Électro / électroacoustique / musique acousmatique

AKOUSMA | Entre les griffes de James O’Callaghan

par Loic Minty

Il y a quelque chose d’étrangement unique dans le fait de voir des gens assis par terre au milieu d’une pièce plongée dans le noir. Vu de l’extérieur, cela pourrait ressembler à une étrange cérémonie sectaire, mais chez Akousma, c’est aussi une façon de découvrir les plaisirs les plus raffinés de l’écoute.
Lorsque tous les autres sens sont mis en veille, même le plus infime détail sonore peut rediriger la pensée. C’est pourquoi il faut quelqu’un qui comprenne le silence de ces grands espaces vides pour les faire parler.

This is where James O’Callaghan comes in.

Il se dirigea, imperturbable, vers son ordinateur portable, qui se trouvait au centre de la pièce, et fixa l’écran avec un regard perçant. Avec précision, il commença. Sous le souffle le plus léger du vent, on pouvait entendre le moindre bruissement des personnes qui bougeaient sur leur siège. Tout le monde était figé, l’oreille tendue. Le vent se leva et les sons s’accumulèrent, se dispersant à travers le dôme des haut-parleurs. Un cliquetis de couteaux, un criquet lointain et des portes qui grinçaient plantèrent le décor d’une catastrophe.

O’Callaghan a captivé notre imagination et nous a emportés. En un instant, nous étions submergés par des breaks glitchy qui se déplaçaient violemment dans la pièce ; l’instant d’après, nous baignions dans les riches harmonies de pads bruyants en dents de scie qui rappelaient la witch house. Mais nous revenions toujours à la narration inquiétante d’un paysage sonore enfoui au plus profond de la forêt. Lorsque notre esprit a enfin pu distinguer un chemin, sa voix hypnotisante a commencé à nous guider à travers ce labyrinthe de mystères obscurs, vers le vent et ce criquet lointain.

Il nous a laissés tels que nous étions lorsque nous l’avons trouvé : assis dans le noir.

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arabe / arabo-andalou / chaâbi / Moyen-Orient / Levant / Maghreb / Moyen-Orient / Levant / Maghreb

FMA 2025 | Soirée nostalgique avec Lamia Aït Amara

par Sandra Gasana

La communauté algérienne de Montréal est sortie en grand nombre pour aller voir Lamia Aït Amara, qui en était à son premier séjour dans la métropole. Elle était accompagnée de ses huit musiciens, une condition qu’elle a imposé pour sa première participation au Festival du monde arabe.

Toute vêtue de noir, avec une veste dorée qui se mariait bien à celle des musiciens, elle apparait sur la scène et c’était parti pour les ululations dans la salle, ce cri de célébration, dès les premières notes.

Les musiciens étaient également choristes, ce qui rajoutait de l’intensité au spectacle et contrastait avec la voix mielleuse de Lamia. On lui met le drapeau d’Algérie sur les épaules dès la première chanson, qu’elle dépose ensuite pour le reste du concert.

« Ce soir est encore plus spécial puisque c’est la date si chère à notre cœur, la journée qui symbolise le courage, la résistance, la soif de liberté pour notre chère Algérie », évoquant le début de la guerre d’Algérie.

Certaines chansons débutent uniquement avec l’oud, alors que d’autres commencent avec la flûte ou le piano, avant que les autres instruments s’insèrent les uns après les autres. Nous avons eu droit à un enchainement de plusieurs classiques de la musique algérienne que la salle connaissait par cœur. Alors que les places sont assises au National, plusieurs se sont mis debout pour danser, tellement l’envie était forte.

La salle était quasiment pleine, avec des spectateurs de tous âges mais principalement dans la quarantaine et au-delà. Ses chansons parlent beaucoup de l’Algérie mais aussi d’amour, de ce que j’ai pu en tirer avec le peu d’arabe qu’il me reste.

Lamia s’adresse principalement en français à son public mais le fait également en arabe, rajoutant quelques blagues au détour. Alors qu’elle est plutôt dans la retenue durant les premières chansons du spectacle, on sent qu’elle se dégourdi de plus en plus et se met même à faire des pas de danse par moments.

