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Présenté ce lundi 23 mars, 19h30, à la Chapelle Saint-Louis – Le Saint-Jean-Baptiste, Battements réunit trois artistes émergents de la musique de création. PAN M 360 choisit de les présenter un à un avant le concert, nous poursuivons avec Emmanuel Lacob Lacopo et ses 2 œuvres au programme: Home et I Never Want To See That Day .
“Home, pour guitare classique, électronique et voix, est une œuvre intimiste qui explore la vulnérabilité à travers la forme musicale et une conception sonore expérimentale inspirée de l’éducation musicale rock et pop du compositeur-interprète Emmanuel Lacopo. I Never Want To See That Day est une œuvre de chambre à grande échelle pour guitare électrique, électronique, cordes, saxophone ténor et batterie. Inspirée par Godspeed You! Black Emperor et Julius Eastman, elle construit des textures évolutives et des mélodies lyriques avec une guitare traitée en direct qui façonne l’ensemble.”
PAN M 360: Rappelez-nous qui vous êtes, votre formation, comment vous en êtes venu à la composition, ce que vous avez généré jusqu’à maintenant.
Emmanuel Jacob Lacopo: Je suis guitariste et compositeur basé à Montréal. J’ai commencé à jouer de la guitare à l’âge de six ans grâce à l’aide de mon frère et de mon beau-frère, et mes premières influences musicales sont venues du fait d’écouter et de jouer dans des groupes de rock et de métal pendant mon adolescence. Même avant de vraiment comprendre l’instrument, j’écrivais déjà de la musique; la composition a donc toujours fait naturellement partie de ma relation à la musique depuis le tout début.
Lorsque j’ai découvert la guitare classique, je suis immédiatement tombé amoureux de l’instrument et j’ai décidé de poursuivre la musique sérieusement. Cependant, au cours de mes études, j’ai commencé à me sentir créativement limité par les attentes traditionnelles entourant la guitare, et pendant un certain temps j’ai même envisagé de m’en éloigner.
Un tournant est survenu lorsque j’ai reçu une bourse complète pour poursuivre une maîtrise à l’Université Yale. Mon professeur Ben Verdery m’y a encouragé à me reconnecter avec mes racines musicales et à explorer l’instrument plus librement, notamment en écrivant ma propre musique. J’ai également eu la chance d’assister à des cours de composition, ce qui a grandement élargi ma compréhension du son et de la forme musicale.
Je suis ensuite revenu à Montréal pour entreprendre un doctorat en musique avec Steven Cowan à l’Université McGill. Ma recherche doctorale explorait de nouvelles possibilités pour la musique classique au XXIe siècle en combinant la guitare classique avec des accordages alternatifs, l’électronique et des techniques contemporaines de production.
Depuis, plusieurs de mes œuvres ont été publiées chez Productions d’Oz, j’ai reçu de nouvelles commandes et je continue de développer des projets qui brouillent les frontières entre composition et interprétation. Cette année, je sortirai également un nouvel album, Dreamscapes & Our Modern Contradictions, avec Watch That Ends the Night Records. J’ai aussi été sélectionné pour la cohorte Pôle Relève avec Le Vivier avec mon projet d’ensemble de dix musiciens Il Buio, ce qui me permettra de développer et de présenter ma musique à sa plus grande échelle jusqu’à présent.
PAN M 360 : Home serait un « œuvre intimiste qui explore la vulnérabilité à travers la forme musicale » . Comment cela se décline-t-il via la guitare et l’approche électronique? En quoi votre culture rock/pop est-elle mise à contribution dans cette œuvre? Pouvez-vous nous en fournir quelques éléments de structure et de jeu?
Emmanuel Jacob Lacopo: Home est une pièce qui m’a poussé plus loin hors de ma zone de confort que tout ce que j’avais écrit. Elle combine guitare, électronique, improvisation et voix. Ce sont tous des éléments que j’avais toujours voulu explorer mais que je n’avais jamais pleinement intégrés dans une seule œuvre. Dans la préparation de la pièce, j’ai même commencé à prendre des cours de chant afin que la voix puisse devenir une partie organique du langage musical, plutôt qu’un simple élément ajouté.
La pièce navigue entre plusieurs univers: des moments de guitare écrite qui s’appuient sur la virtuosité de la tradition classique, des sections qui laissent place à l’improvisation avec l’électronique, et des passages où la voix apparaît d’une manière plus proche de ce que l’on pourrait entendre dans un contexte de groupe. À bien des égards, elle reflète les environnements musicaux dans lesquels j’ai grandi, où jouer de la musique avec des amis signifiait souvent expérimenter librement avec le son, les pédales et les textures.
