IDLES, post-punk et English Teacher, un acte de classe.

par Vanessa Barron

Par une fraîche nuit d’automne, les adeptes du punk du Centre-Ville se sont rassemblés à guichets fermés au MTELUS, vêtus de leurs plus beaux t-shirts noirs, pour assister à l’avènement du quintette post-punk anglais IDLES, avec l’appui d’English Teacher.

Ma connaissance préalable de ces groupes provient d’une écoute rapide de leurs discographies et de quelques conversations avec des fans d’IDLES au fil des ans, qui m’ont laissé entendre que ce groupe avait une base de fans passionnés. Du genre « je les ai vus cinq fois et je me suis fait tatouer leurs paroles ». English Teacher est plus récent sur la scène, mais il fait déjà forte impression, puisque son premier album This Could Be Texas, sorti cette année, a remporté le très estimé Mercury Prize.

English Teacher / Amir Bakarov
English Teacher / Amir Bakarov

English Teacher était un plaisir à avoir en classe, pour ainsi dire. Je ne qualifierais normalement pas un groupe de rock d’élégant, mais beaucoup de groupes de rock n’ont pas de piano et de basse droite, n’est-ce pas ? La chanteuse Lily Fontaine navigue gracieusement entre le spoken word et le chant à gorge déployée, oscillant entre la crudité et la clarté de son timbre. « Nearly Daffodils » met en valeur toute cette gamme de flexibilité vocale, ainsi que des rythmes 7/8 aux cordes qui créent une atmosphère à la fois tendue et énergique. La légèreté des accords de piano et des arpèges de guitare qui complètent les paroles percutantes et les lignes de basse chaudes m’a rappelé de manière inattendue la chanteuse indie-pop britannique Kate Nash (qui, soit dit en passant, sera à Foufounes Electrique en octobre).

IDLES / Amir Bakarov

La foule est alors devenue complètement folle de IDLES. J’ai été témoin d’au moins deux murs de la mort et d’un nombre incalculable de sweat-shirts et d’appendices volants de la part des surfeurs de la foule. L’énergie de la foule et des artistes était à la hauteur : le guitariste Mark Bowen faisait tournoyer son instrument comme un hula hoop, le batteur Jon Beavis n’hésitait pas à lancer des blast beats sur la grosse caisse, et le chanteur Joe Talbot a maintenu une voix hurlée et débridée pendant une heure et demie. On a l’impression que ces chansons ont été conçues pour être jouées en live ; elles sonnent plus complètes avec des centaines de voix rauques qui soutiennent les déclarations du chanteur aux accents épais sur des morceaux comme « Gift Horse », criant « LOOK AT HIM GOOOOO » dans une ferveur béate et unifiée. C’est comme si l’on écoutait « Seven Nation Army » sur YouTube et que l’on entendait un stade de football hululer et brailler sur l’infâme ligne de basse.

IDLES / Amir Bakarov

J’ai le plus vibré avec IDLES lorsqu’ils s’aventuraient sur des morceaux plus groovy avec des rim-clicks de caisse claire et des rythmes syncopés comme sur « Samaritans » et « POP POP POP » de leur dernier album TANGK. Au pire, j’ai trouvé que des chansons comme « Car Crash » traînaient en longueur avec un bourdon monotone et un rythme pesant, plus comparables à un pneu qui se dégonfle qu’à une explosion. Néanmoins, il est indéniable que l’intensité et le dynamisme d’IDLES sont restés inébranlables tout au long du concert, et que le public s’est montré à la hauteur de leur enthousiasme.

classique / période romantique

L’OM repart en grand avec l’ultime symphonie de Bruckner

par Alain Brunet

L’Orchestre Métropolitain jouait dimanche la symphonie inachevée d’Anton Bruckner (1824-1896), soit la neuvième dont il n’avait pu écrire une version satisfaisante du dernier mouvement après avoir tenté plusieurs esquisses parce que très malade et « dépassé par son propre génie », c’est-à-dire incapable de conclure sur des mouvements aussi forts, particulièrement le scherzo, soit le 2e, « tellement imposant, d’une force viscérale tellurique », pour reprendre les épithètes de Yannick Nézet-Séguin, avant qu’il nous explique l’ajout du Te Deum, une œuvre chorale de Bruckner, en guise de complément à la symphonie, selon une suggestion de son concepteur.

« S’il y a un compositeur qui a accompagné l’orchestre, c’est Bruckner », soulignera le maestro québécois dans son laïus d’entrée. YNS avait dirigé cette 9ème du compositeur pour une première fois en 2002, puis en 2009 dans le contexte d’un vaste projet d’enregistrements de toutes les symphonies de Bruckner, dont l’accomplissement fut étalé de 2006 à 2017, avec le succès critique qu’on connaît.

