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Parlons aujourd’hui de Ziad Rahbani (1956-2025), grand musicien, réformateur, visionnaire du jazz à l’orientale. Également, on ne peut pas éviter de rappeler qu’il était le fils de Fayrouz, superdiva du Levant que d’aucuns considèrent comme la plus grande chanteuse libanaise de tous les temps. Son défunt père, Assy Rahbani était un des deux principaux songwriters de Fayrouz. Ziad Rahbani est mort le 26 juillet dernier de problèmes rénaux, il était âgé de 69 ans.
Les mélomanes férus de musique orientale moderne, de musique classique arabe et de jazz moderne savent peut-etre l’importance historique de Ziad Rahbani et de sa contribution à la musique. Artiste complet, il fut aussi parolier et dramaturge. Son théâtre tragi-comique était teinté d’une opposition profonde au sectarisme religieux ou communautaire, ses inclinations gauchistes étaient aussi connues au Liban.
Sa posture progressiste, toujours marginale au Liban et dans la région, l’avait mené à se retirer progressivement de la vie culturelle active, au point de vivre reclus à son domicile de Hamra à Beyrouth et ne sortir que rarement de chez lui. Ce dont rêvait Ziad ne s’est pas produit dans son pays. La déception, la démobilisation, la dépression et l’isolement précédèrent sa mort physique.
Triste déclin, triste fin, force est de déplorer.
Ziad Rahbani n’en est pas moins important, des artistes libanais et beyrouthins expatriés (pour des raisons évidentes) ont ainsi entrepris de lui rendre hommage par un spectacle musical et théâtralisé de son œuvre. Puisque toustes devraient découvrir l’art de ce grand artiste et visionnaire libanais , PAN M 360 vous présente cette interview avec Johnny El Hage, homme de théâtre et grand admirateur de Ziad Rahbani.
CE LUNDI 3 NOVEMBRE À LA SALLE CLAUDE-LÉVEILLÉE DE LA PDA
PAN M 360 : Ce mélange que proposait Ziad était tout à fait unique et peu connu malheureusement des Occidentaux. C’est l’occasion pour le public montréalais, en ce 3 novembre, de s’y frotter. Tard, trop tard mais… mieux vaut tard que jamais. Johnny el Hage, vous avez conçu un spectacle racontez-nous !
Johnny El Hage : C’est un voyage dans l’univers de Ziad Rahbani. On va mettre l’accent sur la musique et le théâtre et aussi sur des émissions de radio qu’il a faites entre les années 1965 et 1990. Et aussi, on va réfléchir un peu sur ses idées politiques qui furent exprimées dans son œuvre.
PAN M 360 : Parce qu’il était très politique, effectivement. Très à gauche, il critiquait vertement tous les gouvernements libanais au pouvoir sous lesquels il a vécu.
Johnny El Hage : Il a même soutenu le Hezbollah parfois, qu’il avait parfois tendance à considérer comme une force libanaise de la résistance plutôt que terroriste. Et donc, oui c’était une figure controversée. Longtemps, il a été un avocat de la résistance, forcément anti-establishment. Il était campé très à gauche. Il fut même proche du parti communiste.
Et ce qui est spécial chez lui, c’est qu’il vient d’une famille à l’opposé de cette posture politique. Dans sa vingtaine, il avait laissé sa famille de Beyrouth Est, il était parti à l’ouest de la ville à l’époque de la guerre civile. Sa musique et son théâtre reflétaient forcément sa vision politique. Il souhaitait un vivre ensemble, une reconnaissance de l’autre que nous ne connaissons toujours pas, cet autre Libanais d’une religion différente, d’une pensée différente, d’une conviction différente.
PAN M 360 : Il souhaitait donc la réconciliation des factions libanaises et aussi et une réplique unifiée du Liban face à Israël et à toutes les forces jugées impérialistes.
Johnny el Hage : Oui, il a essayé de déconstruire les divisions nationales. Il a essayé de vivre avec les musulmans de Beyrouth, il a travaillé avec eux, il a tout fait en son pouvoir pour faire comprendre aux chrétiens du Liban que leurs compatriotes musulmans étaient beaucoup moins différents d’eux qu’ils ne le croyaient. Et que ces musulmans se battaient contre les occupations d’Israël dans le pays, et qu’ils souhaitaient aussi l’équité.
PAN M 360 : Essayons de voir rapidement sa contribution à la musique. Ziad créa des chansons mais aussi un jazz moderne incluant les musiques cubaines, brésiliennes et, bien sûr, arabes.
