était mon rêve d’avoir un quatuor comme le Molinari. L’altiste du Molinari, Frédéric Lambert, a été mon professeur à McGill. Il a été le professeur de Marilou aussi. Alors, ça nous est arrivé d’avoir des questions puis de leur demander des conseils. Ils ont été un très bon support pour nous. Puis, les Bozzini nous ont contactés pour participer à Québec musiques parallèles 2025 avec eux.

PANM360 : Parlons de l’album. Qu’est-ce qui vous a mené au choix de ces œuvres, dont une de Louis-Michel?

Meggie Lacombe : Le projet a débuté par Olivier Saint-Pierre, qui voulait enregistrer sa pièce. Il n’était pas encore question de l’album ou d’enregistrer d’autres pièces. Après, l’idée est venue d’enregistrer la pièce de Louis-Michel et la pièce de Florence qu’on apprenait déjà. L’idée du label, ça faisait partie des projets que nous avions. Finalement, on a tout combiné. Je ne m’attendais pas à ce que ça arrive aussi vite, ce qui est assez génial.

PANM360 : La pièce d’Olivier St-Pierre est substantielle, environ 35 minutes. Le thème est le Temps, selon les trois concepts en Grèce antique. Parlez-moi de Chronos, Kairos et Aiôn.

Meggie Lacombe : C’était un défi. Olivier y explore le rapport au temps, avec Chronos le temps linéaire, Kairos le temps opportun, genre ‘’le bon moment’’, et Aiôn le temps cyclique, le recommencement.  On doit jouer la pièce avec quatre métronomes, un pour chacune de nous, car nous sommes à des tempos différents tout au long de la pièce! À certains moments, même si on a des tempos différents, on se retrouve à jouer ensemble. Je pense qu’il y a quatre endroits dans la pièce où ça arrive. Après on se redécale. Ensuite, dans la pièce elle-même, il y a des parties où c’est extrêmement calculé, qu’on peut associer plus à Chronos, et des parties où on se met à improviser un peu en harmonique. Ce sont comme des espèces de boîtes d’improvisation. Et là, on associe ça à l’opportunité, Kairos. Pour Aiôn, le cycle, je le vois dans les canons qui reviennent et qui sont très chronométrés. 

Je dirais qu’un des grands défis de la pièce, c’est que même si on a quatre tempos différents, il faut quand même arriver à jouer ensemble et à créer des atmosphères ensemble. Puis c’est une pièce qui était très exigeante physiquement aussi, parce qu’il n’y avait pas d’arrêt. Il faut jouer très lentement. J’avais l’impression de tomber un peu dans une transe méditative. Je pense aux Louanges dans le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen. C’est presque souffrant pour le corps tellement c’est lent. Il y avait un peu de ça, mais ça nous amène dans un espace aussi, je trouve vraiment intéressant en tant qu’interprète. 

PANM360 : C’est très intéressant ces lumières que vous apportez à la pièce. Ça bonifie grandement l’écoute, et vient étoffer ma recension de l’album. Louis-Michel, vous avez offert un Quatuor (le no 2) pour cet album. Que pouvez-vous nous dire à son propos?

Louis-Michel Tougas : Dans la pièce, j’ai essayé de développer des éléments que j’avais amorcés dans mon premier Quatuor qui a été écrit pour le Quatuor Bozzini, notamment la question de la polyrythmie. C’est un des aspects qui a fait rejoindre ma pièce à celle d’Olivier, le traitement polytemporel, si on veut, la stratification de plusieurs temporalités. Puis dans la pièce pour Bozzini, j’avais aussi utilisé des métronomes indépendants, puis c’était un peu un défi de reprendre cette idée de stratification rythmique, mais sans l’aspect technologique. C’est en fait une idée de la fin du Moyen-Âge avec l’Ars subtilia, les canons de corrélation, avoir un motif qui se présente à une certaine vitesse, puis avoir le même motif en motif apparenté qui se présente à une vitesse distincte, reliée par un ratio spécifique.

C’est un peu aussi une idée que Olivier a prise pour son Quatuor, de lier l’aspect harmonique puis l’aspect rythmique, c’est-à-dire d’avoir des intervalles de hauteur formulés par des ratios qui sont repris aussi dans le rythme. C’est le genre de technique qu’on partage dans nos manières de travailler. Ça, ça a été un aspect important, donc l’espèce de présentation constante de motifs étirés, contractés, puis toujours simultanément, un peu comme on retrouve dans certaines musiques de la Renaissance ou de la fin du Moyen-Âge, mais évidemment avec une esthétique différente.

C’est un premier aspect. Un autre aspect, ça a été, disons, d’avoir une accumulation de matériaux différents. On commence l’œuvre avec, mettons, un ou deux types de motifs, thèmes, si on veut, qui sont en interaction, puis à chaque section, il y en a un ou deux qui s’ajoutent et qui culminent. L’accumulation finit par créer ce genre de méandre de motifs qui sont en interaction, puis qui sont échangés entre les membres du quatuor. À certains moments de la pièce, les motifs sont présentés individuellement, puis à d’autres moments, ils se combinent et créent des motifs composites, si on veut, entre les instrumentistes. 

PANM360 : Dans ce quatuor, qu’est-ce qui vous est apparu le plus difficile à maîtriser, Meggie?