Le programme d’ouverture est une « cérémonie » sans applaudissements, sans pause. La 9e de Bruckner était ainsi enrobée du Te Deum à la fin et au début, comme c’est le cas depuis quelques années d’une composition auotchtone de l’artiste cri Andrew Balfour, Mamachimowin. Selon les dires du compositeur, cette œuvre chorale et orchestrale de 6 minutes exprime la relation difficile entre la spiritualité des nations autochtones et l’influence de la religion catholiques sur ces peuples malmenés par les Occidentaux venus s’établir dans les Amériques. Relation éminemment éminemment coloniale du conquérant français, monothéiste, sur le polythéisme et le chamanisme autochtones jugés primitifs par les Européens.

Ainsi, cette œuvre contemporaine d’allure spectrale était un choix judicieux pour introduire la symphonie inachevée. On peut aisément affirmer que Bruckner est un répertoire signature pour l’OM et son chef, son exécution était dimanche exemplaire. Une vaste part du premier mouvement et l’entier deuxième mouvement révèlent effectivement une densité et une puissance hors du commun, assurément parmi les plus remarquables accomplissements de la musique symphonique au 19e siècle. Les cors, trombones et trompettes confèrent une telle force au discours orchestral de Bruckner. En fin de parcours, cet homme humble et pieux avait été inspiré au point de préfigurer la suite des choses, s’autorisant une audace harmonique presque moderne, pavant la voie à ses successeurs à commencer par Gustav Mahler.

Obéissant aux consignes du chef, public aura été exemplaire, silencieux jusqu’à la fin de cette heure et demie de recueillement. Seule ombre à ce tableau magistral, les solistes assis avec le choeur pour l’exécution du Te Deum; tout au fond derrière l’orchestre, les voix du ténor Limmie Puliam (surtout), de la mezzo Jennifer Johnson Cano et de la basse Ryan Speedo Green voyageaient difficilement dans l’espace, contrairement à celle de la soprano Latonia Moore qui le fendait comme il se doit.

crédit photo: François Goupil pour l’OM

avant-folk / avant-rock

PJ Harvey à la Place Bell: toustes prosterné.e.s devant la papesse

par Alain Brunet

Très rares sont les spectacles d’aréna ou l’on puisse entendre une mouche voler. Sauf quelques infimes débordements, l’écoute des nouvelles propositions de Polly Jean Harvey fut exemplaire, respectueuse pour employer un euphémisme. Pendant une première moitié de programme en ce samedi soir à la Place Bell, nous étions tous à peu près prosternés devant la papesse de l’avant-folk et de l’avant-rock, authentique génie conceptuel et artiste superbement incarnée.

Depuis ses débuts discographiques en 1992, elle a sorti une dizaine d’albums, concoctés avec John Parish, son collaborateur de toujours – elle avait 19 ans lorsqu’elle était la chanteuse d’Automatic Dlamini sous la gouverne de John Parish, elle en a aujourd’hui presque 55 et lui 10 de plus. On peut ainsi dire de John Parish qu’il est à Polly Jean ce que Warren Ellis est à Nick Cave : symbiose d’une vie entière de création,

Aucun opus de PJ Harvey ne peut être qualifié de moyen ou médiocre. Quant au plus récent album, l’énergie qui s’en dégage sied bien PJ et ses collaborateurs expérimentés – basse, guitare, claviers, batterie, électronique. De plus en plus aérien et de moins en moins tempétueux, les travaux de Polly Jean ne négligent pas l’exploration sonore pour autant. Fort en voix et en guitares (acoustiques ou électriques), cet avant-folk-rock-ambient est assorti de textures extrêmement personnelles, produites par des claviers analogiques et autres sons de synthèse.

Ainsi on a eu droit à l’exécution intégrale du récent album I Inside the Old Year Dying, réalisé de nouveau par Flood et Parish, ce qui est une pratique rarissime pour des tournées de cette envergure, déclinée dans des salles de plus ou moins 10000 sièges comme la Place Bell, remplie samedi soir. Généralement, les artistes de cette stature saupoudrent leurs nouvelles chansons dans un programme de tubes attendus de leurs fans. Polly Jean Harvey n’exerce pas sa médecine ainsi. Elle fait à sa guise et on la prend comme tel, son talent exceptionnel lui autorise cette indépendance. Ce n’est certainement pas moi qui s’en plaindra, bien au contraire.

