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Fanny choque le cock rock

Interview réalisé par Patrick Baillargeon
Genres et styles : hard rock / rock

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Fanny, c’est l’histoire assez unique des sœurs June et Jean Millington, nées à Manille d’une mère philippine et d’un père militaire américain, qui se sont retrouvées en Californie où elles ont embrassé leur passion pour la musique, montant des petits groupes avec des copines pour ultimement fonder Fanny en 1969. Premier groupe rock féminin à avoir fait paraître un album complet sur un major, Fanny est surtout le premier groupe féminin capable de rivaliser musicalement avec ses pairs masculins, démontrant que les filles pouvaient aussi bien, sinon mieux, rocker que les garçons; une influence majeure pour des groupes tels que les Runaways, les Bangles et plusieurs autres.

Entre 1970 et 1974, Fanny a fait paraître 5 albums avant de se saborder et disparaître des écrans radar, juste après avoir pondu son plus grand succès, Butter Boy, une chanson à propos de David Bowie qui a atteint la 29e place du palmarès rock de Billboard Hot 100 en 1975. Comme l’a dit le Thin White Duke, avec qui d’ailleurs Jean Millington a eu une brève liaison avant de marier son guitariste Earl Slick, « They were extraordinary: they wrote everything, they played like motherfuckers, they were just colossal and wonderful, and nobody’s ever mentioned them. They’re as important as anybody else who’s ever been, ever; it just wasn’t their time. ».

Mais, depuis quelques années, il semble que leur temps soit enfin venu, une réhabilitation et une reconnaissance dû en grande partie à tous ces anciens extraits de concerts circulant sur Youtube (une visite du très complet site du groupe au www.fannyrocks.com est aussi suggérée) et à l’accessibilité de leur matériel numérique, autrement plus difficile à trouver sur disque.

Le documentaire The Right to Rock, qui relate l’aventure de la bande et de son rêve inachevé, sera présenté à la 20e édition de Pop Montréal. Le film de la réalisatrice montréalaise Bobbi Jo Hart devrait aider à mousser davantage la réputation du groupe et jeter un regard plus éclairé sur son parcours méconnu. « Revivify Fanny. And my work is done », de rajouter Bowie…

En complément à la projection, la guitariste et co-fondatrice de Fanny, June Millington, viendra présenter le film pour ensuite accompagner sur scène les incandescentes rockeuses de NOBRO et interpréter quelques uns des morceaux phares de la mythique formation californienne, réunie depuis peu sous le nom Fanny Walked The Earth mais malheureusement freinée dans son élan par les soucis de santé des soeurs Millington.

Semblant bien remise d’une bagarre contre le cancer, la guitariste June Millington nous a accordé récemment une entrevue dans laquelle elle revient sur le parcours de Fanny ainsi que sur son implication auprès des jeunes musiciennes par le biais de l’Institute for the Musical Arts, qu’elle a co-fondé avec sa conjointe en 1986.

PAN M 360 : Fanny a récemment repris du service, faisant paraître l’album Fanny Walked The Earth en 2018. Suite à cette réunion, à laquelle toutes les anciennes membres ont été conviées, on a pu noter l’absence notable de la claviériste et chanteuse Nickey Barclay, qui était une musicienne tout de même importante dans le groupe à l’époque.

June Millington : Elle ne veut pas être en public. Je ne l’ai jamais vraiment bien connue, je dois dire. Elle ne veut pas être impliquée dans ce que nous faisons, alors c’est comme ça. Tu sais quand on a joué à l’Outfest de L.A. il y a quelques semaines, elle ne m’a pas manqué du tout. Notre musique se tient vraiment, que Nickey joue ou non. Nous l’avons prouvé, à ma grande satisfaction. On l’a prouvé à Los Angeles, en ressentant la musique telle qu’elle est. Et j’aime vraiment ça. C’est tout aussi puissant, parce que les chansons sont vraiment bonnes. La façon dont on les joue, il y a une certaine attaque, une certaine force.

PAN M 360 : En fait le coeur du groupe était à la base Brie Howard (aussi connue sous les noms de Brie Brandt, Brie Darling et Brie Berry et également philippino-américaine), Jean à la basse et vous à la guitare. Puis Brie a quitté (pour revenir, repartir et revenir encore) et a été remplacée à la batterie par Alice De Buhr. Ensuite Nickey Barclay a été ajoutée aux claviers et au chant pour la sortie de votre premier album, Fanny, en 1970. Donc Nickey n’était pas là à vos débuts…

