×

Iceage brise la glace

Interview réalisé par Stephan Boissonneault
Genres et styles : britpop / post-punk / rock

renseignements supplémentaires

Lorsqu’elle a débuté en 2008-2009, la formation post-punk copenhagoise Iceage se déchaînait en balançant des sons, puis en conservant ce qui lui semblait bon et allait tenir la route. Le chanteur Elias Rønnenfelt ne se souvient même pas de certaines phrases qu’il a écrites ni de ce qui les a inspirées. Selon lui, Iceage avait les yeux bandés durant cette période, comme un oiseau mal en point et aveugle qui vole sans but. Cela explique peut-être leur réputation de groupe qui prenait des risques sonores et voulait toujours s’enfoncer plus profondément dans la mêlée musicale. Alors qu’en fait, les gars n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient.

Seek Shelter, le cinquième album d’Iceage, est sorti il y a exactement un an. Il a été acclamé par la critique pour son équilibre entre le post-punk et la britpop pure et dure, puis parce qu’il s’agit de l’album le plus accessible du groupe. Iceage se caractérisait dès le départ par son étrangeté et sa soif d’influences. Le groupe s’appuie manifestement sur sa guitare à la fois dissonante et mélodique ainsi que sur sa batterie tonitruante, mais aussi sur l’approche parolière de Rønnenfelt. Ce dernier laisse volontairement ses textes dans le flou, les utilisant comme une sorte d’autothérapie qu’il oublie parfois complètement.

Nous nous sommes entretenus avec Rønnenfelt, avant le concert d’Iceage ce dimanche à la salle Ausgang Plaza. Il était à Copenhague en train de boire du vin et de fumer (lors d’une fête chez lui, vraisemblablement). Il a été question de l’évolution de sa stratégie parolière, de la manière dont les gens interprètent ses textes et de l’utilisation de la musique comme moyen de documenter sa propre folie.

PAN M 360 : Diriez-vous que Copenhague est une ville inspirante pour un artiste comme vous?

Elias Rønnenfelt : Peut-être que n’importe quelle ville pourrait l’être, mais Copenhague c’est chez moi. Et puis c’est le milieu dans lequel j’ai grandi en tant qu’artiste. Alors oui, je pense que c’est une source d’inspiration. Ça me met dans un état d’esprit propice, mais il y a aussi beaucoup de cette mentalité villageoise. Et une partie de la culture qui est un peu en retrait. Donc, c’est aussi une source d’inspiration dans le sens qu’il y a des choses à détester!

PAN M 360 : Je sais que vous écrivez vos textes d’une traite, pour les albums. Devez-vous vous retirer ailleurs pour le faire?

Elias Rønnenfelt : C’est ce que j’ai fait pour les derniers albums. Lorsque je connais la date à laquelle nous entrons en studio, je me retire généralement quelque part et je travaille sur tous les textes en même temps, pour essayer de créer une sorte de non-narration. Seulement pour que ce ne soit pas trop éparpillé, pour que ça provienne d’un état d’esprit unique. Je n’ai jamais vraiment trouvé de formule qui fonctionne tout le temps. Ça prend toujours un nouvel angle d’attaque, quoi qu’il arrive. Mais, parfois, on a une sorte de lucidité et les choses viennent à nous. Et d’autres fois, il faut faire des efforts pour y arriver.

PAN M 360 : Pensez-vous que vos chansons évoluent en fonction de ce qui se passe dans le monde? C’est-à-dire qu’on les interprète ainsi?

Elias Rønnenfelt : Avec du recul ou pendant que j’écris?

PAN M 360 : Après coup, je suppose, pour les auditeurs? Seek Shelter est considéré comme un album sur la pandémie, mais il a été écrit avant que tout cela n’arrive.

Elias Rønnenfelt : Je pense que cet album a fini par être un album « pandémique » parce qu’il est paru dans ce contexte, et beaucoup de gens m’ont dit qu’ils le trouvaient étrangement proche de la nouvelle réalité dans laquelle ils se trouvaient. Et le titre semble assez approprié… Mais ce n’était pas du tout intentionnel. Je crois qu’on adapte toujours le contexte pour qu’il nous convienne. Si vous éprouvez quelque chose ou avez le cœur brisé, par exemple. La chanson vous touche et parle de vous, de votre état précis. C’est ce qui fait sa beauté.

