Festival de Lanaudière | Leonardo Garcia Alarcon/Le Couronnement de Popée de Monteverdi : les lois du marché version 1642

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin
Genres et styles : baroque / opéra

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Après avoir ébloui le public et les critiques en 2023 au Festival de Lanaudière, avec un Orfeo magistral de Monteverdi, le chef Leonardo Garcia Alarcon et sa Capella Mediterranea sont de retour en 2025, le 6 juillet à l’Amphithéâtre. Cette fois, c’est Le Couronnement de Popée, ultime opéra de Monteverdi, qui sera interprété avec sensiblement les mêmes solistes, mais un orchestre plus économe. J’ai parlé de cela avec le chef, et aussi d’un deuxième concert qu’il donnera le 8 juillet, intitulé Monteverdi et les sept péchés capitaux. En trois questions/réponses, plongez dans l’univers monteverdien, avant d’être imprégnés de sa musique.

PanM360 : Orfeo est un opéra révolutionnaire, que Monteverdi a créé dans la force de l’âge, à 40 ans. Le Couronnement de Poppée date de l’année précédent sa mort à 76 ans en 1643. Quelles différences entre les deux mondes musicaux?

Leonardo Garcia Alarcon : Beaucoup de choses ont changé. En 1642, nous sommes passé 1637, qui a vu la création du premier opéra public à Venise. Monteverdi écrit donc pour des gens généralement plus jeunes et plus diversifiés. On y amène son chien, on y parle, on rit, c’est presque un cirque! Monteverdi adopte un style plus direct, et a recours à des usages à la mode, comme le travestissement, et il introduit des histoires d’amour parallèles, plus légères, qu’on appelle ‘’satellites amoureux’’. La comédie y tient également une place certaine, car Monteverdi s’adapte au style populaire de la commedia dell’arte. 

Tout le contraire de l’Orfeo, écrit pour la Cour de Mantoue, qui est un opéra presque sacré, dans lequel les personnages sont associés aux fondements éthiques de l’humanité, aux questions de vie et de mort. On s’y demande comment résoudre le passage d’un état à l’autre, et on y entend que la réponse est la musique (même si en fin de compte, ça échoue). En réalité,nous sommes encore dans un monde de la Renaissance. Poppée emmène le public ailleurs. Pour la première fois dans l’opéra, on y voit et entend des personnages historiques, qui ont vraiment existé, pas des dieux ou des mythes. Les forces ‘’divines’’ s’y trouvent encore (la Vertu, la Fortune et l’Amour, qui se chamaille sur laquelle a le plus d’influence sur les humains), mais les rôles centraux demeurent tenus par des personnes historiques, Néron, Poppée, Sénèque, etc. 

Le contexte social est aussi différent. L’opéra suscite la méfiance, voire l’hostilité du pape. Ce dernier a d’ailleurs annulé l’institution à Rome. Mais Venise garde jalousement une indépendance affirmée, et se permet donc de tenir tête. Poppée est donc un grand pas pour l’opéra. Finalement, l’opéra est désormais un business. On doit vendre des billets, et on doit garder les coûts de production dans une palette minimale pour pouvoir être rentable! C’est pourquoi on ne peut se permettre un orchestre énorme comme dans Orfeo. À la même époque, le compositeur Francesco Cavalli écrit des opéras qui le ruinent, tellement les coûts de production surpassent les revenus. Il est obligé de marier une dame riche, qui lui sert de mécène!

PanM360 : Parlons de l’orchestration de Poppée. Elle pose problème. Nouis avons des manuscrits de la main de copistes, mais pour des représentations différentes, et avec des différentes notables. La partition utilisées lors de la création est disparue. Nikolaus Harnoncourt a largement étudié le sujet et légué une vision de la chose, par exemple. Mais celle-ci demeure très personnelle. Vous avez donc dû faire des choix. Lesquels et pourquoi?

