Igloofest 2026, week-end 3 | Soir de rap, de trap, de shatta

par Léa Dieghi

C’est un jeudi soir qui ne ressemble à aucun autre au Quai Jacques-Cartier. Exit la techno minimale, place au carrefour du rap, de la trap et du shatta. Pour son troisième week-end 2026, Igloofest a laissé les clés de la maison à Hamza, ainsi qu’à Manaré (Paris), Yaya La Bae (Montréal) et High Klassified (Montréal).

On y était, entre deux contrôles d’identité et une marée de téléphones. Dès l’entrée, on comprend que la soirée va être spéciale. Pour la première fois à Igloofest (et j’en ai vu passer des tuques à l’Igloo ces deux dernières années…), on me demande ma pièce d’identité. Avec le « Sauce God » (comme on l’appelle) belge en tête d’affiche, l’organisation n’a pas pris de risques : on veut éviter que le dancefloor ne se transforme en cour de récré, le festival étant strictement 18+. Et pourtant, le coup de vieux est immédiat. On n’a même pas trente ans, mais face à cette foule de visages juvéniles venus célébrer le rappeur d’origine marocaine, on se sent presque comme des ancêtres.

Côté sécurité, donc,  le festival a visiblement doublé la mise. Est-ce un feedback post-Disco Lines ? Peut-être. En tout cas, les gardes sont partout, prêts à canaliser l’énergie débordante d’une foule qui n’a clairement pas peur des engelures, ou d’être autant collés-serrés. 

Seule la scène Sapporo est ouverte ce soir, et elle est déjà bien compacte. Yaya La Bae lance les hostilités, mais c’est l’enfant du pays, High Klassified, qui fait monter la température. Le Lavallois s’amuse, glisse du dubstep et de la drum’n’bass au milieu des bangers, et lâche un mash-up dévastateur sur Chargé  (tube français de 2025), .

Manaré prend la suite avec une technique de puriste hip-hop. Ça coupe et ça mash-up.  Il bombarde du Kendrick Lamar (Not Like us), du Sexyy Red et du Moneybagg Yo. Le set est électrique, avant de ralentir étrangement sur la fin….

Choix délibéré pour créer une tension ? Toujours est-il que l’attente de quinze minutes avant l’arrivée d”Hamza fait redescendre la pression… 

Et quand Hamza déboule enfin, accompagné de son beatmaker, le dancefloor ne ressemble plus vraiment à un concert, mais plus à un immense champ d’écrans lumineux. Impossible de voir l’artiste autrement qu’à travers l’iPhone 15 du voisin de devant. La foule est  -de nouveau- compacte, et  l’espace vital est un concept lointain. Inconnus contre inconnus, tout le monde saute, et tant pis pour les orteils gelés.

Grâce à la passe média, je m’extirpe de ce chaos pour observer la scène de plus près. Hamza court partout, interagit avec ses fans, et enchaîne ses hymnes : Fade Up, God Bless, Murder, Life.

Parlons vrai : oui, il y avait  aussi du playback. Certains râlent dans la foule, blaguent sur le fait qu’il ne connaîtrait pas ses textes. Soyons indulgents : chanter une heure par des températures polaires, c’est l’assurance de finir la gorge en lambeaux avant le rappel. Malgré ça, l’énergie est là. Le rappeur, figure de proue de cette nouvelle vague du rap belge au même titre que Damso, a prouvé que sa musique est désormais inscrite dans la mémoire d’une génération. (Il n’y avait qu’à voir le nombre de personnes qui chantaient les paroles de ses chansons à la perfection…) 

Que l’on soit puriste du rap ou fan de trap, on ne peut que s’incliner : hier soir, Hamza a fait d’Igloofest son propre club privé. C’était « sauce » (un terme qui, dans le monde du rap, veut dire que c’était confiant et assuré…) ,et c’était exactement ce dont Montréal avait besoin pour briser la glace.

classique occidental / musique contemporaine / période classique

Daniel Bartholomew-Poyser chez Obiora : charisme et clarté

par Frédéric Cardin

Un concert de l’Ensemble Obiora a de quoi rendre heureux n’importe qui. Un, l’orchestre est bon, deux, l’ambiance est souriante et familiale (il y a des jeunes partout!) et trois, on y fait souvent de belles découvertes musicales, côtoyant quelques bons piliers du répertoire. 

Hier soir à la salle Pierre-Mercure à Montréal, on a eu droit à tout cela. En plus, il s’agissait aussi du premier concert de Daniel Bartholomew-Poyser en tant que Chef invité principal. L’homme a du charisme. Il s’exprime dans un un bon français et bien sûr en anglais, dans un échange spontané entre les deux langues, ‘’Montreal style’’. Il a de l’humour et trahit sympathiquement sa passion du classique. On peut dire que, en termes d’image et de marketing, Obiora semble avoir fait un bon choix. 

LISEZ L’ENTREVUE AVEC LA DIRECTRICE GÉNÉRALE ET CO-FONDATRICE DE L’ENSEMBLE OBIORA, ALLISON MIGEON, QUI PARLE DE DANIEL BARTHOLOMEW-POYSER

Côté musical, on découvre également un artiste qui aime beaucoup construire son ensemble selon des critères de clarté et de précision très appuyés. L’homme est un affineur de détails. 

Le berceau de la symphonie classique

Une évidence en entrée de jeu, alors qu’on a joué la rarement entendue première symphonie de Haydn. Comme l’a dit Bartholomew-Poyser de façon rigolote, pas de no 104, ou 103, ou 88, ou aucune autre sans la no 1! Le chef a immédiatement installé sa vision d’une musique hyper découpée, portée par des rythmes ciselés. Une jolie introduction, nonobstant le fait que ça reste du Haydn pas encore totalement au sommet de son art de la concision : le deuxième mouvement est trop long. 

Afin de donner l’occasion à la section des vents de resplendir, le chef a choisi d’enchaîner avec les délicates et néo-classiques Trois Pièces Brèves pour quintette à vent, de Jacques Ibert. Un univers résolument français, fait d’élégance et de pureté instrumentale, fort bien interprété par les premières chaises de flûte, hautbois, clarinette, basson et cor de l’ensemble. 