June Millington : Jean et moi avons monté notre premier groupe quand nous étions au lycée, fin 1964, appelé The Svelts, et Alice et Brie en ont fait partie à différentes périodes. Nous avons essentiellement appris à jouer et à gérer notre propre matériel avant d’arriver à Los Angeles. Je dis toujours aux gens que si vous voulez comprendre Fanny, vous devez comprendre The Svelts. Essentiellement les Svelts avaient tout, peu importe qui en faisait partie. Les Svelts étaient à l’origine de notre façon d’attaquer la musique avec Fanny. Nous étions vraiment féroces, mais on a développé ça avant d’arriver à L.A. et de jouer au Troubadour où on a été repérées par la secrétaire du réalisateur Richard Perry. C’est pour ça qu’on a signé avec lui; on pouvait sentir cette férocité, on la sentait prête à exploser d’une autre manière. Puis Richard nous a appris à enregistrer et à écrire des chansons, et il nous a bien appris. On pouvait tout entendre sur nos disques, tout ce que chacune d’entre nous jouait. Avant ça, on ne savait pas comment enregistrer et c’est pour ça qu’il n’y a pas de bons enregistrements des Svelts. Avant d’arriver à L.A., notre son était très contenu, on apprenait la musique, on jouait dans des danses d’école. On n’essayait pas d’époustoufler les gens parce que ce n’était pas le bon moment pour ça. Mais après un certain temps, je me suis retrouvé à jammer avec Lowell George, Skunk Baxter et tous ces maîtres du son. On jouait tous ensemble et on développait ce qu’on appelle aujourd’hui le classic rock. Bien sûr, d’autres développaient aussi ce son, mais nous faisions tous partie d’un grand ensemble. Lorsque 1970 est arrivé et que nous avons sorti notre propre musique, quelques personnes se sont ouvertes à ce que nous faisions, petit à petit.

PAN M 360 : Vous avez mentionné le mot férocité… Diriez-vous que cette force vient en partie du fait que vous et votre sœur, étant philippino-américaines, avez eu à vous battre pour vous faire une place et vous faire respecter quand vous êtes venues vivre aux États-Unis et avez eu à faire face au racisme ? Peut-être aussi que votre orientation sexuelle vous a donné cette volonté de vous battre pour vous faire accepter à cette époque ?

June Millington : Pour mon orientation sexuelle, c’est venu un peu plus tard, vers 20 ans je dirais. Avant j’étais bien trop jeune et timide pour entreprendre quoi que ce soit avec une autre femme. Cette force je l’ai développée plus tard, après The Svelts. Je crois qu’on peut dire que cette force que Jean et moi avons est peut-être propre à tous les Philippins; ils ont un incroyable sens de la musique et ils sont très talentueux. Mais surtout, je crois que cette force nous l’avions en nous Jean et moi. On la sentait, c’était très fort. On a décidé de faire un groupe elle est moi parce que son petit ami jouait dans un groupe de surf. Je te laisse imaginer jusqu’à quelle époque on remonte là. Donc on a rencontré deux autres filles qui jouaient de la guitare et on s’est monté un groupe. On devait avoir 15 ou 16 ans. On s’est trouvé des concerts mais les garçons ne nous laissaient pas jouer sur leurs instruments, alors on s’est débrouillées pour avoir notre propre matériel. Ensuite on devait se trouver des shows. La guerre du Vietnam n’a pas été si mauvaise pour nous car elle nous a permis de jouer dans plusieurs bases de l’armée. On jouait pour les soldats, c’était assez incroyable. Et ensuite les teen clubs sont apparus. On y a donné pas mal de concerts, autour de 1967. Puis des shows dans les collèges, les lycées, les clubs. C’est ça qui nous a rendues fortes, ce fut notre entraînement, à la dure. Et tu sais aussi ce qui me donne une partie de cette énergie ? L’odeur des amplis Fender à lampes. Quand je sens ça, ça m’excite, je sais que ça va être fort. Je pense que Jean et moi sommes nées pour faire ça.

PAN M 360 : Vous avez déjà dit qu’après vos concerts, des filles venaient souvent vous voir pour vous demander comment former un groupe. Que leur répondiez-vous ?

June Millington : D’abord, d’être très disciplinée. Si ça ne fonctionne pas un soir, si vous vous plantez en concert, vous devez avoir la force de vous relever et poursuivre. Ça prend du cran et la force de persévérer. Tu peux avoir beaucoup de talent mais pas de courage. Il faut savoir se relever et continuer à avancer et à apprendre. Il faut répéter beaucoup et faire beaucoup de spectacles. C’est ce qu’il faut faire. Cela demande beaucoup de temps et d’efforts. Il faut être dévouée.

PAN M 360 : Vous êtes très impliquée auprès du Women’s Music Movement, vous avez réalisé de nombreux albums pour plusieurs musiciennes, vous opérez avec votre conjointe le Institute for the Musical Arts, un camp de rock pour les jeunes filles et les adolescentes… Bref, vous êtes depuis longtemps aux premiers rangs des combats des femmes dans le milieu de la musique. Diriez-vous que la situation a beaucoup évoluée pour les femmes dans les registres « rock » ou « pop » ?

June Millington : Les femmes sont beaucoup plus visibles qu’avant ça c’est certain. Elles sont libres de créer ce qu’elles veulent, dans plein de styles différents. Il n’est pas rare qu’un groupe de femmes obtienne de la visibilité. Mais un groupe de femmes ayant une série de succès aussi importants que ceux de groupes d’hommes tels que les Stones, les Beatles, Led Zeppelin et tant d’autres, ça ce n’est toujours pas arrivé à ce que je sache, et c’est ce que j’attends. Je ne parle pas de chanteuses solos comme toutes ces divas R&B ou vedettes pop, je parle de groupes. Il y en a eu, mais ces groupes n’ont eu qu’un succès limité, il n’y a pas eu de réelle constance, rien de comparable aux géants du rock. Qui va y arriver ? Je ne sais pas…

Film POP et Rock Camp Présentent Fanny: The Right To Rock + Performance de NOBRO et Fanny, L’Entrepôt77, mercredi 22 septembre, 20h

(photo principale: Michael Putland)

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