FIJM 2026 | Louis Cole et David Binney, figures incontournables d’une famille élargie à Los Angeles

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Ces dernières années, le jazz californien a été étroitement associé à cette communauté dirigée par le saxophoniste ténor Kamasi Washington — une communauté au sein de laquelle plusieurs artistes travaillent à la croisée du jazz acoustique des années 1960, du hip-hop et de la musique électronique. On pense naturellement à Thundercat et Terrace Martin, entre autres, dont beaucoup avaient collaboré aux enregistrements de Kendrick Lamar une décennie plus tôt. Il existe toutefois d’autres communautés créatives à Los Angeles, à commencer par la grande famille gravitant autour du batteur, chanteur, rappeur, compositeur et chef de big band Louis Cole. La claviériste colombienne Isis Paola Giraldo, qui a vécu de nombreuses années à Montréal, fait partie de ce big band, tout en menant son propre projet, Chiquita Magic, avec le superbe batteur Justin Brown. Ils se sont produits ce week-end au Balcon et ont été rejoints par Louis Cole et David Binney tard dans la nuit de jeudi à vendredi.

Un peu plus tôt, le Louis Cole Big Band avait enchanté des milliers de festivaliers lors de cet événement. Deux chanteurs vêtus d’armures médiévales (non, ce n’est pas une pub pour Bélair Direct) arpentaient la scène tandis que le batteur, à droite, enchaînait les prouesses percussives, tout en chantant et en dirigeant ce grand ensemble d’excellents musiciens. Nous l’avions vu il y a deux ans au Studio TD ; Louis Cole a trouvé l’équilibre parfait entre divertissement, humour et créativité complexe — c’est-à-dire que des grooves d’inspiration électro et hip-hop (breakbeats, house, jungle, drum ’n’ bass, footwork, etc.) sont au cœur de la trame rythmique d’une composition orchestrale entièrement centrée sur ces nouveaux grooves, qui dictent les parties des instruments à vent et leur soutien harmonique.

Le lendemain, vendredi au Gesù, le saxophoniste chevronné David Binney et son Action Trio nous ont fait découvrir une autre facette de l’œuvre de Louis Cole. Accompagné de l’excellent contrebassiste serbe Pera Krstajic, David Binney parvient une fois de plus à renouveler son univers sonore ; il reste un virtuose du saxophone alto, toujours en phase avec le jazz le plus novateur et le plus contemporain du moment.

Et comme David Binney et moi nous connaissons depuis 35 ans (ça sert au moins à ça d’être vieux) , il m’a été relativement facile d’accéder aux coulisses pour cet entretien. Tous ceux qui aiment véritablement le jazz apprécieront l’histoire de cette famille élargie !

David Binney : Content de te voir !

PAN M 360 : Content de te voir aussi ! Bon, tu sais, j’avais eu l’idée de discuter un peu avec toi, Louis (Cole) et Pera (Krstajic), donc si ça te va, on peut en parler.

David Binney : À nous trois, ça fait un groupe, tu sais.

PAN M 360 : Alors, comment ça va ?

David Binney : Ça va. Ça va. Bon, je vais juste aller chercher Louis.

PAN M 360 : Vous avez pris l’avion depuis L.A. pour venir ici ?

Pera Krstajic : Oui, c’est vrai, mais on est arrivés il y a deux jours pour jouer hier au concert du big band de Louis.

PAN M 360 : Oui, j’ai vu ce concert. Génial ! J’ai aussi vu celui d’il y a deux ans, au studio. Tu y étais ?

Pera Krstajic : Non, c’était la première fois que j’y jouais cette semaine.

PAN M 360 : C’est ta première fois à Montréal ?

Pera Krstajic : Oui. C’est génial jusqu’à présent.

PAN M 360 : Oui, c’était un super concert hier.

Pera Krstajic : Merci, oui. On s’est bien amusés. C’est une ville sympa. Très animée, oui. Je ne m’étais pas rendu compte que ce festival était aussi important.

PAN M 360 : Eh bien, c’est énorme. C’est probablement le plus grand de ce continent.

Pera Krstajic : C’est vrai, oui. C’est assez fou.

PAN M 360 : Très bien. Bon, je vous rappele connaître David depuis environ 30 ans, quelque chose comme ça.