Une tornade en Première mondiale

Then the sky was amber, un concerto pour alto au caractère de poème symphonique suivait, en première mondiale. La nouvelle création de l’Irano-canadien (de Toronto) Saman Shahi évoque, dans un langage oscillant entre atonalité contemporaine et chromatisme cinématographique, la construction d’une tempête.

D’abord éloignée, puis se rapprochant et enveloppant tout, pour se résorber et laisser derrière elle un paysage dévasté mais coiffé par la beauté évanescente d’un ciel ambré (d’où le titre de l’oeuvre). La soliste Sharon Wei a navigué à travers les rafales de la musique très expressive de Shahi, alliant virtuosité et puissance sonore. Tour à tour résistant vaillamment à la tourmente et commentant pensivement un décor laissé exsangue, l’alto de Mme Wei a résonné avec force. 

Attrayante modernité de Caroline Shaw

J’aime énormément la musique de la compositrice qui suivait dans le programme : Caroline Shaw. L’États-Unienne sait très habilement mêler les techniques de l’avant-garde moderne avec l’écriture néo-tonale accessible. Ses idées sont souvent simples mais construites avec beaucoup d’efficacité. La pièce choisie par Bartholomew-Poyser, Entr’acte, est un hommage en forme de déconstruction du langage classique (clin d’œil à Haydn), tant harmonique que rythmique. Comme dans une pulsation organisée par des inspiration-expirations, une mélodie simple et élégante est régulièrement triturée, désarticulée, avant de revenir à son état d’origine. C’est une musique fine, agréable à découvrir et stimulante. On attend avec plaisir la prochaine itération ‘’destructive’’ afin de voir quelle tactique la compositrice utilisera pour illustrer son propos. 

Pulcinella 

Le Pulcinella de Stravinsky terminait la soirée. Une façon pour le chef d’utiliser l’entièreté des possibilités techniques de l’ensemble. Une version très correcte, si ce n’est de quelque aigreur dans les premiers violons, ou le hautbois ne démontrant pas la tenue narrative voulue dans la Serenata (2e mouvement). Il y avait également un nombre un peu trop élevé de déchirures chez les cors plus loin dans l’œuvre. 

Au-delà de ce chipotage, on a apprécié l’exceptionnelle précision de la construction des portraits et des décors par le chef. À l’image de ce qu’il nous a montré en début de concert, Bartholomew-Poyser tisse des toiles presque arachnéennes avec son orchestre. Un travail assidu de la sorte donnera certainement de très beaux résultats à moyen terme. On appréciera de sa part, éventuellement, l’ajout d’un liant holistique, un velours timbral d’ensemble qui évitera de tomber dans la granularité sonore excessive. Mais cela viendra en temps et lieu.

En attendant, le nouveau Chef invité principal a démontré de fort belles qualités de direction musicale, mais aussi de communication et de choix artistiques. J’aurai grand plaisir à voir et entendre ce qu’il fera dans les trois prochaines années de son nouveau contrat. 

musique contemporaine

Fougue concertante à la SMCQ : la génération Z aux commandes

par Frédéric Cardin

Le concert Fougue concertante de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) présentait hier soir trois concertos de très haute tenue musicale interprétés par autant de solistes issus de la Génération Z. Du moins il me semble, à vue d’œil d’un homme de l’âge des X. Peut-être une ou deux sont-elles en fait dans la catégorie précédente de deux ou trois années? Enfin, peu importe, ça faisait bien dans le titre…

Le premier des concerts de l’hiver-printemps 2026 célébrant les 60 ans de l’honorable institution de musique savante d’aujourd’hui, Fougue concertante donnait donc l’occasion à trois jeunes solistes l’occasion de briller dans un concerto récent, Catherine Cherrier aux percussions, Élise Poulin au hautbois et Bailey Wantuch au violon.  

ÉCOUTEZ L’ENTREVUE AVEC LE DIRECTEUR ARTISTIQUE DE LA SMCQ, SIMON BERTRAND, À PROPOS DE LA SÉRIE DE CONCERTS DU 60E ANNIVERSAIRE

En prélude au programme principal, la SMCQ a rendu hommage à Margareta Jerić, jeune compositrice montréalaise d’origine croate, décédée à 43 ans à peine en novembre 2025. 

Hommage touchant

Les échos de l’Adriatique, une œuvre accompagnée d’images vidéo d’une vieille usine de productions de sardines croate, traite avec beaucoup de vivacité de l’opposition entre le beau et le laid, la nature et l’industrie. C’est une musique de caractère ludique et de nature pixellaire, ou chaque note nourrit la suivante afin de créer un ensemble très séduisant. La disparition de cette artiste qui a étudié avec Ana Sokolovic (d’origine serbe) est d’autant plus regrettable qu’elle était en train de construire, avec son ancienne professeure, une sorte de connexion balkanique en musique contemporaine montréalaise. 

Détournement musical

Dans (d)Tourner, Philippe Leroux évoque la circularité. Pas nécessairement celle d’un objet situé et mouvant, mais plutôt, par exemple, des sons dans l’espace scénique ou de la rotation des mouvements mélodiques et rythmiques. Et, comme le titre l’indique, cette ronde n’est pas conçue comme une ritournelle perpétuelle, ou une démarche répétitive et tonale comme chez les minimalistes, mais plutôt comme un mouvement menant à une expansion et une transformation dans l’abstraction harmonique. Pour l’auditeur, cette circularité est d’abord difficile à déceler. On est ici dans une démarche conceptuelle appliquée. Mais au fil de l’évolution de la pièce d’une vingtaine de minutes, l’idée s’incarne de mieux en mieux et traverse l’espace entre la scène et la salle. À travers une écriture assez touffue, les ‘’mouvements’’ sonores prennent chair et consistance. Jusqu’au derniers gestes de la soliste, qui doit tourner sur elle-même en jouant le marimba, en frappant ses baguettes l’une contre l’autre et en terminant sur la caisse claire. Deux fois. Au-delà de cette physicalité empreinte de théâtralité et concrétisant finalement la physicalité de l’idée principale, Catherine Cherrier a offert une prestation impeccable et dynamique. 