La soirée devient de plus en plus festive après le court entracte. « On va faire un programme très nostalgique », annonce-t-elle à son public avant d’entamer une chanson en français aux allures de boléro mais chantée à la façon orientale, débutant avec un solo de piano.

« J’avais peur de venir à Montréal, je me demandais s’il y aurait du monde. Mais là, ça me donne envie de revenir », avoue-t-elle.

Elle reprend la fameuse chanson « Historia de amor », qu’elle chante en espagnol et en arabe avec beaucoup de justesse. Certaines chansons débutent calmement, s’accélèrent au fur et à mesure tout en rajoutant les applaudissements et les ululations de la foule pour arriver à un bouquet final explosif. Parmi les reprises qui ont été appréciées, figurait LA fameuse chanson de Rachid Taha, « Ya Rayah », Lamia laissant le public chanter à sa place. Les danseurs deviennent plus nombreux, quittant leur siège pour se rendre sur les côtés afin d’avoir plus de place pour danser.

Mais la danseuse qui a volé la vedette est une jeune fille d’une dizaine d’années qui s’est retrouvée sur la scène à la toute fin du spectacle et qui s’est mise à danser avec classe et beaucoup d’assurance. Elle a également eu droit à un drapeau algérien autour des épaules, comme si le flambeau lui était passé.

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électroacoustique / musique acousmatique

Akousma | IRL dissout le temps dans la Big Room

par Marc-Antoine Bernier

Le 31 octobre à l’Espace C, lors du troisième soir du festival Akousma, l’artiste sonore montréalais·e IRL, également connu·e sous le nom d’Amanda Harvey, a présenté Big Room, une pièce immersive où le son devient espace, mémoire et matière sensible.

La pratique d’IRL s’articule autour de l’écoute, de l’architecture sonore et du corps comme récepteur. Avec Big Room, iel façonne un paysage auditif qui enveloppe progressivement l’auditoire. La pièce s’ouvre comme un souffle : un lent vortex de basses, de drones et de fréquences radiophoniques qui semble transformer la salle, la plier et l’étirer. Le son ne remplit pas simplement l’espace, il le reconfigure ; on ne sait plus si l’on se déplace dans la musique ou si c’est elle qui circule autour de nous.

Une atmosphère lynchéenne s’installe rapidement. Les nappes de synthétiseur analogique, sombres et granuleuses, respirent comme des entités nocturnes. Leur modulation lente suspend le temps et crée un état flottant où la musique n’impose aucune émotion, mais ouvre un espace intérieur, disponible, flottant. Les textures lo-fi, les basses sourdes et enveloppantes et les mélodies en filigrane révèlent une beauté ambiante subtile, presque secrète.

Sur scène, IRL s’efface volontairement. Pas de geste spectaculaire, pas de présence imposante : seul le son demeure, autonome. Comme iel le souligne dans ses entretiens, iel souhaite que l’auditoire puisse fermer les yeux et n’entendre que le paysage sonore.
Big Room ne se contente pas d’être écoutée. Elle transforme la salle en souvenir et fait vibrer l’espace intérieur, offrant une expérience immersive qui dépasse la performance pour devenir un voyage intime au cœur d’espaces imaginaires façonnés par la mémoire et le son.

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électroacoustique / musique acousmatique

Akousma | Les échos de Daphne Oram, Joseph Sannicandro, Rehab Hazgui

par Joséphine Campbell-Lashuk

Le 30 octobre, Akousma a présenté sa deuxième soirée de musique acousmatique et électroacoustique.

La pièce de Daphne Oram a ouvert le premier bloc. Un bourdonnement analogique envahit l’espace ; de petits sons tourbillonnent autour de nous comme des extra-terrestres amicaux. C’est à la fois un bol chantant, une cloche synthétique et une réverbération granuleuse à l’ancienne. C’est une pièce chaleureuse et enveloppante qui nous habite comme l’espoir lui-même. Oram joue avec la distance, laissant certains tourbillons s’éloigner. Cette subtilité maintient notre attention sur les détails, de sorte que même lorsque la pièce commence à prendre de l’ampleur, nous pouvons encore entendre la résonance des petits sons. La partie centrale de la pièce apporte un contre-courant de noirceur, des rythmes semblables à ceux d’un train qui gonflent et s’estompent, laissant place au retour de la bande sonore pleine d’espoir.