Meggie Lacombe : Je dirais le rythme. Les relations de tempos entre les sections, aussi. Il y a quelque chose de très mathématique et ça demande une grande précision. Si on se manque dans une des transitions, on va être un peu dans le trou pour le reste de la pièce. C’était aussi d’arriver à bien placer les rythmes qui peuvent sembler presque aléatoire, mais qui sont en vérité très très calculés. 

PANM360 : Sortir cet album sur un tout nouveau label, comme deux naissances simultanées, c’était prévu depuis le début? C’est quand même courageux…

Louis-Michel Tougas : Ça a été un moment de chance incroyable, si on veut. Ça faisait longtemps que j’avais en tête, pas nécessairement de fonder une maison de disques ou un label, mais d’avoir accès à des enregistrements de haute qualité d’œuvres que les compositrices et les compositeurs produisent, en particulier à Montréal. Un des enjeux dont on discute depuis des années avec les collègues, c’est qu’on compose des œuvres pendant six mois, huit mois, un an, puis l’œuvre est jouée une fois, dans une salle qui n’est pas nécessairement idéale, avec toutes sortes d’enjeux techniques, etc. C’est la fin de la vie de l’œuvre dans trop de cas, malheureusement.

L’idée de l’enregistrement est juste venue de ce constat. L’œuvre ne peut pas être reprise plein de fois, parce que ce sont des projets onéreux, ça prend beaucoup de temps, ça prend beaucoup de gens qui sont impliqués, surtout des pièces pour ensemble. Au moins, si on peut avoir un enregistrement de référence de ces œuvres-là, ça assure une pérennité.

À travers des conversations avec les compositeurs autour de moi, avec les ensembles aussi, on s’est dit, bon, ça serait bien si on mettait en place une sorte de plateforme où les gens pourraient proposer leurs œuvres, puis on pourrait enregistrer ça, puis leur donner une vie après la création. Idéalement, bien sûr, les œuvres seraient rejouées, mais au moins, il y aurait cette possibilité de mémoire. Puis aussi ce serait une opportunité pour les compositrices, les compositeurs, les ensembles, de présenter ce travail à l’international, sur Internet, d’avoir une forme de visibilité.

Quand Olivier Saint-Pierre m’a approché, il m’a dit, j’aimerais ça enregistrer ma pièce. Ça serait bien d’avoir un enregistrement de référence où ce n’est pas juste deux micros sur le devant de la scène, au concert de création. J’ai fait un travail, pas tout à fait comme un travail de production pop, mais quand même un peu inspiré de ça. Moi, j’ai un background comme batteur de musique jazz, pop, puis étudiant d’enregistrement aussi à McGill.

J’ai eu un peu d’expérience de production au-delà de juste enregistrer un concert comme un documentaire. Ça, c’est quelque chose qui m’intéressait, d’amener cette démarche-là dans la musique contemporaine et la musique classique, en produisant cet album un peu comme un album pop, c’est-à-dire qu’on a édité, il y a des sections, il y a des coupures, il y a du mixage, il y a huit micros sur le quatuor à cordes, il y a toutes sortes de traitements qui sont subtils. Ça ne sonne pas comme un album pop, évidemment.

Quand on écoute l’album, on se dit que c’est un enregistrement réaliste. On est tout à fait dans une esthétique réaliste, mais il y a quand même ce travail-là qui a été fait pour donner, disons, la meilleure version possible de la pièce ou une des meilleures versions possibles.

PANM360 : Pour le label Mnémosyne, c’est la même mission que le Quatuor Mémoire? Le répertoire montréalais/québécois?

Louis-Michel Tougas : Je ne dirais pas qu’on va se limiter à 100 % au répertoire québécois. Pour l’instant, ce sont, disons, les opportunités qui se présentent. Il y a des ensembles avec lesquels je discute qui veulent enregistrer aussi des pièces internationales.

PANM360 : Qu’est-ce qui s’en vient pour Mnémosyne?

Louis-Michel Tougas : Je ne sais pas jusqu’à quel point je peux donner des noms, parce que tout n’est pas signé dans les contrats. Mais je peux vous dire qu’il y a plusieurs jeunes ensembles en musique contemporaine, à Montréal, qui ont montré de l’intérêt à publier des albums. Également plusieurs compositrices et compositeurs. Donc, en 2026, il devrait y avoir plusieurs parutions, probablement avant l’été, dépendamment si les conditions le permettent. Mais on espère ça.  

PANM360 : Et pour le Quatuor Mémoire, Meggie?

Meggie Lacombe : Pour l’hiver et le printemps, nous avons trois concerts qui s’en viennent. Le 19 janvier, on a notre plateau double avec No Hay Banda. On va jouer une pièce de Hannah A. Barnes et Lily Koslow. On va explorer quelque chose d’un peu plus théâtral avec deux chanteuses. 

Le 20 février, on joue une autre œuvre d’Olivier St-Pierre. C’est un concerto pour quatuor et orchestre. Ça va être avec l’Ensemble Éclat. C’est organisé par la SMCQ.

Finalement, le 17 avril, on a un concert à la Chapelle du Bon-Pasteur (logée au Centre canadien d’architecture). Ce sera une pièce de Francis Battah. 

PANM360 : Merci à vous deux, d’avoir été présent, et surtout de créer de nouvelles opportunités pour la musique savante d’ici. Bon succès. 

CALENDRIER D’ACTIVITÉS DU QUATUOR MÉMOIRE

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