LISEZ L’ENTREVUE D’ALAIN BRUNET AVEC PHILIPPE LEROUX

 »Varèse qui swingue »

Suivait une superbe découverte pour votre humble chroniqueur : l’excellent Trame I de Martin Matalon pour hautbois et ensemble. Fait d’entrelacements sonores et inspiré d’un poème homonyme de Jorge Luis Borges, le concerto de Matalon est une bulle de plaisir de quelque quinze minutes ou les infinies possibilités coloristique du hautbois et de l’ensemble offrent un véritable buffet pour les oreilles, en plus d’inviter au hochement de tête car le monsieur à un excellent sens du rythme. ‘’Varèse qui swingue’’, pour paraphraser le directeur artistique de la SMCQ, Simon Bertrand, à qui je jasait avant le concert. Élise Poulin, admirable de virtuosité et de précision sans faille dans cette écriture redoutablement exigeante, tout cela avec un son instrumental radieux, a offert une lecture impressionnante de cette musique. 

Le Graal de la soirée

La dernière œuvre au programme, aussi la plus substantielle, était Graal Théâtre de la Finlandaise Kaija Saariaho, un concerto musclé d’une trentaine de minutes, pour violon et orchestre. Ce concerto entièrement acoustique, chose relativement inhabituelle chez Saariaho qui aime bien incorporer l’électronique dans sa musique, a déployé une ampleur texturale et caractérielle presque romantique. On y trouve de nombreux trait d’un grand concerto hérité de la tradition du 19e siècle : les élans lyriques, les doubles cordes athlétiques, les épisodes de virtuosité spectaculaire, etc. Tout cela dans un langage scintillant et cristallin typique de la dame. Vous dire que la jeune Bailey Wantuch, artiste native de Chicago mais solidement installée dans notre métropole depuis quelques années, était bonne, serait passer largement en-dessous de la vérité. La demoiselle de stature physique pour le moins diminutive n’en dégage pas moins une force expressive étonnante et communicative. Une violoniste d’exception assurément. Wantuch fait aussi partie du tout nouveau Quatuor Mémoire, dont je vous ai parlé récemment dans une critique très positive de leur premier album Chronos, Kaïros et Aiôn (TEXTE À LIRE ICI). 

Mentionnons avant de terminer l’apport de très très haute tenue de l’ensemble de la SMCQ sous la direction infaillible de Cristian Gort. Un ensemble presque entièrement renouvelé depuis l’arrivée de ce directeur musical efficace, bien que discret. Impeccable prestation en support à des solistes qui pouvaient se concentrer totalement sur leur jeu sans craindre quoi que ce soit.

Au final, la SMCQ nous a démontré que les rumeurs alliant tel type de ‘’génération’’ avec paresse ou laisser-aller ne sont que foutaises, du moins dans le milieu de l’art créatif et contemporain. Ici, trois enfants associées à ‘l’âge Z’’ ont pris les commandes de la créativité et nous ont fait faire un sacré beau bout de chemin avec elles. On rembarque le plus tôt possible!

autochtone

Alanis Obomsawin et Jeremy Dutcher, deux générations de beauté autochtone

par Ariel Rutherford

Cette soirée de mercredi à la salle Bourgie s’est déroulée sous le thème de la passation autochtone. Un dialogue entre générations, la nonagénaire Alanis Obomsawin, cinéaste et artiste multidisciplinaire abénakise que l’on peut aisément qualifier de mythique, et le trentenaire Jeremy Dutcher, chanteur de puissance, compositeur, musicologue, visionnaire, deux fois lauréat du prix Polaris.

Du haut de ses 93 ans, elle marchait lentement au bras de son directeur musical Radwan Ghazi Moumneh, s’appuyant sur sa canne avant de s’asseoir au centre de notre champ de vision. Ovationnée par le public debout, elle nous apparaissait sans conteste comme une figure de proue de la culture autochtone moderne. 

Ne s’étant pas produite devant public depuis un moment, elle ne cachait pas une touchante nervosité en prenant place devant son micro. Il y avait une solennité palpable dans la salle alors que celle-ci entamait le premier couplet d’Odana, morceau d’introduction de Bush Lady, album sorti en 1988 et revampé en 2018 chez Constellation.

On s’entend  que la grande dame n’avait pas les ressources physiques nécessaires à une grande performance, que sa voix avait pris de l’âge…

C’était loin d’être parfait mais là n’est pas la question: l’objet  était de voir cette artiste majeure, là, devant nous, redonnant vie à l’œuvre de ses débuts. Un hommage, en fait. C’était familial, c’était une berceuse chantée par notre grand-mère. C’était beau parce que c’était elle, possiblement pour une dernière fois dans un tel contexte. Parce que c’était important, parce que c’était l’apparition d’un monument. Il y avait une chaleur dans cette voix fragile, portée par la musique du tambour sur cadre, des flûtes, du cor anglais et des violons. Fort à propos, Obomsawin a conclu sa courte prestation avec une comptine crie, avant de repartir à petits pas sous une seconde ovation.

N’oublions pas le second  volet de la soirée:  Jeremy Dutcher est un showman fantastique, plein de verve et d’humour, dont la puissante voix de ténor a fait vibrer la salle. Une image flamboyante qui reprend le flambeau, deux générations après celle d’Alanis Obomsawin. Ressuscitant des airs ancestraux en wolastoqey, en anglais et en français, dialoguant avec le passé par le biais d’enregistrements centenaires, le chanteur a su émouvoir. Accompagné d’une batterie et d’une clarinette basse, il s’accompagnait lui-même au piano à la manière d’un trio jazz. En bref, Jeremy Dutcher nous a offert de la beauté.

Je conclurais en citant l’ami qui m’a accompagné : « Quand c’est vraiment bon, je ne sais plus critiquer. Je ne suis capable que d’aimer ».