PAN M 360 : C’est vrai. Lorsque vous diffusez une chanson dans le monde entier, elle n’est plus vraiment à vous; les gens peuvent l’interpréter comme ils le souhaitent. Est-ce que cela vous stimule?

Elias Rønnenfelt : Il y a des gens qui viennent me voir à des concerts ou qui m’écrivent, ils sont émus aux larmes pleurent et m’expliquent en détail que telle ou telle chanson correspond à la perte d’un ami ou d’un chat, ou même à une période de transition, ou que telle chanson est désormais liée à cette période de leur vie. C’est sans doute le plus beau compliment qu’on peut recevoir. Que la chanson ait pu muter, en quelque sorte, selon l’état d’une personne.

PAN M 360 : Et on ne peut jamais s’attendre à ça, quand on écrit une chanson.

Elias Rønnenfelt : Non, je n’écrirais jamais quelque chose d’intentionnellement ou d’universellement vague en me disant « Oh oui, beaucoup de gens vont comprendre ça! ». (rires)

PAN M 360 : Alors pourquoi écrivez-vous? Vous êtes musicien et c’est votre travail, bien sûr, mais est-ce cathartique pour vous? Votre esprit est-il toujours en train de s’emballer?

Elias Rønnenfelt : Oui, mon esprit s’emballe constamment! Écrire est devenu une sorte de véhicule. C’est l’un des rares moyens que j’ai à ma disposition pour donner un sens aux choses. Lorsque je n’exprime pas mes émotions, et celles-ci sont généralement assez difficiles à partager. Je n’ai jamais consulté un psy ou un autre spécialiste du genre, vous savez. Je ne suis pas nécessairement futé, mais je dirais que l’écriture de chansons est un moyen d’essayer de canaliser ce tourbillon de sentiments ou de vécu, une façon de le contenir et de le rendre tangible. Donc oui, je sais, si je ne le faisais pas, je pense que je deviendrais fou.

PAN M 360 : Il y a beaucoup de petites références à la religion dans les chansons d’Iceage, cela semble presque omniscient. Êtes-vous religieux ou est-ce que ces références se glissent d’elles-mêmes dans vos chansons?

Elias Rønnenfelt : Je ne me définirais pas comme une personne religieuse, mais je ne suis pas non plus particulièrement non religieux. Je viens d’un milieu catholique et je suis allé à l’école chrétienne. Donc, dès mon plus jeune âge, cette imagerie a servi à donner un sens aux choses. Puis dès le premier jour, avec cette éducation religieuse, ces histoires m’ont permis de donner un sens aux petites choses, à ce que nous vivons ici et au quotidien. Ça arrive, c’est tout. Cette imagerie s’applique naturellement, mais parfois je m’en lasse, comme si j’étais en train d’écrire et que je me disais « Oh non, je recommence à parler de cette merde à consonance catholique »! Je suppose que ça fait partie du processus.

PAN M 360 : C’était bien de faire une pause de tournées à cause de la pandémie? Vous avez mis le paquet pendant plusieurs années. On aurait dit que vous étiez en tournée depuis toujours!Elias Rønnenfelt : Nous sommes sur la route depuis que nous avons 17 ou 18 ans; nous faisons de 100 à 150 concerts par an. C’était une bonne chose, en définitive. Je pense que ça nous a sauvés, d’une certaine manière. J’ai toujours été assez accro à la fuite et j’ai beaucoup de mal à rester un peu au même endroit. Dans ma vie, dès que je pouvais avoir des moments paisibles, j’allais immédiatement voir ailleurs et je cherchais l’instabilité. La pandémie nous a imposé la stabilité. Et ce n’était pas aussi difficile que je le croyais! Mais après un an, peu importe, vous vous dites « OK, je pense que j’ai appris ma leçon, maintenant je suis prêt à m’y remettre ».

Inscrivez-vous à l'infolettre