Basia Bulat: À la vie, à l’amour

Entrevue réalisée par Patrick Baillargeon

Entre le décès de son père et la rencontre de celui qui deviendrait son mari, la chanteuse et multi-instrumentiste montréalaise Basia Bulat est passée par toute une gamme d’émotions lors de la création de son cinquième album, Are You In Love? Rencontre avec une artiste en phase avec elle-même et le monde qui l’entoure.

Genres et styles : americana / chanson / indie pop

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Critiques d'albums

Crédit photo : Richmond Lam

PAN M 360 : Are You In Love? est le fruit de l’amour, mais aussi d’un deuil. Comment diriez-vous que l’amour, d’un côté, et le deuil, de l’autre, ont influencé ou inspiré votre travail ?

Basia Bulat : Il y a un très beau livre de Kahlil Gibran, Le prophète, qui explique ce sentiment mieux que je ne pourrais jamais le faire. Je reviens tout le temps à ce passage du livre, et je le relisais pendant que je faisais mon album :

Votre joie est votre tristesse sans masque.
Et le même puits d’où jaillit votre rire a souvent été rempli de vos larmes. 
Comment en serait-il autrement ? 
Plus profonde est l’entaille découpée en vous par votre tristesse, plus grande est la joie que vous pouvez abriter. 
La coupe qui contient votre vin n’est-elle pas celle que le potier flambait dans son four ? 
Le luth qui console votre esprit n’est-il pas du même bois que celui creusé par les couteaux ? 
Lorsque vous êtes joyeux, sondez votre cœur, et vous découvrirez que ce qui vous donne de la joie n’est autre que ce qui causait votre tristesse. 
Lorsque vous êtes triste, examinez de nouveau votre cœur. Vous verrez qu’en vérité vous pleurez sur ce qui fit vos délices.  

PAN M 360 : Comment avez-vous réussi à canaliser cette dualité ? 

BB : La direction sonore de chacun des enregistrements que j’ai faits est venue des paroles et de l’endroit où il a été enregistré ainsi que de l’énergie qui s’en dégageait… J’ai eu la chance de faire la plus grande partie de cet album au parc de Joshua Tree, qui est un lieu très spirituel. Les variations dans le paysage du matin jusqu’à la tombée de la nuit ont quelque chose de vraiment puissant et cela a exercé une influence sur l’énergie durant les séances d’enregistrement; je suis heureuse que vous ayez pu le sentir à l’écoute dans vos haut-parleurs ou vos écouteurs. 

PAN M 360 : Vous vouliez faire un album sur la compassion, pouvez-vous expliquer un peu le processus de création, comment et où il a été conçu et enregistré ?

BB : Avant de commencer l’enregistrement, j’avais écrit à mon ami Jim James (My Morning Jacket) – qui a produit l’album –, pour lui dire que je voulais écrire des chansons sur la compassion. Je ne savais pas à quoi cela ressemblerait ni quel genre de chansons cela donnerait, juste que je voulais me servir de ce sentiment comme guide. J’écrivais beaucoup sur différentes expériences dont j’avais peur de parler auparavant, ce qui m’a amené à faire preuve de compassion envers moi-même, chose que je n’avais pas prévue. 

J’ai commencé à écrire une partie de la musique et des paroles avant d’arriver à Joshua Tree, et c’est là-bas que j’ai pas mal tout complété. C’est un endroit où j’avais toujours rêvé d’aller et y être a éveillé en moi la capacité d’être profondément à l’écoute de mon corps et de mon cœur. Tous ceux qui étaient là pour les séances d’enregistrement prenaient congé le matin, alors j’avais toute la matinée à moi pour jouer de la guitare ou écrire des paroles. Nous nous retrouvions vers midi et commencions alors à travailler sur une chanson et à mettre un arrangement au point en la jouant avec le groupe. Nous faisions toujours une pause pour regarder le coucher du soleil et voir les animaux sortir, une autre dimension du désert s’animait alors sous les étoiles. C’est souvent avec cette nouvelle énergie nocturne que nous enregistrions « la bonne prise ». 

PAN M 360 : Already Forgiven est une très belle chanson, comment a-t-elle été créée ? J’ai lu quelque part que votre mari a enregistré le son du vent à travers une fenêtre et que vous l’avez ensuite fait passer par une pédale de guitare ?

BB : J’adore la façon dont cette chanson a été créée. Mon mari, Andrew (qui a joué de nombreux instruments et fait un peu de travail de réalisation sur l’album), a enregistré le vent alors qu’une tempête se levait. Il l’a ensuite fait passer dans quelques pédales d’effets et divers appareils électroniques, de sorte que le vent s’est mis à chanter sa propre mélodie. Lorsque j’ai entendu cette mélodie en même temps que le son original du vent, ça m’a inspirée et j’ai écrit le reste des paroles qui manquaient encore à la chanson.  

PAN M 360 : Pourquoi avez-vous choisi de travailler à nouveau avec Jim James?

BB : Jim est l’un de mes artistes et compositeurs préférés. C’est une personne merveilleuse à avoir comme réalisateur parce qu’il ne veut pas faire la même chose deux fois, et moi non plus ! 

PAN M 360 : Y a-t-il des choses amusantes ou étranges qui se sont passées durant les séances d’enregistrement ? 

BB : Beaucoup de gens deviennent fous dans le désert et s’y perdent, et ça m’est peut-être arrivé à moi aussi… mais je n’entrerai pas dans les détails ! 

PAN M 360 : Si vous mettiez tous vos albums en perspective, que diriez-vous de celui-ci par rapport aux autres ?

BB : J’essaie de ne pas trop passer de temps à comparer les choses ; en fait, chaque fois que je le fais avec mes chansons, elles reviennent pour me donner tort ! Je pense que même mes plus anciennes chansons trouvent un moyen d’être à nouveau pertinentes dans ma vie, ce qui est vraiment étrange. Ça vient par cycles.  

PAN M 360 : Comment passez-vous vos journées en ces temps de confinement? Qu’écoutez-vous ?

BB : J’essaie comme tout le monde de rester à l’intérieur autant que possible. Heureusement, comme artiste, je suis habituée à être seule, mais cette fois-ci, c’est différent et plus difficile parce que je ne sais pas quand je pourrai revoir ma famille et combien de temps tout cela durera. En attendant, je lis beaucoup et je parle à ma famille et à mes amis au téléphone et j’essaie d’aider tous ceux qui en ont besoin dans mon quartier. J’ai aussi fait beaucoup de semis, les regarder pousser et me mettre à leur rythme a été très apaisant. J’écoute souvent Music For Airports de Brian Eno, de même qu’une compilation intitulée I Am The Center: Private Issue New Age Music in America, 1950-1990. J’ai également poursuivi la tradition de regarder le soleil se coucher tous les jours depuis Joshua Tree. Sortir pour assister au coucher du soleil chaque fois que c’est possible m’aide à garder un certain équilibre durant cette période très étrange.

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