  • Par Ariel Rutherford avec le soutien de la rédaction

baroque / électronique / musique ancienne / musique méditerranéenne

Tarta Relena, ou l’enchantement méditerranéen à travers les siècles

par Z Neto Vinheiras

Dans une Sala Rossa comble, ce dernier jeudi 22 janvier a été une soirée de communion vocale, un écho aux courants sous-jacents des siècles, aux paysages méditerranéens. Et à une incroyable perméabilité entre les genres, les langues et les techniques. Un spectacle gigantesque traversant les géographies, le temps et l’humanité de Ros et Torella.

Honorant à la fois le sacré et le profane, l’ancien et le contemporain, Marta Torella et Helena Ros tissent des histoires avec leurs voix, et dans leurs voix, il y a de la gravité – c’est une danse entre une soprano et une contralto, qui s’équilibrent, se soutiennent mutuellement, affrontent la foule. Elles incarnent les contrastes dans lesquels sont tissés les fils de la continuité, la tapisserie sirène avec toutes les histoires qui doivent être racontées et entendues.

Il existe entre les deux artistes sur scène une synchronie et une affinité qui ne sont pas exactement télépathiques, mais qui donnent l’impression qu’elles sont faites de la même étoffe.

Le duo barcelonais arrive à Montréal après une bonne semaine passée aux États-Unis à promouvoir son dernier album, Ès pergunta (Latency, 2024), qui conceptualise l’inévitabilité du destin dans cette tension entre l’humain et la nature. C’est une plasticité lyrique, une unification des cadres temporels et une gamme élastique de techniques. La musique de Tarta Relena est tellement axée sur la voix, les langues, les histoires et le mysticisme que l’utilisation de l’électronique n’est ici qu’une adaptation à la contemporanéité, une couche supplémentaire de gravité dans une scène qui est un présent pesant.

Tout au long de la nuit, Ros et Torella nous racontent également les coulisses de la création de cet album, notamment les heureux hasards qui ont donné naissance à un titre supplémentaire, « Odniramat », issu d’une inversion accidentelle du morceau « Tamarindo » lors de l’enregistrement. Obsédés par l’énergie du destin, ils ont appris les paroles et les mélodies inversées et ont conservé le morceau. Cela m’amène à réfléchir, dans leur cadre conceptuel, à l’intemporalité du temps et du destin eux-mêmes. Un passé qui s’étend à l’infini et revient n’est plus un passé, mais une continuité. Il fait partie de la même matière.

Néanmoins, Ros et Torella ne se contentent pas de chanter pour nous sur scène ; elles nous invitent à vraiment écouter, elles veulent que nous entendions ce que les sirènes ont à nous dire sur le destin, qui n’est pas très serein. À la fin de la soirée, ils nous offrent un rappel a cappella géorgien avec Mingjia Chen et Linnea Sablosky, qui sont ensemble en tournée pour interpréter Hocket for two voices de Meara O’Riley, un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte !

SAT / Dômesicle | La Rama Records prend le contrôle du dôme

par Léa Dieghi

Samedi soir à la SAT, le Dômesicle vibrait aux couleurs de La Rama Records. Le label et disquaire montréalais (véritable pilier de la scène locale) co-présentait une soirée aux accents house, électro, techno et rave, réunissant un line-up qui faisait franchement sens : Luca Lozano & Mr. Ho, cofondateurs du label culte Klasse Wrecks, entourés des DJs locales badgalquirit et donotstealmyname en b2b.

Publicité panam

Étrangement, la foule n’était pas aussi dense que prévu sous le dôme. Peut-être la faute aux températures polaires de ces derniers jours : à -25°C, certains ont sans doute préféré rester emmitouflés chez eux. De mon côté, pas vraiment le choix, il fallait couvrir l’événement. Et puis, honnêtement, La Rama et ce casting-là, ça ne se manque pas.

Si je suis arrivée avec un léger retard (classique discussion qui s’éternise sur un canapé), le froid s’est vite fait oublier une fois sur le dancefloor. À l’intérieur, l’atmosphère était déjà bien installée. Le b2b de badgalquirit et donotstealmyname ouvrait la soirée avec un set énergique, naviguant entre techno, house et touches trance. Parfois un peu sauvage dans les transitions, mais toujours dans le bon sens

: punchy, bouncy, vivant.

Puis est venu le moment que j’attendais vraiment : Luca Lozano & Mr. Ho. Un duo culte livrant un set aussi récréatif que imprévisible. House, breakbeat, techno décalée, influences rave 90s… Tout y passait, avec cette impression délicieuse de retour aux sources. Voir deux CDJ accompagnés de deux platines, les DJs fouiller dans leurs bacs de vinyles, entourés de petites boîtes empilées derrière eux, avait quelque chose de vraiment agréable à voir, et à vivre. Un vrai rappel que la club culture se vit de différentes manières, et que parfois, un petit retour aux sources, ça fait vraiment du bien.

Le dancefloor répondait présent. Beaucoup de classiques, des moments un peu plus hard, des breaks bien sentis. On dansait, on se regardait en souriant, en se disant que oui, la musique était vraiment bonne ce soir-là. À l’avant de la scène, pas mal de visages familiers : des OG de la scène montréalaise, donnant à la soirée un petit goût de réunion de famille underground.

Seul léger bémol : les projections 360° signées D4000 et Melesul3, parfois un peu trop lumineuses, captant peut-être trop l’attention au détriment de la musique.

Certaines parties de leurs visuels projetés étaient très agréables, d’autres peut-être moins. Mais rien qui n’ait réellement freiné l’énergie du public.

Bref, une soirée solide, cohérente, portée par une institution montréalaise qui continue de faire les choses avec justesse.

Et même si je suis arrivée avec un peu de retard, certes, je faisais clairement partie des dernières à quitter la piste. Et ça, c’est toujours bon signe.

Crédit photos: Olympia Dairaine Grimaux 

électronique / techno

Igloofest 2026, week-end 2 | L’amour de la techno sous un froid glacial

par Léa Dieghi

Il arrive parfois qu’on perde l’amour qu’on porte aux choses. Non pas parce qu’il disparaît, mais parce qu’on les prend trop pour acquises. Vendredi soir, à l’Igloofest, j’ai retrouvé l’un des miens : mon amour pour la techno.