Johnny el Hage : Il fut un pionnier dans l’intégration de la musique arabe moderne et de la musique classique arabe dans le jazz. Il a même fait dévier l’œuvre originale de sa mère, Fayrouz, de son père, Assy, et de Mansour, son oncle. Les frères Rahbani et leur interprète Fayrouz étaient très romantiques et traditionnels dans leurs chansons, leur objet était de procurer de la joie, de l’espoir et du rêve au peuple libanais. Et lorsque Ziad a fait des chansons pour sa mère (après le décès du paternel), Fayrouz a dévié de cette posture. Exprimées désormais dans une langue (ou un dialecte) plus proche du peuple, les chansons de Fayrouz évoquaient alors l’existence quotidienne des gens, ce que les humains vivaient vraiment à Beyrouth et au Liban – pauvreté, violence politique, etc.
PAN M 360 : Et son théâtre était aussi exprimé ainsi, on imagine.
Johnny el Hage : C’était génial, ce théâtre politique. Et pendant la guerre civile, il se produisit dans l’Ouest et dans l’Est de Beyrouth. Il jouait pour les chrétiens et pour les musulmans.C’était aussi une de ses critiques très fortes des pouvoirs en place. C’était sa lutte et c’est encore notre lutte. Son théâtre tragi-comique déclenchait les rires et les larmes en évoquant nos réalités au quotidien. Même si notre vie était de la merde, on pouvait en rire après en en avoir pleuré – ou l’inverse.
PAN M 360 : Sur le plan formel, comment son théâtre se déclinait-il?
Johnny el Hage : Ziad écrivait des scénarios inspirés des gens ordinaires, issus de tous les coins de la ville. Ces gens ordinaires étaient mis à contribution et exprimaient leur préoccupations sur scène à travers les textes de Ziad. Ses acteurs étaient donc des citoyens qui avaient d’autres emplois quotidiens que l’art ou le théâtre – barman, journalier, reporter, etc.
PAN M 360 : À un moment donné, nous a-t-on déjà expliqué, ce théâtre a cessé. Pourquoi ?
Johnny el Hage : Oui, à la fin des années 90, il a cessé de faire du théâtre. Et il disait ne plus savoir que dire, avoir tout dit tout ce qu’il avait à dire parce que rien n’avait changé sur la scène politique au Liban. Il s’est progressivement isolé tout en se consacrant à la musique.
PAN M 360 : Comment avez-vous monté ce spectacle consacré à Ziad?
Johnny el Hage : Nous avons repris des extraits de son théâtre et de ses émissions de radio. Il y a une narration tirée de ses pièces, monologues ou même de son journal personnel. Nous reprenons aussi ses chansons et ses musiques représentatives de la situation politique et de la vie que nous avons vécue là-bas. Plusieurs de ses chansons que nous connaissons par cœur nous ont été introduites par son théâtre. Nous avons donc pris quelques-unes de ses chansons qui ont été composées et publiées dans des concerts, d’autres dans des morceaux de théâtre, et nous les mélangeons avec quelques-unes de ses œuvres de théâtre, quelques monologues de théâtre, de quatre différentes pièces créées entre 1975 et 1995. C’est une combinaison, en quelque sorte, de ce travail colossal entre la musique, le théâtre, la radio et la politique.
PAN M 360 : Parlons aussi de sa musique. Excellent pianiste et compositeur, Ziad mélangeait la musique arabe, moderne, populaire et classique avec le jazz moderne et le jazz contemporain, même la fusion du jazz avec la soul, le funk, les musiques cubaines ou brésiliennes.
Johnny el Hage : Ziad refusait l’étiquette jazz arabe. Il disait non, ce n’est pas du jazz arabe, c’est du jazz et d’autres musiques du monde avec des éléments arabes.
PAN M 360 : C’était pour vous important de monter ce spectacle, jusqu’à quel point?
Johnny el Hage : Quand Ziad est mort le 26 juillet dernier, on a commencé à m’appeler et on m’a demandé ce que je ferais. Sans aucun plan, sans aucune préparation, les gens se sont présentés spontanément à notre espace culturel dédié à l’expression arabe. Pas seulement des clients réguliers mais aussi des musiciens et des acteurs. Et en quatre jours, nous avons monté un spectacle avec une dizaine d’artistes.
Nous avons alors réalisé ensemble notre amour et notre admiration pour son œuvre. C’est pourquoi nous avons proposé de peaufiner ce concept spontané pour le présenter au FMA, avec des acteurs, chanteurs, musiciens – oud, claviers, basse, percussions, violon, trompette, guitare. Une bonne fusion d’instruments, d’instruments arabes et occidentaux.
PAN M 360: À la mémoire de Ziad, dont l’œuvre lui survit et lui survivra.