Trois décennies plus tard, on apprécie encore au plus haut point cette Polly Jean, cette simplicité apparente, cette approche presque rurale, ces mélodies incarnées, cette magnifique voix de contralto mâtinée de blues, bref le lyrisme assumé de ses textes impliquent aussi une quête de complexité dans les détails de ces harmonies et rythmes simples, épurés.

Vêtue d’une robe longue et d’une cape aux motifs forestiers, Polly Jean se prête à des élans chorégraphiques et gestes que l’on pourrait qualifier de chamaniques.

Une fois le nouvel album entièrement exécuté, le folk rock de l’Anglaise ne boude pas la saturation et devient progressivement plus rock, jamais totalement. L’énergie de ses 40, 30 et 20 ans revient, solidement parfois mais sans exubérance. On peut néanmoins contempler la rutilation de ses joyaux jadis taillés, tirés des albums Let England Shake, Is This Desire?, Uh Huh Her, Rid Of Me, White Chalk et surtout le génial To Bring You My Love dont elle a interprété la chanson titre, Send His Love To Me, Down by the Water, et C’mon Billy.

On peut conclure à un programme superbement construit, à l’exécution quasi idéale d’une soliste et d’une formation exemplaire. Seul bémol, ce spectacle semblait parfois conçu pour un plus petit amphithéâtre, sans projections d’envergure, sur une scène sobrement ornée et éclairée. Mais bon, petit détail de la vie…

LISTE DES CHANSONS AU PROGRAMME

1. Prayer at the Gate / I Inside the Old Year Dying
2. Autumn Term / I Inside the Old Year Dying
3. Lwonesome Tonight / I Inside the Old Year Dying
4. Seem an I / I Inside the Old Year Dying
5. The Nether-Edge / I Inside the Old Year Dying
6. I Inside the Old Year Dying / I Inside the Old Year Dying
7. All Souls / I Inside the Old Year Dying
8. A Child’s Question, August / I Inside the Old Year Dying
9. I Inside the Old I Dying / I Inside the Old Year Dying
10. August / I Inside the Old Year Dying
11. A Child’s Question, July / I Inside the Old Year Dying
12. A Noiseless Noise / I Inside the Old Year Dying

13. The Colour of the Earth / folk celtique chanté par John Parish / Let England Shake
14. The Glorious Land / Let England Shake
15. The Words That Maketh Murder / Let England Shake
16. Angelene / Is This Desire?
17. Send His Love to Me / To Bring You My Love
18. The Garden / Is This Desire?
19. The Desperate Kingdom of Love / Uh Huh Her
20. Man-Size / Rid Of Me
21. Dress / Dry
22. Down by the Water / To Bring You My Love
23. To Bring You My Love / To Bring You My Love

24. C’mon Billy / To Bring You My Love
25. White Chalk/ White Chalk

jazz

Retour à l’époque d’Ella et Irving avec Caity Gyorgy et l’ONJ

par Vitta Morales

Jeudi soir, l’Orchestre national de jazz et Caity Gyorgy, deux fois lauréate d’un Juno, ont offert à une Cinquième Salle comble quatre-vingt-dix minutes de compositions d’Irving Berlin telles qu’elles ont été arrangées pour Ella Fitzgerald. Caity Gyorgy n’a pas hésité à révéler à quel point la musique de Fitzgerald a eu un impact sur sa propre carrière et il m’apparaissait évident qu’elle avait étudié et intériorisé ce répertoire.

Un tel concert hommage requiert nécessairement un examen plus approfondi, car il arrive souvent que le public connaisse bien la musique et ait certaines attentes quant à la façon dont elle devrait sonner. Je suis heureux de pouvoir dire que l’ONJ et les forces combinées de Gyorgy ont donné lieu à un concert qui a rendu hommage à Berlin et à Fitzgerald avec respect et précision, tout en étant parfois stylisé avec goût.

Musicalement, chacun a joué son rôle efficacement et presque tout le monde a eu des moments de solo tout au long du spectacle. Bien sûr, Gyorgy elle-même n’a pas fait exception et elle a montré ses prouesses d’improvisation dès le début de la soirée en jouant en solo sur Blue Skies. Notamment, sa sélection de notes n’a pas faibli pendant les rafales de doubles croches plus denses de son solo. Même certains saxophonistes ont tendance à être paresseux à cet égard, il est donc admirable et impressionnant qu’elle ait choisi de chanter ces passages avec clarté et confiance au lieu de simuler quelque chose de plus informe.