Publicité panam

La soirée s’annonçait pourtant minimale. Une soirée sobre, sans alcool, sans amis. Juste moi, le froid, la musique et une foule prête à braver l’hiver montréalais. À la météo, on annonçait un ressenti de -27°C. Sans surprise, aucun de mes proches n’a accepté de me suivre, même avec la promesse d’un pass gratuit. Et honnêtement ?

Ça ne m’a pas découragée. Pas plus que les milliers de festivaliers présents ce soir-là.

Avant de partir, j’ai tout prévu : sous-pull, pull, autre pull, hoodie, manteau. Moon boots, double paire de gants, combine de ski, lunettes de protection, cagoule « au cas où ». J’étais prête. Et contre toute attente, je n’ai pas eu froid une seule seconde (Je mens, peut-être un peu sur le chemin du retour…). À la job, on m’avait pourtant prévenue : « Danser dans ce froid-là, t’es folle. » Peut-être. Mais ce vortex de vents arctiques n’a visiblement pas effrayé les mélomanes. Et puis, avouons-le : il y a quelque chose d’un peu jubilatoire à se dire qu’on a dansé à -27°C, dans l’un des festivals les plus froids au monde.

La scène principale s’est remplie graduellement.

Logique, quand on sait que l’opening set était assuré par Kris Tin, DJ montréalaise avec qui j’ai eu le plaisir de m’entretenir plus tôt dans la semaine. Lors de notre discussion, elle me confiait à quel point l’art de l’opening set est souvent

sous-estimé. Hier soir, elle en a fait une démonstration magistrale. Une progression fine, intelligente, qui a doucement attiré le public vers l’avant de la scène. Une techno hypnotique, parfaitement calibrée pour ouvrir la voie à Misstress Barbara.

Avec une line-up 100 % féminine sur la grande scène, la soirée prenait des airs de girl power techno night. Trois figures majeures, trois visions complémentaires, réunies autour d’une techno qui retourne à l’essentiel : brute et immersive. Une techno qui frappe, qui enveloppe, qui fait danser plus fort: exactement ce qu’il fallait pour affronter une nuit aussi glaciale.

Ce qui a particulièrement marqué, au-delà de la musique, c’est la qualité du public. Une foule visiblement plus avertie, plus respectueuse. Peut-être plus locale, un peu plus âgée aussi. Les gens se laissaient de l’espace, même aux devants de la scène. Pas de bousculade, pas de tensions. Une rareté dans les grands événements.

Kris Tin cède la place à Misstress Barbara dans une accolade chaleureuse. Celle-ci rend la pareille lorsque Nicole Moudaber monte sur scène. La passation est fluide. Les trois artistes ensemble, sur cette même scène, ça faisait un sens fou. Une progression naturelle.

Les basses lâchent et les corps s’emballent. Pour se réchauffer, sans doute. Mais surtout grâce à la qualité irréprochable des mixes. Le B2B entre Misstress Barbara et Nicole Moudaber reste un classique, toujours aussi iconique. Difficile d’imaginer meilleure façon de clore la soirée : une légende locale et une figure internationale, réunies dans le froid montréalais.

Du côté de la petite scène, l’ambiance était tout aussi électronique, mais plus chaude, plus pop, plus extravagante. La scène Vidéotron avait été investie par le collectif montréalais Hauterageous, dont le mandat est clair : célébrer les queens locales et les DJ queer de la scène électronique. Moins techno pure, mais un plus extravagant. Un parfait contrepoint à la rigidité du quatre-quatre de la grande scène. Quand le besoin de changement se faisait sentir, on allait se perdre dans cette jungle sonore : pop, drum’n’bass, techno, rythmes parfois latins.

Je suis restée jusqu’à minuit, histoire d’attraper le début des derniers sets. Mais malgré toutes mes couches, force est d’admettre que danser pendant des heures dans le froid finit par bloquer certaines articulations (je vieillis, apparemment). Il était temps de rentrer, de se glisser sous les couvertures, de se réchauffer.

Mais une chose est sûre : j’ai passé une soirée exceptionnelle. Merci Igloofest. Merci aux artistes. Ça faisait longtemps que je n’avais pas autant dansé sur de la techno et certainement jamais dans un froid aussi glacial.

Caprice baroque et chocolat au 9e: beaucoup plus qu’une collation !

par Alain Brunet

Matthias Maute, chef, flûtiste (à bec et traverso), compositeur et directeur artistique de l’Ensemble Caprice, a imaginé un joli concept réunissant le répertoire baroque: un quintette enjoué et virtuose, évoquant cette époque et … le chocolat. 

Repéré et adopté par les conquistadors dans les Amériques, le fameux cacao fut introduit en Espagne pour ensuite traverser les Pyrénées et séduire la France. L’arrivée du chocolat en Europe coïncide avec la période baroque, voilà une excellente excellente occasion d’en établir le lien à travers un programme baroque français.

Programme éminemment ludique et d’autant plus chocolaté!

Très prisée depuis sa résurrection, la salle Le 9e était presque pleine en cette fin d’après-midi du 20 janvier, on y observait un authentique succès de participation et la réussite d’un concept mis de l’avant par les ensembles Caprice, ArtChoral, Opéra M3F et HausMusique. 

Bien qu’on ait connu, d’entrée de jeu au programme, de grands compositeurs français tels Marin Marais, Jean-Philippe Rameau, Marc-Antoine Charpentier ou François Couperin,  il fallait être vraiment féru de ce répertoire ancien pour en connaître les œuvres.Tel que suggéré par Matthias Maute, il valait mieux se laisser aller dans le parcours proposé et ressentir le plaisir généré par ces exécutions. 

Une première paire de pièces a mis en relief la formation dans son ensemble : Mathias Maute et Sophie Larivière aux flûtes (à bec et traverso), Jean-Christophe Lizotte au violoncelle baroque, David Jacques à la guitare baroque, Zya Tabassian aux percussions baroques et orientales – rappelons que le lien entre Occident et Orient était beaucoup plus évident à l’époque baroque.

