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Black Country, New Road / Idéal collectif

Interview réalisé par Alain Brunet

Parmi les formations émergentes au Royaume-Uni, Black Country, New Road a suscité le plus grand intérêt auprès du public féru de nouvelles expressions rock pour son brassage stylistique et sa puissance d’exécution.

Genres et styles : free jazz / post-punk / post-rock / rock / rock prog

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Le jeune groupe londonien est constitué de sept musiciens d’horizons multiples : le chanteur, parolier et guitariste Isaac Wood, la bassiste Tyler Hyde, le saxophoniste Lewis Evans, la violoniste Georgia Ellery, la claviériste May Kershaw, le batteur Charlie Wayne et le guitariste Luke Mark chérissent un idéal sincère de démocratie créative.

Chez Ninja Tune, la sortie récente de l’album For the First Time confirme cette réputation du septuor acquise devant public pour ses exécutions intenses, théâtrales, enflammées. Mais… pour des raisons évidentes, il faudra demeurer patients avant que nous en ayons la preuve en chair et en os. 

D’ici là, PAN M 360 fait connaissance avec Tyler Hyde et Charlie Wayne, joints à Londres.

PAN M 360 : Black Country, New Road propose une expression très particulière et un mélange des genres : post-punk,  post-rock, prog crimsonien, bruitisme, polka rock, mais aussi musique de chambre contemporaine, minimalisme américain et free-jazz. De votre côté, comment voyez-vous cet éclectisme?

 TYLER HYDE : Je dirais d’abord que ce n’est pas le résultat d’une planification. Tout ce que nous voulions, c’était faire de la musique entre amis. C’est pour nous vraiment difficile de dresser la liste de nos influences, car nous sommes 7 personnes aux goûts distincts. Nous partageons quelques références similaires mais aussi tant d’autres différentes. Le seul moyen pour nous de les illustrer  était de les articuler dans notre musique et notre jeu. Ce mélange ne résulte donc pas d’une conversation parlée mais bien d’une conversation musicale. Cette musique se fonde sur des amitiés très fortes et une passion musicale tout aussi forte.

PAN M 360 : Bien sûr, le brassage des influences ne peut être un plan ou une recette lorsqu’il est question de création artistique. Ce brassage est plutôt une expression de l’inconscient, de la dynamique de l’interaction artistique et des relations affectives entre les artistes impliqués dans le processus de création. Mais… une fois que l’inconscient s’est exprimé, peut-on avoir un aperçu de ce qui a été réalisé ?

TYLER HYDE : Oui, nous pouvons l’exprimer maintenant. « Accidentellement », nous avions créé la musique de For the First Time. Nous n’avions pas pensé à une collecte planifiée et cohérente de ces chansons, plusieurs éléments aléatoires ont été réunis avec succès. Pour notre deuxième album en cours de création, nous avons plutôt pensé à concrétiser ce que nous souhaitions au départ, à ce qui serait approprié pour nous. Nous avons ainsi mis en œuvre un album concept, totalement différent du premier.

PAN M 360 : Ce qui est également très intéressant chez Black Country, New Road, c’est le mélange entre les références de la culture pop et une musique plus complexe.  D’où provient cet intérêt?

TYLER HYDE : Le groupe est constitué de musiciens autodidactes et d’autres éduqués dans les conservatoires ou facultés de musique. Les musiciens éduqués n’y exercent pas de pression sur les autodidactes afin qu’ils atteignent un niveau technique idéal, nous préférons trouver un terrain d’entente, tous et toutes doivent se sentir à l’aise. Nous ne faisons donc pas de distinction entre les deux groupes, nous essayons plutôt de créer un langage commun. 

PAN M 360 : Pour être plus précis, comment voyez-vous la progression du groupe depuis ses débuts?

CHARLIE WAYNE : Nous restons conscients des bonnes choses accomplies mais nous tenons à  apporter des changements importants à notre travail. Il nous faut passer à autre chose. Structurellement nous c’est le même groupe mais nous essayons désormais  d’écrire des chansons plus concises. Nous voulons des chansons sculptées dans une même matière plutôt que construire pièce sur pièce, section sur section. C’est très important pour nous. Pour le premier album, 7 musiciens assemblaient des concepts éclectiques alors que pour le deuxième, nous voulions être moins aléatoires, proposer des structures mieux définies et pérennes, plus succinctes, plus denses. Ce prochain album sera peut-être moins dissonant, il sera peut-être  bizarre pour certains mais pas pour les mêmes raisons.

TYLER HYDE : Nous essayons maintenant de générer de l’intensité sans pour autant miser sur une esthétique post-punk, sans exagérer sur la pédale de distorsion, sans jouer tous en même temps. L’intensité peut aussi ressortir avec des informations sonores réduites, avec des introductions graduelles, avec différentes tensions produites par chaque instrument impliqué. Nous avons donc réfléchi à ces nouvelles stratégies de création depuis nos débuts. Ne plus jouer devant une foule pendant la pandémie nous a aussi conduits à cette réflexion car nous ne pouvions plus tester nos hypothèses sur scène, il n’y avait plus ce cobaye nous permettant de mieux comprendre notre son. C’est pourquoi le processus de composition a, cette fois, été beaucoup plus méticuleux. Ainsi, nous avons appris à générer de l’intensité et des émotions sans les retours de la performance en direct. C’est pourquoi notre son est déjà très différent de ce qu’il fut avant la pandémie. Nous avons presque terminé les chansons de ce deuxième album, nous voulons l’enregistrer et le sortir dès que possible.

