musique contemporaine

Quigital Corporate Retreat : comment détruire la culture corporative en s’amusant ferme.

par Frédéric Cardin

Comment décrire le concept à la base de Quigital Corporate Retreat de l’ensemble de percussions Architek, la soprano Sarah Albu et les concepteurs-trices Eliot Britton, Patrick Hart, David Arbez et Kevin McPhillips? Je ne répéterai pas ce qui a déjà été dit dans l’entrevue que j’ai réalisée avec Ben Duinker de Architek, Sarah Albu et Elliot Britton. Je vous invite donc à la consulter sans attendre.

REGARDEZ L’ENTREVUE ICI

Je me concentrerai plutôt sur le spectacle lui-même, auquel j’ai assisté le 13 novembre 2025, à la Sala Rossa, à Montréal. Ce qu’il faut en dire, de prime abord, c’est que ce spectacle représente une forme renouvelée du concept d’art total dans lequel le public est impliqué. Une bonne demie heure avant le lancement des premières notes, nous sommes déjà dans le show lui-même. Nous sommes accueillis non pas en tant que spectateurs, mais plutôt comme employés de la corporation Quigital. L’événement est une retraite professionnelle, une séance de boosting et de motivation, de brainstorming collectif, mais aussi, à notre insu, une évaluation de nos performances. Nous recevons une carte officielle d’identité et une application téléchargeable nous connecte aux autres ‘’employés’’ avec lesquels nous sommes appelés à échanger des idées de produits à lancer, à bâtir un réseau et surtout, à accumuler des points Quigital. Avec ces points, on peut même s’acheter des promotions!

Cette intro passée, le spectacle est lancé. Celui-ci est un feu roulant assez ludique dont le succès, me dit-on, est à mettre au crédit des conseils de la metteure en scène et chorégraphe Marie-Josée Chartier. On se laisse vite embarquer, tellement tout est mené rondement et les musiciens font aussi office de gestionnaires plus ou moins efficaces de la progression de l’événement. Mais la personne qui assure le déroulement impeccable et le maintien de l’énergie essoufflante, c’est la MO (Mistress of ceremony), sorte d’animatrice de foule/GO Club Med/motivatrice poussive de la soirée : la soprano Sarah Albu. C’est elle qui colle tout ça ensemble, qui chante, parle, incite jusqu’à saturation à répéter les mantras, ridicules, de cette grosse boîte fictive, mais pas tant que ça. Tient, par exemple : If you’re on time, you’re late; We strive for Data Completeness!; It’s up to all of us to live and breathe the sunset-type environment; Aim to find out your Complete Edgeboard Storylines, et un tas d’autre nonsense du genre. Nous sommes bombardés par une propagande creuse, couverte de faux-bons-sentiments qui sous-tendent un productivisme abrutissant semblant sortir d’une version actualisée de 1984. 

Tout ça, bien entendu, est une critique acerbe mais lucide du monde corporatif contemporain, qui semble incapable d’éviter le piège de sa propre caricature extrémiste menant vers l’absurdité. 

L’événement est constitué de chansons qui forment un cycle complet (un Songbook) de six titres, évoquant des platitudes convenues que l’on pourrait entendre ou lire dans les activités usuelles d’une journée de travail : 

Can You Forward This To Me?
I Hope This Email Finds You Well
Exciting News!
Just Wanted To Circle Back
You Left Something Behind
We Love You

Tout cela est entrecoupé de moments instrumentaux parfois frénétiques, comme lorsque l’animatrice surcharge ses collègues de travail en les poussant à toujours aller plus vite. Ceux-ci (les gars de Architek) tapent de plus en plus vite sur des ‘’claviers’’ d’ordinateurs qui font aussi office de percussions ou d’instruments rigolos comme un mélodica!

La grande réussite de ce spectacle comme aucun autre que j’aies déjà vu, c’est que, premièrement, la mise en scène est attachée au millimètre et rendue à la milliseconde près. Deuxièmement, la critique socio-économique proposée n’est pas faite dans la lourdeur ou la prêche gauchiste. Bien que le propos soit indéniablement de gauche, l’humour et la dérision présente tout du long servent de paratonnerre à une éventuelle impression de démarche politique militante. Puis, troisièmement, la musique signée par Elliot Britton et Patrick Hart est parfaitement adaptée au propos et au déroulement. Le compositeur montréalais nous plonge dans une tornade de sons, de notes et de mélodies bien tournées qui évoquent autant la muzak de boîte vocale téléphonique ou le jingle corporatif que la chanson type de musical états-unien et, aussi, des épisodes instrumentaux plus contemporains, mais toujours habités par une énergie propulsive irrésistible. Le petits thèmes simplistes associés aux ‘’pubs’’ de Quigital rappelleront, à ceux et celles qui s’en souviennent, les jingles stéréotypés des fausses publicités dans des films comme Robocop (l’original de 1987, un chef-d’oeuvre satirique très glauque signé Paul Verhoeven) ou Total Recall (aussi l’original, avec Arnold Schwarzanegger en 1990, également de Verhoeven et basé sur une nouvelle de Philip K.Dick). Comme quoi, les tendances superficielles et propagandistes des multinationales n’ont absolument pas changé… De nos jours, on dirait même qu’un mouvement de fusion est en train de s’opérer avec une certaine frange religieuse de la société, surtout aux États-Unis. 

Les concepteurs-trices l’ont d’ailleurs probablement très bien noté, car la majeure partie de cette retraite corporative est divisée en six parties associées à un rite cultuel initialement lancé avec la ‘’prière’’ Oh Growth, Heed My Call. S’ensuivent les six parties, dont les titres ne laissent pas vraiment de doute quant aux liens religieux : Invocation, Thanksgiving, Confession, Supplicata, Intercession, Adoration. Imaginez ensuite l’animatrice qui, à la suite du congédiement de certains employés, offre de très superficiels et inutiles ‘’thoughts and prayers’’!! Un moment particulièrement fort quand on sait comment et dans quels contextes ils sont utilisés chez nos voisins du sud. 

Au final, Quigital Corporate Retreat est un spectacle audacieux, très audacieux, mais qui a assurément le potentiel de rejoindre un vaste public en quête de dépaysement et de critique sociale aussi virulente que comique, sans obliger quiconque à s’arracher la tête pour comprendre ce qui se passe. Voilà une chose rarissime en création contemporaine dite ‘’d’avant-garde’’. 

When you burn bridges, people fly!

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