Ainsi nous aurons d’abord droit à une Sarabande espagnole de Rémi Médard, une Chaconne sans frayeur de Marc-Antoine Charpentier, question de se mettre dans l’ambiance de cette époque lointaine.

Lanchas par bailar, oeuvre d’un compositeur inconnu et ces Airs et danses pour le théâtre de Jean-Philippe Rameau, deuxième paire de pièces au menu chocolaté, exigeait toutes les compétences techniques de ses flûtistes, dont la polyphonie à deux voix prévue par les compositions nous donne l’occasion de contempler ces instruments difficiles à maîtriser et trop peu connus du public mélomane. 

Le (petit) ensemble Caprice a ensuite enchaîné avec une troisième paire d’œuvres : Les délices de la solitude, de Joseph Bodin de Boismortier et Vertigo (un titre choisi 2 siècle et demi avant Alfred Hitchock) de Joseph-Nicolas-Pancrace Royer. La première aura été percussive et la seconde aura été enlevante pour le jeu des  flûtistes,  aussi pour leur conversation avec le violoncelle baroque qui leur donnait bellement la réplique, sans compter ce lien solide établi avec les autres membres de l’ensemble.

Le chocolat a triomphé avant l’exécution des Folies d’Espagne de Marin Marais et de Le tic-toc-Chocolat, nous avons toustes avalé goulûment l’oeuf de choco nous ayant été offert à l’entrée, pendant que les flûtes et la percussion légère s’en donnaient à qui mieux mieux.

Les tambours et percussions de Zya Tabassian ont lancé l’assaut final : jolies Contredanses parisiennes, Rigaudon, calme Rondeau, très rythmé Poivre, dentelé Prince Torge, rassurante Manches vertes, qu’on imagine une version ancienne de la très connue Greensleeves, le tout conclu par un échange musclé entre flûtes et percussions, intitulé Les sept sauts

Beaucoup plus qu’une sympathique collation!

Kim Richardson & l’ONJ : hommage à Ellington sans concessions

par Harry Skinner

La phrase la plus surprenante que Kim Richardson ait dite jeudi soir (15 janvier) alors qu’elle partageait la scène avec l’Orchestre National de Jazz de Montréal était aussi la toute première chose qu’elle ait dite. Elle est arrivée après deux interprétations concises de What Am I Here For et Cotton Tail de Duke Ellington et a immédiatement déclaré : « Je suis absolument terrifiée ».

En effet, elle avait eu des problèmes avec ses cordes vocales avant le concert, son premier de l’année, au point que sa capacité à se produire sur scène était remise en question. Ce moment de vulnérabilité de la part de Richardson, qui s’est finalement avéré inutile, était rafraîchissant ; à aucun moment au cours du spectacle, on n’aurait pu deviner que l’on écoutait une chanteuse qui avait des difficultés avec sa voix. 

Au fur et à mesure que le concert avançait, il est devenu évident que l’objectif était de mettre en valeur autant que possible la diversité du répertoire d’Ellington, une entreprise qui a indéniablement été couronnée de succès. Au cours des seize morceaux de ce concert à guichets fermés présenté à la Cinquième Salle du PdA, Richardson et l’orchestre ont réussi à interpréter des classiques tels que Caravan et Take the A Train tout en prenant le temps de faire découvrir au public des morceaux moins connus et moins conventionnels du répertoire d’Ellington. La première chanson interprétée par Kim Richardson, par exemple, était un extrait de la comédie musicale Jump For Joy de 1941, intitulée Bli Blip. La chanson se caractérise par un refrain étonnamment épuré et anguleux, qui n’est pas sans rappeler le son que Thad Jones allait créer quelques décennies plus tard.

L’un des moments forts du spectacle a été la façon dont la personnalité de Kim Richardson transparaissait dans son chant. Cela n’a jamais été aussi évident que dans la ballade de Billy Strayhorn Something to Live For ou dans Imagine My Frustration, un arrangement du pianiste Jimmy Jones. Cet arrangement en particulier avait un son qui tendait davantage vers le R&B classique, avec des riffs répétitifs dans la section des cuivres sur un rythme 12/8 – un choix parfait pour une chanteuse ayant le background soul et R&B de Kim.

Imagine My Frustration a probablement été le moment du spectacle où nous l’avons vue le plus dans son élément.

Dans l’ensemble, les morceaux choisis pour le concert étaient courts et concis afin de permettre un répertoire plus varié. Il y avait donc peu de longues sections solo. Une exception notable était Perdido, qui comprenait un solo de trompette absolument monumental de David Carbonneau. Il serait difficile de contredire la directrice Marianne Trudel lorsqu’elle suggère que ce morceau aurait pu être écrit pour lui plutôt que pour le grand Clark Terry.

Hier soir, l’ONJ a mis à l’honneur deux grands musiciens, Kim Richardson et Duke Ellington, de deux manières très différentes. L’un était sur scène, tandis que l’autre a composé la majeure partie du programme. Le public a toutefois pu apprécier pleinement les deux musiciens et leurs voix uniques, sans que l’un ne vole la vedette à l’autre.

électronique

Igloofest, troisième nuit : neige fraîche et basses brûlantes

par Léa Dieghi

Troisième soirée à l’Igloofest, et une impression étrange en arrivant sur le site : plus d’espace, moins de densité. Du moins au début. Un samedi soir plus calme que les précédents, possiblement à cause d’une programmation moins immédiatement identifiable pour les gens, public -apparemment- majoritaire de cette édition 2026. Dans les discussions, un nom revenait pourtant en boucle : The Blaze. Beaucoup semblaient être là pour eux, attendant patiemment que la soirée décolle.

Bonne nouvelle côté météo : moins de froid (-5 de ressenti, ce soir-là, je n’ai pas du tout eu froid!), mais beaucoup de neige. Tombée toute la journée, elle recouvrait le site et adoucissait l’atmosphère. Un décor presque cinématographique, avec les tours du vieux port en arrière plan, le fleuve saint-laurent en premier, parfait pour une nuit de musique électronique en plein hiver montréalais.