David Binney : 1990, je crois. Ouais, quelque chose comme ça.

PAN M 360 : Donc, ça fait 35 ans. Bon, on ne se parle pas tous les ans, mais de temps en temps, on se retrouve. Et c’est le moment de se retrouver, parce que j’aime bien toute cette nouvelle génération de musiciens qui vient de Los Angeles ; ton Action Trio, le big band de Louis dont vous faites partie, mais aussi Chiquita Magic, Isis Giraldo… Bon, qu’est-ce qui se passe pour toi, pour Louis ? Et puis, comme je l’ai dit, je connais Isis Giraldo parce qu’elle a vécu à Montréal et qu’elle était impliquée au Café Résonance, où elle jouait beaucoup.

David Binney : Ouais, on a joué avec Isis tard dans la nuit, jusqu’à 3 heures du matin, c’était une soirée mémorable !

PAN M 360 : Et toi, Louis, comment as-tu rencontré Isis Giraldo ?

Louis Cole : Elle était au mariage d’un de mes amis. J’ai un groupe avec Geneviève Artadi qui s’appelle Knower, et notre ami commun, Hans Berhnard, qui a lui aussi étudié à Montréal, jouait de la basse. Et Isis a aimé ce qu’on a fait lors de ce mariage.

PAN M 360 : Eh bien, j’ai découvert qu’elle jouait dans ton big band il y a deux ans, quand tu es venu au Studio TD. Jeudi dernier, j’ai donc vu ce groupe pour la deuxième fois. J’ai aussi écouté ton projet avec Jules Buckley et le Metropol Orkest. Il s’est montré très fidèle à ton univers musical.

Louis Cole : Eh bien, je veux dire, il m’a laissé m’occuper de tous les arrangements, de toute l’orchestration et tout ça. Il était cool sur ce point. Je pense que ça a facilité les choses. C’était d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je voulais travailler avec lui, parce qu’il m’a dit : « Oui, tu peux t’occuper de tout ça. »

PAN M 360 : Après que tu aies écrit la partition, c’est lui qui a dirigé.

Louis Cole : Ouais, mais je ne savais pas vraiment quelle importance ça avait ni en quoi consistait exactement ce travail. Mais après l’avoir vu à l’œuvre, je me suis rendu compte qu’il savait vraiment comment structurer une répétition et tirer le meilleur son possible de l’orchestre. En gros, je lui explique du mieux que je peux ce que je veux, et il réussit très bien à obtenir cette interprétation du Metropol Orkest.

PAN M 360 : Et avez-vous eu l’occasion de travailler avec d’autres grands ensembles de ce genre ?

Louis Cole : On a donné un concert avec un orchestre à Londres une fois, avec des gens qu’il connaissait personnellement. Son propre orchestre, je crois, qu’il avait monté lui-même, et c’était incroyable. Ouais, ils sonnaient super bien.

PAN M 360 : Et que s’est-il passé dans la dernière étape de ton évolution, de celle de ton ensemble, de ta direction artistique, de la façon dont tu veux que ça soit ?

Louis Cole : Tu veux dire, ce que je viens de sortir tout récemment ?

PAN M 360 : Oui.

Louis Cole : Eh bien, je veux dire, c’était ce projet avec l’orchestre. Donc, je ne sais pas. Ce serait cool de recommencer, mais j’essaie de déterminer quelle sera la prochaine étape. J’écris simplement tous les jours.

PAN M 360 : C’est toujours comme ça.

Louis Cole : Oui.

PAN M 360 : Et parfois, quelque chose émerge, et voilà.

Louis Cole : Exactement. Ouais, je veux dire, je sais que si je laisse simplement passer un peu plus de temps, ça commencera à prendre davantage forme. Mais pour l’instant, je me contente d’écrire et de voir où l’inspiration me mène.

PAN M 360 : Ce qui est très intéressant, c’est que c’est toujours du divertissement en même temps. Donc, tu as une quête créative, mais tu aimes aussi créer du plaisir.

Louis Cole : Ouais, enfin, j’essaie de rester fidèle à ce que je veux transmettre à travers la musique. Et on passe notre temps à faire les fous. Donc, je veux dire, c’est assez authentique, je pense.