Leonardo Garcia Alarcon : Harnoncourt prend clairement le parti d’une construction à la Orfeo, avec un grand orchestre. C’est aussi la nature de l’un des manuscrits qui nous sont parvenus, et qui correspond à une partition possédée par Cavalli (le compositeur mentionné plus tôt). C’est une version somptueuses de l’écriture, probablement utilisée pour des représentations à Naples. Ironiquement, cette version contribuera à la naissance et l’épanouissement ultérieur de l’opéra dit ‘’napolitain’’. Pour ma part, j’ai choisi de me rapprocher de l’original, celui de la création, qui n’est pas disponible, mais dont on peut déduire les contours. Ceux-ci nous informent sur un orchestre relativement réduit. Pour les raisons économiques citées tout à l’heure. À cela j’ai ajouté quelques couleurs qui ne sont pas étrangères à Monteverdi, quand on sait quel pouvoir de suggestion il donnait à divers instruments dans la transmission d’affects précis. On peut donc présumer un orchestre très réduit, avec deux violons, un luth (ou deux) et un clavecin, auquel mon choix personnel ajoute des cornets, des flûtes, une harpe. Il me semble que ça correspond à la fois à une situation historique très précise et un idéal expressif argumenté. 

PanM360 : Ça c’est le 6 juillet à 16h à l’Amphithéâtre. Le 8 juillet, à l’église de Saint-Jacques, vous donnerez Monteverdi et les sept péchés capitaux. Qu’est-ce que c’est, et pourquoi le faire?

Leonardo Garcia Alarcon : L’idée de ce programme m’est venue alors que j’accomplissais une longue période de résidence au Théâtre Malibran à Venise. Un endroit superbe, ou l’on est entouré d’œuvres d’art magnifiques, et beaucoup portant sur le thème des péchés capitaux. J’ai fait le lien avec l’époque de la composition du Couronnement de Poppée, pendant laquelle Monteverdi a également écrit La selva morale e spirituale. La selva est comme une antithèse de Poppée. Elle est morale et se veut vertueuse, alors que Poppée est l’opposé. Sachant que les Sept péchés capitaux sont une création papale du 13e siècle (italienne donc), je me suis dit que ce serait fascinant de creuser tout le répertoire lyrique, sacré et populaire de Monteverdi afin d’y extraire les parties qui illustrent chacun de ces aspects, puis en faire un programme cohérent. Et puis, il y a quelque chose de fascinant dans ces défauts honnis, encore plus que dans les vertus ‘’souhaitables’’. Elles invitent au drame et aux émotions puissantes. Tout comme aujourd’hui, on connaît bien plus l’Enfer de Dante que son Paradis, qui ne nous intéresse plus du tout. 

DÉTAILS POUR LE COURONNEMENT DE POPPÉE, LE 6 JUILLET AU FESTIVAL DE LANAUDIÈRE

DÉTAILS POUR MONTEVERDI ET LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX, LE 8 JUILLET AU FESTIVAL DE LANAUDIÈRE

Artistes 

Sophie Junker, soprano (Poppea) 

Nicolò Balducci, contre-ténor (Nerone) 

Mariana Flores, soprano (Ottavia, Virtú) 

Christopher Lowrey, contre-ténor (Ottone) 

Edward Grint, baryton-basse (Seneca) 

Samuel Boden, ténor (Arnalta, Nutrice, Damigella, Famigliare I) 

Lucía Martín Cartón, soprano (Fortuna, Drusilla) 

Juliette Mey, mezzo-soprano (Amore, Valletto) 

Valerio Contaldo, ténor (Lucano, Soldato I, Famigliare II, Tribuno) 

Riccardo Romeo, ténor (Liberto, Soldato II, Tribuno) 

Yannis François, baryton-basse (Mercurio, Littore, Famigliare III) 

Cappella Mediterranea 

Leonardo García Alarcón, direction

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