Entre deux sets, immersion dans les coulisses du festival avec l’équipe du Club Sexu, venue réaliser un micro-trottoir en collaboration avec Igloofest et Multicolore, après une première expérience réussie au Piknic Électronik l’été dernier. Accompagné de l’humoriste Saad Fennich, le collectif est allé questionner les festivalier.ère.s sur le consentement en contexte festif. Des échanges directs, parfois drôles, toujours pertinents – une façon intelligente de faire de la prévention sans moraliser, parfaitement intégrée à l’esprit du festival.

On est allés dans différents stands, histoire de prendre des footages. Passage obligé au sauna pour réchauffer les corps et les discussions, puis détour par le stand de la Banque Nationale, où je repars avec une paire de lunettes lumineuses. Détail futile (Trouvez-vous?), mais typiquement Igloofest.

Sur la scène Vidéotron, la température monte vite. Le collectif Musik Me Luv prend les commandes, et Pleurire, artiste montréalais, signe sa toute première apparition à l’Igloofest hivernal. Le public arrive doucement, beaucoup de proches et d’ami·e·s, créant une ambiance chaleureuse et presque communautaire. Techno, acid, grooves bien sentis : un set pensé pour réveiller la foule et lancer la soirée sur de bonnes bases.

Puis viennent MAD et dick lee, et là, changement de registre. Première fois que je les vois performer, et clairement, je ne m’y attendais pas. Breaks, drum and bass, basses lourdes, influences brésiliennes, baile funk, techno : tout s’entremêle dans un chaos parfaitement maîtrisé. L’énergie est brute, frontale, sur-excité, même.

La foule s’agglutine rapidement, devant, derrière, autour de la scène. Les artistes se retrouvent encerclé·e·s, la proximité est totale. On se croirait dans un Boiler Room improvisé, version glaciale. Les corps bougent sans retenue. Ça danse fort. Moi aussi. C’était une très belle découverte pour moi, ce collectif! Je retournerais sûrement à leur soirée, je me le suis promis.

Changement d’ambiance sur la scène Sapporo. Le public met plus de temps à se rassembler. Kris Guilty et Sofia Kourtesis proposent une techno plus classique, progressive, flirtant parfois avec la tech-house. La transition entre les deux est fluide, presque invisible. Si l’exécution est irréprochable, l’ensemble reste assez linéaire. Un peu trop sage à mon goût.

Sofia Kourtesis sauve toutefois le set avec des touches disco et house bien senties, apportant une légèreté bienvenue et quelques sourires dans la foule.

Et puis, l’instant que tout le monde attendait. The Blaze arrive sur scène et, instantanément, le site se remplit. On entend les cris « The Blaze est là ! » —et les pas s’accélèrent dans la neige. Première fois que je les vois live, et il faut le dire : l’impact est réel. Leur musique touche juste. Euphorique et mélancolique à la fois, elle navigue entre introspection et communion.

La neige recommence à tomber pendant leur set. Des milliers de personnes dansent, serrées les unes contre les autres, face à la scène, sous un ciel blanc. Une image forte, presque irréelle. Un de ces moments où tout s’aligne : le son, le décor, l’énergie.

Sans hésiter, le highlight de la soirée.

Publicité panam
Afrique / afro-soul

Floric Kim, antidote musical à la soirée glaciale montréalaise

par Sandra Gasana

Malgré un froid glacial en ce jeudi de janvier, cela n’a pas découragé plusieurs personnes à assister au concert tant attendu de Floric Kim. Vous avez sûrement entendu parler de lui lors de son entrevue dans le cadre de MUZ, mais de le voir sur scène pour un show complet, c’était une première pour moi.

Entouré de grands musiciens reconnus sur la scène artistique montréalaise et de Damaris, une choriste et guitariste prometteuse, Floric Kim monte sur scène tel une star. Son habillement nous marque tout autant que sa puissante voix. Vêtu de jeans de la tête au pied, un pat d’ef stylé et un genre de gilet avec des anneaux également en jeans, ce jeune artiste et designer a pu faire les deux ce soir-là : porter sa propre marque de vêtements et nous livrer un spectacle digne de ce nom.

Dès la première chanson, il met le feu dans la salle alors que dans Freedom, il fait ressortir son côté blues et soul. Il manie le français, l’anglais et le kikongo, mêlant parfois plusieurs langues dans la même chanson.

Il nous dévoile non seulement ses talents de chanteur, mais également de danseur sur certains morceaux plus entrainants, et de conteur. Sur le morceau Suzana, qui est un hommage à sa sœur et dans lequel il dénonce les abus sexuels, il passe d’un refrain chanté au conte, nous plongeant ainsi dans ces deux univers. La basse de Watson Joseph, le jeu de guitare de Dav, le piano de Steven Mapou et la batterie de Raphaël Ojo lui ont permis de passer de l’un à l’autre tout naturellement.

Hendry Massamba ne pouvait pas ne pas participer à ce concert. En effet, on voit rarement l’un sans l’autre. Il a donc participé à la deuxième partie du concert aux percussions, avant d’échanger de poste avec Raphaël pour la dernière chanson de la soirée.

Parlant de 2ème partie, l’accoutrement de Floric était encore plus spectaculaire que le premier. Cette fois-ci, c’est avec une tenue sur laquelle il avait collé plusieurs barbies qu’il est apparu sur scène. Et c’est tout à fait représentatif du personnage : utiliser des objets anodins du quotidien pour les intégrer à des tissus et en faire des pièces d’art.

Cela dit, une personne lui a presque volé la vedette ce soir-là : il s’agit d’un jeune danseur d’origine haïtienne nommé Dashny qui maitrisait parfaitement des mouvements de danse africaine. « Tu es sûr que tu es Haïtien ? On m’avait dit que les Haïtiens étaient plutôt des lovers avec leur kompa », dit Floric en s’adressant au jeune homme. Et quelques minutes plus-tard, il réinvite Dashny mais cette fois-ci pour une improvisation sur son hit Mama Pray For Me, et il nous en a mis plein la vue.