PAN M 360 : Oui, ça vient naturellement. Et puis c’est une grande tribu, donc il faut quand même s’organiser un peu.

Pera Krstajic : Oui, mais tout le monde est professionnel dans ce processus. On connaît notre métier. Personne ne s’emporte, donc on n’a pas besoin d’être intolérants ou quoi que ce soit. En gros, tout le monde est ami.

PAN M 360 : Et donc, quel sera le prochain projet dans les six prochains mois ou dans un an ?

Louis Cole : Je vais simplement continuer à composer tous les jours.

PAN M 360 : Est-ce une sorte d’atelier permanent ?

Louis Cole : Ouais, enfin, je ne convoquerai pas les membres du groupe tant que je ne saurai pas exactement à quoi ressemble la musique. Tu sais, tant que je n’aurai pas composé et arrangé la musique. Du moins, depuis que je fais de la musique, ça a toujours été comme ça.

PAN M 360 : Eh bien, c’est comme ça qu’on construit un véritable édifice créatif.

Louis Cole : Ouais, je le pense aussi.

Trio ACTION

PAN M 360 : Bon, parlons maintenant du trio Action. J’aimerais peut-être que vous me rappeliez comment vous vous êtes rencontrés.

Louis Cole : En fait, j’étais en couple avec Geneviève Artadi. Et Dave Binney lui faisait des avances au club de jazz. Geneviève est restée en contact avec lui et lui a envoyé notre musique. Moi aussi, j’avais entendu parler de Dave.

David Binney : Laisse-moi raconter, parce qu’il y a quelques détails supplémentaires. Bon, il y a Geneviève prés de moi. C’était quel concert, d’ailleurs ? Je ne me souviens plus de la musique, mais la salle était pleine à craquer. Geneviève est là, et je lui dis quelque chose. Et tu sais comment est Geneviève, elle est hilarante. On s’est mis à rire. Et puis je n’arrêtais pas de lui demander si elle voulait une bière. Je lui ai littéralement posé la question cinq fois. Et elle a fini par dire oui. Et là je me suis dit : « Waouh, d’accord, super. » Je buvais une bière avec elle, et c’est là que tu es venue.

Et elle m’a dit : « Oh, c’est mon copain. » Et je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai juste fait un genre de : « Salut, ça va ? » Et puis tu es parti. Je me suis dit : « D’accord… » Mais elle m’a envoyé la musique qu’ils jouaient. Je l’ai écoutée, et je me suis dit : « Waouh, c’est génial. » Et puis il m’a envoyé un e-mail le lendemain. Je me suis dit : « Mec, je suis vraiment désolé. Je ne savais pas que c’était toi. Je suis fan de ta musique. Waouh. Et depuis ce moment-là, on est super proches. C’est comme une famille. Et on a fait des tonnes de morceaux ensemble. C’est comme une famille.

Et puis j’ai rencontré Pera en Serbie, à Belgrade. À Belgrade. Il avait 18 ans. Il était venu à un concert où je jouais avec Vasil Hadzimanov. Vasil faisait partie de mon groupe dans les années 90 à New York. Mais je ne savais pas qu’il était retourné en Serbie ; ça faisait des années que je ne lui avais pas parlé. Et il m’a proposé de venir faire une tournée avec eux. Et j’y suis allé, j’ai fait cette tournée.

Pera Krstajic : Il y avait en quelque sorte la partie acoustique du concert, que j’ai jouée, puis la partie électrique, avec laquelle vous avez d’ailleurs continué à tourner avec ce groupe.

David Binney : Et je n’avais aucune idée que Vasil était célèbre en Serbie. Ses parents étaient célèbres, et lui aussi. Et donc on a fait cette tournée plutôt sympa. Et je suis en quelque sorte tombé amoureux de Belgrade et de tout ce qui va avec. On a monté un trio là-bas, un peu similaire à celui-ci. Et Pera et moi sommes devenus amis et on a lancé cet Action Trio ; j’ai fini par épouser une fille de là-bas. Du coup, j’allais souvent en Serbie, on traînait ensemble, puis Pera est venu aux États-Unis, à Los Angeles, et on a monté ce trio depuis.

Crédit photo Louis Cole Big band: Benoît Rousseau

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