PAN M 360 : Pourriez-vous fournir un exemple de séance créative au sein de votre groupe ? 

CHARLIE WAYNE : D’accord. Quelqu’un peut soumettre au groupe quelques fragments d’une chanson ou encore une structure de base. Cela peut venir d’Isaac (le chanteur) mais aussi de n’importe quel membre du groupe. A partir de ce squelette, c’est à chacun d’entre nous de faire en sorte que cette  première vision se réalise en y conférant des parties supplémentaires. L’intention est donc très différente d’un groupe au sein duquel il y a un compositeur central, il est exclu de dire à quiconque ce qu’il doit faire. Une fois la structure admise,  chaque membre du groupe peut s’y épanouir et donner vie à la chanson.

TYLER HYDE : C’est possible d’y parvenir parce que nous nous connaissons bien, parce que nous savons comment nous jouons, parce que nous savons désormais dans quoi nous sommes bons et  dans quoi nous ne le sommes pas, les conversations musicales sont possibles et peuvent se multiplier. Pour les exécutions nous sommes en quelque sorte copilotes. Nous avons tous des informations partielles qui s’imbriquent naturellement. Je peux savoir, par exemple, que ce que font Charlie et Luke à mes côtés, mais je ne sais peut-être pas ce que fait Lewis ou peut proposer afin que mon jeu puisse être en symbiose avec le sien. Cela a alors un impact sur notre processus d’écriture. Nous devons donc nous efforcer à améliorer notre écoute mutuelle, nous devons sans cesse faire évoluer cette conversation.

CHARLIE WAYNE :  Je pourrais écouter davantage Tyler, Tyler pourrait écouter davantage Luke et moi, Luke pourrait écouter davantage Isaac et ainsi de suite, alors tout s’enchaîne, nous devenons à l’écoute les uns des autres, nous pouvons alors aller de l’avant. 

PAN M 360 : C’est donc une véritable œuvre collective. Est-ce toujours ainsi ?

CHARLIE WAYNE : Autant que possible, je pense que nous essayons d’éviter de confier la composition à un seul leader. Nous croyons que ce ne serait pas particulièrement utile pour ce groupe. Nous croyons que l’idée de chacun est valable. Nous connaissons tous nos instruments respectifs, et donc chacun peut proposer quelque chose de très créatif, se fondant sur sa propre expertise.  

PAN M 360 : C’est un grand idéal que de vouloir atteindre l’équilibre parfait de la créativité au sein d’un collectif. Mais comment maintenir cet équilibre ?

TYLER HYDE : C’est difficile mais nous essayons de faire en sorte que cela fonctionne. Si quelqu’un dans la pièce est silencieux depuis un moment, on l’interpelle : « Hey, qu’en penses-tu ? On le fait tout en sachant que chacun décide de s’exprimer ou de ne pas s’exprimer dans certains contextes. 

CHARLIE WAYNE : Et n’hésitez pas à utiliser cette interview afin dans le cas de poursuites judiciaires entre créateurs (rires).


PAN M 360 : Et le texte, qu’en est-il ?

TYLER HYDE : Les paroles de nos pièces viennent à 100% d’Isaac, c’est une dimension séparée de la musique. Je pense qu’Isaac a pour objectif d’écrire des paroles que n’importe qui, à un moment donné, puisse comprendre et auxquelles il puisse s’identifier.

CHARLIE WAYNE : Tyler et moi ne sommes pas parfaitement à l’aise pour parler de ce qu’Isaac écrit. Ce n’est pas vraiment notre domaine. Mais nous aimons ce mélange d’inspiration des grands paroliers  comme Leonard Cohen et d’allusions à la culture pop, qui selon nous est un puissant outil d’évocation car la culture pop appartient à l’imaginaire collectif. Cela nous unit.  

PAN M 360 : Quelle sera l’adaptation du nouveau matériel  sur scène après la pandémie ?

CHARLIE WAYNE : Nous sommes vraiment impatients ! Cela dit, ce fut pour nous  un luxe de ne pas faire de spectacle et de mettre l’accent sur nous-mêmes, notre son, nos compositions, nos études universitaires pour certains. Nous avons donc pris cette année pour terminer cette vie avant de commencer notre nouvelle vie. Et il n’y a rien de comparable au fait de jouer en direct. Nous avons vraiment hâte de revenir avec notre nouvelle musique et de jouer aussi la musique de notre premier album.

TYLER HYDE : Si au premier concert de retour, nous entendons nos fans chanter des extraits du premier album après cette pause et cette transformation, ça sera peut-être  bizarre mais aussi bouleversant.

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