C’est un peu ça aussi Floric, qui se surnomme le Nkundilisateur, il semble aimer mettre en avant d’autres artistes, que ce soit lorsqu’il invite Veeby ou LYDOL, pour des improvisations en chant ou en danse, ou encore lorsqu’il appelle des danseuses de l’école Nyata Nyata à venir faire quelques démonstrations sur la piste. Cela rallonge ses morceaux de plusieurs minutes sans toutefois nous lasser.

Floric fait plusieurs bains de foule durant son spectacle, parfois rejoint par les spectateurs qui voulaient se défouler ce soir-là. Ce fût le cas notamment lors de son morceau à succès Million, autre moment fort de la soirée.

Finalement, les -17 degrés ont peut-être découragés plusieurs personnes à venir voir cet artiste en pleine lancée dans sa carrière, mais ceux qui y étaient ont clairement apprécié.

danse / minimaliste / musique contemporaine

La danse qui vit, la vie qui chante et la musique qui danse : époustouflant  »Sol Invictus »

par Frédéric Cardin

Chez PanM360, nous aimons la musique (une évidence). La musique pour elle-même bien entendu, mais aussi la musique dans son rapport avec d’autres arts. Nous ne prenons pas souvent le temps de revenir sur des spectacles de danse ou de théâtre, tout simplement pour des raisons d’horaire et de disponibilités. Mais si l’occasion se présente, nous sommes plus qu’heureux de le faire.

Hier soir, j’ai assisté à Sol Invictus du chorégraphe franco-algérien Hervé Koubi, au Théâtre Maisonneuve. Dans cette création magistrale, que Koubi qualifie d’ode à la vie, se marient avec une virtuosité éclatante des gestes et des élans issus de la culture urbaine contemporaine, tels le breakdance, le hip hop et la capoeira brésilienne. S’y greffe aussi la danse contemporaine, dans un ballet ultra actuel, mais aussi baroque et choral, propulsé à mille lieues des clichés ténébreux, glauques et crasseux associés à la culture de rue. 

Koubi dit vrai lorsqu’il parle d’ode à la vie. Il évoque aussi le plaisir de danser des enfants. Il y a effectivement une force vitale juvénile dans cette explosion d’énergie solaire et rassembleuse. 

Parlons d’abord des danseurs et danseuses, d’une fabuleuse beauté dans leurs corps saillants et leur malléabilité féline. Des corps qui virevoltent presque sans arrêt, qui tombent au sol comme des tissus, sans heurt et sans lourdeur, qui se métamorphosent sans transition apparente en gymnaste, en artiste de cirque, en vrille tournoyante sur la tête svp et en interprète moderne à la gestuelle savante et étudiée. Koubi est allé chercher les meilleurs, dit-il. Aucun doute possible. 

Tout cela aurait pu être un exercice d’esbroufe pour épater le bon bourgeois branché sur la culture street de manière superficielle. Si c’est bien plus que cela (et ça l’est), c’est assurément grâce à la musique (ou plutôt aux musiques) qui accompagnent les mouvements

Sur un nid sans coupure d’environ 75-80 minutes, la chorégraphie de Koubi respire et évolue à travers plusieurs états d’âme et autant d’allégories qui forment au final une construction narrative complète. Une construction, certes, qui laisse parfois le champ libre à l’interprétation car le discours est en général plus symbolique qu’explicite, invitant les plus réfléchis à jouer de l’herméneutique et le reste d’entre nous à surtout jouir de l’esthétisme audio-visuel du moment. 

Qu’à cela ne tienne, des espaces temporels variés en émotions s’enchaînent mais, surtout, s’équilibrent au travers du spectacle. Beethoven (Septième symphonie) apporte une force dramatique pendant quelques minutes, une sorte de gravité qui contraste avec d’autres moments hyper festifs, appuyés sur une musique puissante faite de rythmes tribaux, de cuivres grondants et de cordes saccadées très efficaces. Ailleurs, c’est la médiévale Hildegarde de Bingen et ses hymnes vocaux angéliques qui octroient à l’ensemble d’une quinzaine de danseur.ses.s une sorte d’élévation spirituelle qui semble les faire planer au-dessus du bitume. Quelques extraits de la musique du film Midsommar de Bobby Krtic étoffent et lient le visuel avec un intangible sensoriel. Et puis, entre tout cela, une trame électronique relativement planante et ambiante, abstraite (signée Mikael Karlsson (collaborateur de Lykke Li, Alicia Keys) et Maxime Dobson), comme un lit sonore duquel émergent régulièrement les pièces mentionnées et quelques autres, tels des manifestations spontanées de communion humaine éclairée.

En entrée et en sortie de spectacle, Steve Reich, presque un lieu commun dans ce genre de proposition, sert de courroie expressive pour dresser un tableau de virtuosité qui donne l’impression d’être orchestré avec un millimétrisme rigoureux. Et pourtant, quand on sait que Koubi ne ‘’compte pas’’, et préfère, comme dans le jazz ou d’autres musiques improvisées, identifier des appuis précis (musicaux) entre lesquels les artistes sur scène se voient offrir une certaine liberté, on ne peut qu’être ébahis par la cohésion d’ensemble de ces corps exceptionnels, capables d’une individualité étonnante, mais qui se soumettent parfaitement à une vision collective et holistique. 

Sol Invictus
Danse Danse

Au-delà des mouvements physiques papillonnants, qui impressionnent constamment, la mise en scène utilise rarement, mais avec un agréable sens de l’image, quelques artifices tels un grand drap doré, illuminé par un éclairage idoine (le soleil, bien sûr), qui se transforme en tourbillon éclatant lorsque déposé sur l’un des danseurs (unijambiste!) en plein mouvement de toupie humaine renversée. Ailleurs, des feux de bengale (il me semble?) illuminent timidement quelques danseurs dans la noirceur totale, rare absence du dieu soleil au profit de la nuit. C’est simple, mais beau.

Sol Invictus est esthétiquement magnifique et émotionnellement mémorable. On y retourne sans hésiter, autant pour revivre des moments de grande force artistique, mais aussi pour aller plus loin encore dans la compréhension de ce spectacle riche en symboles et en signifiance. 

Inscrivez-vous à l'infolettre