Mon parcours dans le rock et le pop se retrouve particulièrement dans la configuration électronique et l’utilisation des pédales. La pièce intègre du looping et des textures superposées pouvant évoluer en temps réel, créant de petits « micro-loops » indéterminés qui changent en fonction de la manipulation des pédales pendant l’exécution. Ce type d’environnement sonore est courant dans la musique ambient ou post-rock, et j’étais intéressé par l’idée d’apporter cette sensibilité à une œuvre composée pour guitare classique.
Sur le plan structurel, la pièce alterne entre des moments plus fragiles et intimes et de plus vastes paysages sonores créés par l’électronique. Ce contraste entre vulnérabilité et expansion est central dans l’idée de l’œuvre : la guitare et la voix restent très exposées par moments, tandis que l’électronique permet au son de se déployer et de créer autour d’elles une atmosphère plus immersive.
PAN M 360 : Pour « I Never Want To See That Day », quel est le lien entre le post-rock de GY!BE et l’approche de feu le compositeur afro-américain Julius Eastman (1940-1990) dans ce contexte?
Emmanuel Jacob Lacopo: I Never Want To See That Day est probablement mon projet de composition le plus ambitieux à ce jour. L’un de mes objectifs initiaux était de créer un vaste paysage sonore, presque anthémique, inspiré par la musique de Godspeed You! Black Emperor. Leur musique construit souvent une intensité émotionnelle à travers des structures longues et des accumulations progressives de son. J’étais intéressé par la traduction de cette approche dans un contexte d’ensemble en combinant le duo emblématique de guitare électrique saturée et de batterie avec des cordes classiques et un saxophone, créant un univers sonore à la fois orchestral et ancré dans le langage du post-rock.
La deuxième influence majeure vient du travail de Julius Eastman. En 2023, j’ai sorti un album réimaginant sa musique pour guitare, et lors de la préparation de mon arrangement de Gay Guerrilla, j’ai passé beaucoup de temps à étudier son langage compositionnel. L’idée de « organic music » de Eastman, où les idées musicales apparaissent, se transforment et disparaissent progressivement sans frontières claires, a fortement influencé ma manière d’aborder la forme dans cette pièce.
Dans I Never Want To See That Day, une grande partie de la musique se déploie à travers une propulsion rythmique continue construite sur des motifs répétés de noires et de croches, tandis que différentes idées instrumentales s’accumulent et se dissolvent progressivement. Certains éléments sont également laissés ouverts aux interprètes, permettant à la structure de rester fluide. En ce sens, la pièce se situe à l’intersection de ces deux influences: l’énergie lente et cumulative du post-rock et l’approche organique d’Eastman envers la forme musicale.
PAN M 360 : Pourquoi une telle instrumentation en octuor? Quel sera le rôle de l’électronique là-dedans? Travaillez-vous sur la saturation post-rock dans ce contexte, un peu comme le fait Godspeed? Quels sont les défis de l’interprétation collective et aussi de l’interprétation individuelle?
Emmanuel Jacob Lacopo: Mon objectif avec cette instrumentation était de créer un son massif. Ces derniers temps, j’ai été très attiré par le timbre et la puissance de plusieurs violoncelles, donc avoir trois d’entre eux dans l’ensemble est devenu un élément clé de l’identité sonore de la pièce. Cette profondeur dans le registre grave crée une sorte de poids et de résonance qui s’accorde naturellement avec l’esthétique que je souhaitais explorer, fortement inspirée par le post-rock et des groupes comme Godspeed. En même temps, je voulais fusionner cet univers sonore avec les couleurs et la précision de la musique de chambre classique.
L’électronique joue un rôle central dans ce mélange. Dans l’ensemble, la guitare est le seul instrument utilisant de l’électronique en direct, tandis que le reste reste acoustique, ce qui crée un contraste intéressant entre ces deux mondes. L’outil principal est un pitch-shifting delay qui transforme les arpèges et les lignes mélodiques de la guitare en une sorte de mur sonore en évolution, agissant comme un fond harmonique et textural sur lequel les autres instruments peuvent interagir.
L’un des principaux défis pour l’interprétation de la pièce est l’énergie collective. La musique doit sembler cathartique et portée par l’élan, un peu comme dans un concert de post-rock, plutôt que rigide ou mécaniquement précise. Bien sûr, l’ensemble doit rester synchronisé, mais l’interprétation dépend du maintien d’une sensation de propulsion et d’intensité, quelque chose que la batterie aide à soutenir.
L’équilibre de l’ensemble est également un défi constant, surtout avec des textures aussi denses. Au final, une performance réussie dépend de l’écoute attentive des musiciens entre eux et de la manière dont ils façonnent le son ensemble, pour que la pièce paraisse unifiée et immersive.