D’autres solistes notoires sont venus des suspects habituels, notamment le trompettiste Bill Mahar et la pianiste Marianne Trudel, qui ont injecté un vocabulaire plus moderne dans ce qui était par ailleurs une soirée de swing pur et dur. Même les quelques erreurs de concentration n’ont rien enlevé à la soirée : la batterie qui a adopté un tempo différent de celui du reste du groupe sur Heat Wave, des paroles mal interprétées sur You Can Have Him et une étrange application de réverbération sur la voix de Gyorgy pendant Putting on the Ritz sont les seules choses que j’ai notées.

Cependant, malgré le talent et les efforts combinés de chacun (et malgré l’inclusion de deux compositions qui ne sont pas d’Irving Berlin), je dois admettre avoir ressenti une certaine lassitude aux trois quarts du spectacle. La musique swing des big bands témoigne d’un grand sens de l’arrangement et d’une grande énergie dans le meilleur des cas, mais cette musique a été écrite pour être jouée sur les pistes de danse. C’est pourquoi, après près de quatre-vingt-dix minutes, j’ai commencé à ressentir le poids de la répétitivité de la musique swing, d’autant plus que nous avons en grande partie abandonné la tradition de danser sur cette musique pour nous asseoir et l’écouter avec révérence.

Mon intérêt n’a repris que lors du rappel, qui a été décidé à la manière d’une jam session, c’est-à-dire à la volée. Gyorgy et la section rythmique de l’ONJ ont joué une version de Mack the Knife (Kurt Weill) à la demande du public. Gyorgy a chanté la chanson avec des paroles à moitié mémorisées qu’elle a compensées en improvisant des mélodies et en inventant ses propres couplets en anglais et en français. C’était tellement spontané et habile qu’on ne pouvait s’empêcher de rire avec eux.

Près d’un siècle s’est écoulé depuis l’époque où cette musique était nouvelle et où Ella Fitzgerald a acquis sa notoriété en chantant avec l’orchestre de Chick Webb. Mais pour ceux qui craignent périodiquement pour l’avenir du jazz et la façon dont ses traditions seront mémorisées et transmises, j’ai une bonne nouvelle : il y a encore de jeunes adultes talentueux qui défendent, interprètent et maintiennent cette musique pertinente pour les publics futurs. Caity Gyorgy est l’une d’entre eux, il va sans dire.

Par chance, j’étais même assis à côté de deux étudiants en jazz de l’université qui sont restés investis tout au long du spectacle. Je pense que tant qu’ils auront accès à des spectacles comme celui proposé par l’ONJ et Caity Gyorgy hier soir, les jeunes s’en sortiront probablement. Et le jazz aussi.

Oestrele, Schumann via Trifonov, Berlioz, les cloches…

par Alain Brunet

Pourquoi donc étions-nous attirés par ce programme de l’OSM sous la direction de Rafael Payare?

Pour le ding ou le dong de ses nouvelles cloches fraîchement fondues, intégrées à l’instrumentation de l’orchestre de deux œuvres au programme? Pour certains, cette avancée de l’instrumentation était assurément attractive, on l’a déjà observé chez les médias grand public qui y ont vu un joli teaser journalistique.

Pour d’autres, la motivation d’afficher présent était la promesse du « fantastique » de la Symphonie fantastique d’Hector Berlioz, créée à Paris en 1930. Supérieure à cette Fantastique exécutée aux débuts de Payare avec l’OSM.

Pour les supporters de la nouvelle création, c’était la première mondiale d’une commande de l’OSM au compositeur québécois d’origine allemande Michael Oestrele, d’ailleurs présent à la première exécution officielle de son œuvre ancrée dans la modernité du siècle précédent et aussi marquée par l’intégration de quatre cloches nouvellement acquises ?

Pour les fans de haute virtuosité, la raison d’être là était d’abord l’interprétation par Daniil Trifonov du Concerto pour piano en la mineur, op. 54 de Robert Schumann, créé en 1811. En ce qui me concerne, j’étais là d’abord pour l’écouter. Aujourd’hui âgé de 33 ans, ce musicien d’exception figure sans contredit dans l’élite du piano russe (Evgeny Kissin, 52 ans, Denis Matsuev, 49 ans, Alexander Malofeev, 22 ans, etc.), il éblouit les mélomanes montréalais depuis le printemps de 2019. Ce fut le cas une fois de plus mercredi, grâce et la haute virtuosité : l’attaque, le jeu de pédales, l’articulation exemplaire en haute vélocité, les effets savamment ménagés et déclenchés aux moments opportuns, les explosions dramatiques au troisième mouvement. Trifonov n’hésite pas à mettre sa touche, au risque de transgresser un tantinet la partition et choquer quiconque a déjà en tête une version absolue de l’œuvre ( Argerich, Kissin, Richter, etc). Un bémol important de cette exécution, cependant : le volume trop puissant de l’orchestre pour le soliste dans de courts passages, notamment dans le premier des trois mouvements, Allegro con brio. Des ajustements d’intelligibilité sonore s’imposeront pour la suite des choses, puisque Trifonov remet ça ce jeudi 19 septembre , cette fois avec le Concerto no1 de Beethoven.

Quant à la Symphonie fantastique de Berlioz, on peut affirmer sans am qu’il s’agit d’une des grandes exécutions montréalaises de l’œuvre, en tout cas supérieure à celle que Payare avait dirigée en début de mandat, soit en décembre 2022. On aura eu droit à la version avec cornet solo du second mouvement, Un bal fondé sur une valse et donc d’un rythme ternaire au service d’une mélodie archi-connue depuis deux siècles. Un troisième mouvement assorti d’un dialogue spatialisé entre hautbois et cor anglais. Un cinquième assorti des cloches nouvellement intégrées à l’instrumentation de l’orchestre montréalais.

Chose certaine l’expressivité, l’intelligibilité et la précision étaient au rendez-vous pour cette exécution exemplaire de cette Symphonie fantastique, considérée à l’époque de sa création comme innovante et singulière. Prédisons donc une tournée triomphale de l’OSM en novembre prochain, autour d’un programme similaire.

classique

Rentrée réussie à l’OSM

par Alexis Desrosiers-Michaud

L’Orchestre symphonique de Montréal jouait cette semaine en guise d’ouverture de sa 91e saison les rares et impressionnants Gurrelieder d’Arnold Schoenberg, à l’occasion du 150e anniversaire de disparition de ce dernier.

Cette œuvre est rare et impressionnante en raison du nombre d’artistes requis; un orchestre très élargi (on comptait vendredi, à titre d’exemple 7 trombones et 14 contrebasses), 6 solistes et un immense chœur; soit environ 300 à 350 exécutants pour une durée d’environ 1h45 minutes.

Les Gurrelieder (prononcer Gourrelider) est l’une des dernières pages que Schoenberg composera avant la cassure qu’il provoquera trois ans plus tard avec l’atonalité. À titre d’information, en 1913 avec Pierrot Lunaire, il se défait du système sur lequel tous les compositeurs écrivent depuis Bach, pour traiter les sons séparément et non selon la notion de gamme, ou de tonalité. Pour situer le lecteur, les Gurrelieder sont à mi-chemin entre l’esthétique de Richard Wagner pour les mélodies et les thèmes et celle de Richard Strauss pour l’orchestration. Le texte des poèmes provient du danois Jans Peter Jacobsen qui raconte l’histoire du roi Waldemar tombé amoureux de Tove. Jalouse, sa promise Colombe Waldemar, cause la mort de Tove. Furieux, le roi se choque contre Dieu à qui il en veut d’avoir fait en sorte que cet événement ait lieu. Puis, le roi soulève une armée des morts qui, le temps d’une nuit, sèmera terreur et destruction.

La première chose que l’on remarque est la capacité incroyable d’accompagnement de Rafael Payare. Constamment attentif, il réussit à faire en sorte que l’immense orchestre suive avec grande précision la ligne mélodique chantée par les solistes. Avec un effectif pareil, il est normal que ceux-ci soient enterrés par-ci par-là, mais c’est lors des moments purement instrumentaux que l’on constate à quel point les musiciens faisaient preuve de retenue et d’écoute. Voyant cela, nous avons déjà hâte aux versions concert des opéras de Mozart qu’il dirigera plus tard cette saison.

En parlant des solistes, deux ressortent du lot; Clay Hilley (ténor, Waldemar) et Karen Cargill (alto, Colombe). Le premier excelle avec des lignes mélodiques claires et une présence scénique convaincante, et la deuxième est carrément terrifiante dans l’annonce de la mort de Tove, à la fin de la première partie. Lentement, mais sûrement, son unique intervention a brillamment mené vers un tragique accord de si bémol mineur chez les trombones. Sa voix profonde était si touchante qu’il nous est impossible de mesurer la durée de ce lied tellement nous étions emportés. Mention honorable à Ben Heppner (narrateur); celui dont on entendait le plus, et de loin, au-dessus de l’orchestre.

Après plus d’une heure de musique, le chœur entre scène et malgré la distance qui nous sépare, nous avons été surpris par le premier « Holà » des hommes, puissant. Dans un allemand net et une justesse chirurgicale, ceux-ci nous ont offert un autre moment sublime lorsqu’accompagnés par quelques musiciens (bois et trombones). Symbolisant l’armée de morts, le chœur d’hommes avec les cuivres graves nous apporte un rare et long moment de calme. Ce genre de passage à découvert est dangereux alors que la masse sonore est dense depuis longtemps; ce fut maitrisé.

Ce concert aurait été excellent sans, mais on a jugé intéressant d’y ajouter un jeu d’éclairage; une cerise sur le sundae. Cet ajout plongeait le spectateur dans l’esprit de l’histoire et l’aidait à suivre le cours du récit. Selon le caractère et les émotions, les lumières de fond de scène changeaient subtilement ou drastiquement, sans jamais attirer notre regard subitement. Exception parfaitement justifiée que la fin de l’œuvre, où au moment du lever du soleil, c’est la salle au grand complet qui s’illuminait dans cette apothéose d’une majestuosité sans égal.

crédit photo: Antoine Saito

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bossa nova / Brésil / jazz

Journées brésiliennes | La Saudade selon Erivan GD

par Sandra Gasana

En cette deuxième journée brésilienne, nous avons eu droit à un sextette composé de musiciens de haut calibre sur l’avenue Duluth, pour lancer la programmation musicale. Sous la direction du bassiste Erivan GD, qui accompagne plusieurs artistes de la scène brésilienne à Montréal, et qui nous a concocté un set haut en couleurs et en émotions.

J’avais eu le plaisir de le voir à la Brassée il y a quelques mois, mais cette fois-ci il avait agrandi sa formation pour l’occasion. Nous avions donc Jean-Philippe Grégoire à la guitare, Santiago Ferrer, au piano, le saxophoniste Thiago Ferté, Olivier Bussières aux percussions de toutes sortes et le batteur Shayne Assouline. Ensemble, ils ont réussi à nous faire oublier le froid qui régnait en ce début de septembre.
Ce que j’aime dans les performances de ce type, sans voix, c’est la longueur des solos. Dès les premiers morceaux, nous avions droit à plusieurs solos, pas toujours dans le même ordre, qui alternaient. Nous avions le temps de nous plonger entièrement dans l’univers du musicien, dans les méandres de ses rythmes, avant de passer à un autre musicien. Le percussionniste variait ses instruments, utilisant parfois un pandeiro, ou d’autres instruments typiquement brésiliens, entre autres.
« Il fait froid alors je dois bouger. Si vous voulez, bougez avec moi », nous propose Erivan, après avoir débuté par le morceau Afternoons, de Milton Nascimento, qui vient de sortir un album avec Esperanza Spalding. (MILTON + ESPERANZA – PAN M 360)

Il enchaîne ensuite par trois de ses compositions, dont Déjà vu. Les instruments entre graduellement, donnant l’impression que les musiciens habillent le morceau, couche après couche. Même durant ses solos, Erivan parvient à garder le rythme et la structure du morceau, lui permettant de revenir avec l’ensemble de manière fluide. Dans son rôle de chef d’orchestre, il communique du regard avec ses musiciens qui savent quand entrer, quand sortir, le tout très subtilement. L’intensité était à son maximum lors du morceau Everything is sound, qui comportait parfois des arrêts brusques, avant de poursuivre avec des envolées rythmiques.

« La troisième pièce est très spéciale pour moi en cette journée et s’appelle Saudade, qui est un terme portugais difficile à traduire en français, un peu comme la nostalgie », nous explique Erivan, avant de nous jouer un jazz / bossa, mon coup de cœur du spectacle. La progression se faisait tout naturellement, avec des moments de solos mais aussi les instruments à l’unisson. C’est alors que le percussionniste ajoute son pandeiro pour accentuer la touche brésilienne de la formation, avant de terminer la pièce de la même manière qu’ils l’ont commencée.

On ne pouvait pas terminer le mini-concert sans y inclure un autre classique, celui de Tom Jobim, Samba de Verão, avec des solos de piano qui donnaient la chair de poule. Et pas seulement à cause du froid, mais surtout à cause des émotions intenses ressenties par les spectateurs, qui se faisaient de plus en plus nombreux durant le spectacle.

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bossa nova / Brésil / jazz brésilien / música popular brasileira (MPB)

Journées brésiliennes | Bianca Rocha : Beaucoup de chaleur dans la froidure !

par Michel Labrecque

Ce dimanche 8 septembre passera à l’histoire montréalaise pour sa température anormalement froide. Ça ne pouvait tomber plus mal pour les Journées brésiliennes, qui célèbrent la culture d’un pays tropical. Mais les artistes brésiliens ne se sont pas laissés abattre. Bianca Rocha a injecté de la chaleur dans nos âmes, avec une MPB (musique populaire brésilienne) inspirée, qui a réjoui un public nombreux, dont certains connaissaient la plupart des paroles.
Bianca Rocha affiche un sourire totalement contagieux quand elle chante. Irrésistible. Sa musique est un mélange de bossa nova, de musiques afro-brésiliennes, de musiques gauchos du sud du Brésil, de pop et de jazz, très impeccablement arrangées par le guitariste Rodrigo Simoes. Tout coule de source, avec des musiciens très compétents, dont la batteuse percussionniste Lara Klaus, qui distille instantanément le bonheur de faire de la musique…même quand on gèle.

Bianca possède un registre vocal versatile, qui lui permet d’alterner entre la douceur méditative et la puissance. Elle chante très majoritairement dans son portugais natal, mais nous a livré une composition en français, sur la possibilité de créer le paradis sur terre; ainsi qu’une chanson très féministe de l’excellente artiste Canado-Colombienne, Lido Pimienta.

Car Bianca Rocha est aussi une chanteuse engagée, mais avec une perspective ludique. Même sa chanson Fim Do Mundo (Fin Du Monde) donne envie de danser. C’est d’ailleurs le titre de son unique album, paru en 2021.

Cette femme, originaire de Curitiba dans la sud du Brésil, est débarquée à Montréal en 2019 à cause de l’arrivée au pouvoir du politicien d’extrême-droite Jair Bolsonaro, me confie-t-elle en entrevue après son spectacle. Son conjoint obtient une opportunité professionnelle intéressante et la famille déménage au nord. Depuis, Bianca Rocha adore Montréal et elle compte y demeurer, tout en s’ouvrant éventuellement au marché musical brésilien. 
Bianca Rocha s’ajoute donc à l’écosystème musical brésilien montréalais, qui est de plus en plus riche, avons-nous pu le constater cette fin de semaine.

Disons-le sans ambages : il y a du talent musical venant de partout au monde à Montréal. Et tous ces gens se mélangent et créent ensemble. Quoiqu’en pensent certains politiciens frileux, ça rend Montréal formidable. Y compris pour les Québécois de souche, qui étaient présents aux Journées brésiliennes. 

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hip-hop / música popular brasileira (MPB) / nu-jazz

PALOMOSA | BADNADNOTGOOD, bon bon pas vilain !

par Félicité Couëlle-Brunet

Samedi au Palomosa, les jazzmen de BADBADNOTGOOD se sont démarqués pour leur dynamisme, leur créativité, leur entregent.

CMatthew Tavares, claviers, Alexander  Sowinski, percussions, Chester Hansen, basse, Leland Whitty, saxophone, chaque  membre de BADBADNOTGOOD affichait plus que présent, chacun se démarquait avec son instrument de prédilection. 

Ces artistes de formation jazz s’adaptent fort bien à plusieurs styles, on l’a ressenti dès que la musique a commencé.

D’abord instrumentales, leurs compositions se mélangent aisément  au hip-hop, on l’a observé dans le passé avec Ghostface Killah, MF DOOM,  Tyler The Creator, Kendrick Lamar, pour ne nommer que les plus évidents. Ces jazzmen torontois nous ont aussi fait voyager à travers des inspirations de rock, de Musica Popular Brasileira (MPB) ou de  soul. Qui plus est, grâce à leur scénographie et leurs visuels audio-réactifs analogues, projetés en temps réel sur grand écran. Nous nous sentions d’autant plus  transportés dans leur univers ! 

Ainsi, nous avons eu droit à plusieurs morceaux du récent album Mid Spiral, sans compter quelques classiques tel Lavender enregistré de concert avec Kaytranada. BADBADNOTGOOD nous a même servi un hommage au légendaire groupe krautrock CAN, lorsque Jonah Yano est monté sur scène pour y entonner Vitamin C

L’énergie venue de la scène l’a emporté sur la pluie, on a dansé à fond au rythme fusionnel d’un jazz-fusion de notre époque et d’un univers musical  clairement cinématographique.

alt-latino / électronique / hip-hop abstrait / reggaeton

Palomosa | Nick Leon, un bon coup d’électro latine

par Félicité Couëlle-Brunet

Avec brio, Nick Leon nous a accueillis samedi soir avec un set de d’électro latine et expérimentale.

Entre rap, guarachero et autres effluves latines, l’artiste floridien s’est baladé entre une variété de styles dynamiques et mélodieux. Rappelons d’ailleurs qu’il est aussi producteur, qu’il a participé à la création de MOTOMAMI de Rosalia, sa présence a été soulignée au festival 3 Points à Miami, sa ville natale.

Une particularité qui nous fait l’apprécier, c’est sa manière de greffer un sound design tribal et métallique aux genres ses genres musicaux de prédilection – hip-hop, trap, reggaeton, électro expérimentale. Ainsi, la foule bougeait au rythme du flow de Leon, accéléré ou ralenti, ce qui nous gardait toujours en haleine pour la suite des choses.

Le paysage musical dépeint par Nick Leon était chargé de textures connotées latines, ce qui nous permettait de nous familiariser aux airs expérimentaux qui donnaient de la personnalité à la musique. C’était charmant de faire des  clins d’oeil à sa ville natale tout au long de la performance avec des extraits de textes parlés au sujet de Miami et de son écosystème diversifié, tout en maintenant le ton dystopique de son approche. Bon coup!

électro-punk

Palomosa | Pelada dépose les armes

par Lyle Hendriks

Bien que je n’aie pas assisté à la majeure partie du règne de Pelada sur la scène montréalaise, il est difficile d’aller n’importe où sans entendre parler d’eux.

Composé de Chris Vargas (chant) et de Tobias Rochman (production, instruments), Pelada est depuis longtemps connu pour son mélange unique de musiques tendues, presque punk, et de morceaux propices au plancher de danse.

Pelada a constitué un legs impressionnant en 10 ans de carrière, c’est pourquoi il était triste d’apprendre que Palomosa était l’occasion dernier concert de Pelada. Les deux artistes ont offert une performance enthousiasmante, surtout si l’on tient compte de l’heure tardive et de la pluie qui n’en finissait pas. Chris Vargas est carrément féroce au micro, grognant ses mots en espagnol et en anglais avec une énergie frénétique qui ne cesse de grimper en intensité et qui les rend incontournables.

Graveleuse et percutante, chaque phrase de la performer nous transperce comme le ferait un couteau, l’énergie déjà intense de Pelada étant exacerbée par l’idée qu’il s’agit d’un ultime concert. Comme un lourd nuage chargée de pluies acides, Pelada est en surplomb sur scène ! Dans un tel contexte, le personnage plus grand que nature de Vargas étant parfaitement soutenu par l’instrumentation grunge et habile de Rochman.

Dans les derniers instants de ce que je suppose être la dernière prestation de Pelada en tant que duo, Vargas a entraîné la foule dans les chants de Palestina Libre !

Alors qu’un artiste moins connu aurait pu profiter de ce moment pour entendre son nom scandé une dernière fois, ce geste puissant montre que la vitalité punk rock au cœur de Pelada n’a jamais été strictement liée au spectacle.

Au bout du compte, Palomosa a offert un adieu digne de ce nom, à la vie et à l’œuvre inoubliables de Pelada.

pop

Palomosa | Jai Paul a finalement débarqué

par Lyle Hendriks

Je viens d’assister à l’un des premiers concerts de Jai Paul, ce qui est carrément incroyable. L’insaisissable auteur-compositeur et producteur britannique vient de revenir d’une pause de près de dix ans, après avoir donné son tout premier concert en tête d’affiche de Coachella en avril.

Il me semblait plus qu’improbable que, de tous les endroits, le tout nouveau festival Palomosa serait celui où je verrais cet artiste énigmatique se produire.

Jai Paul est l’un des artistes les plus étranges que j’aie jamais vus. Contrairement à la plupart des spectacles de ce niveau, il est évident qu’il n’a pas encore le pied marin pour jouer en direct. Cela ne veut pas dire qu’il fait des erreurs (tout le groupe a joué parfaitement), mais on peut voir la joie et la nouveauté sur le visage de Paul. La pluie s’étant enfin retirée du décor, ce fut un vrai bonheur que de voir Paul glisser sur ses instrumentaux étranges et labyrinthiques avec son incroyable voix. Retenue, voire délicate, sa voix est texturée par moments, mixée à l’extrême pour se fondre dans le reste.

Avec des percussions solides comme le roc et une basse slap inspirée du disco-funk, Jai Paul me semble être un mélange bizarre de Daft Punk et de Mk.gee. Ses compositions sont irrégulières et difficiles à prévoir, et pourtant elles passent comme des lucioles dans la nuit. De temps en temps, Paul se met au chant et émet une note aiguë qui donne la chair de poule, ce qui ne manque pas de susciter des applaudissements nourris de la part du public.

Il aura joué un mélange parfait d’ancien et de nouveau, reprenant tous les tubes, y compris Str8 Outta Mumbai (2013), qu’il a dû reprendre au milieu de son exécution. Ce fut un concert vraiment magnifique, où chaque personne, y compris Paul, semblait ravie d’être là. Alors que Jai Paul entame sa toute première tournée dans le courant du mois, nous ne pouvons qu’espérer qu’il s’agisse d’une nouvelle ère pour l’un des héros les plus méconnus de la musique pop.

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