La pièce suivante, composée par Joseph Sannicandro, nous semble assez particulière ; elle nous transporte du monde mystique d’Oram vers les rives d’un fleuve bien réel. Nous entendons l’eau, des bruissements et des gens. Le son reste proche de nous tout au long de la pièce, la rivière se déplaçant de gauche à droite tandis que le bruit blanc reste constant. La pièce, al-rambla / Las Ramblas, reste fermement ancrée dans le domaine de l’eau. Au début, elle m’a simplement bercé sans que j’y prête attention, mais sa répétition constante m’a rendu très conscient de ses subtiles variations. Il ne semblait y avoir aucun bruit d’eau répétitif ; chacun avait son propre rythme et sa propre tonalité. Cela rendait chacun d’entre eux spécial, comme si Sannicandro était accroupi près d’une rivière ou d’un ruisseau, écoutant attentivement sa voix. Dans la seconde moitié de la pièce, un moment m’a frappé comme l’incarnation de la claustrophobie, lorsque le bruit blanc s’est soudainement éloigné et que l’environnement s’est déplacé à l’intérieur.

La dernière pièce, Chôra (création) de Rehab Hazgui, commence avec vitalité. Deux explosions retentissantes nous frappent, suivies d’un haka tout droit sorti de la Chambre des communes néo-zélandaise, annonçant la résistance, le changement ou la destruction. Les voix du peuple nous frappent clairement, nous incitant à nous redresser et à prêter attention. Ensuite, les tambours prennent le relais, flottant au-dessus de nos têtes. On a l’impression que ces percussionnistes ont transcendé ce plan, au-delà de l’ici et maintenant. À notre niveau, un synthétiseur nous berce. Bien que cela soit agréable, il manque l’intensité et l’urgence qui rendaient l’ouverture si saisissante. Cela semble simplement s’apaiser et s’arrêter là. Ce programme Akousma était incroyablement varié, une occasion rare d’entendre des œuvres qui vont au-delà de ce à quoi on s’attend habituellement dans ce genre de contexte.

Photo de Joseph Sannicandro tirée de la page Instagram d’ Akousma

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classique / période moderne / période romantique / post-romantique

OSM | Un soir de fête (symphonique) des morts

par Chloé Rouffignac

Transformé par ses costumes, l’OSM nous offrait un programme chargé de grands titres pour fêter l’Halloween en bonne et due forme. Ce jeudi 30 octobre, la salle elle aussi décorée pour l’occasion, nous promettait un concert magique.

Même si l’on peut retenir les beaux efforts de mise en scène et les apparitions spontanées de la clarinette qui ont fait l’unanimité du public, c’est la performance du pianiste Godwin Friesen dans la Totentanz de Liszt qui s’est distinguée en fin de concert -une heure et demie sans entracte- achevée par une belle ovation. Une œuvre exécutée avec propreté de la part de l’orchestre offrant un beau support à la prouesse du pianiste.

Après un début timide dans L’Apprenti Sorcier de Paul Dukas sous la direction dynamique de Dina Gilbert, l’orchestre essuie des petites bavures avant de se rattraper en précision. On s’attendait évidemment à un sans faute dans une pièce aussi célèbre mais nous ne sommes pas restés sur notre faim bien au contraire.

L’improvisation de l’orgue sur Le Fantôme de l’Opéra a marqué les esprits, par la maîtrise de la conversation entre écran et clavier mais surtout dans les nuances dont le cinéma muet requiert. Ce que l’on retrouve également dans la fameuse Île des Morts de Rachmaninov, pièce de résistance de la soirée mettant en valeur la qualité de l’orchestre et tout particulièrement dans la section des cuivres à travers les solos de cor et de trompette. 

On note à l’écran les beaux contrastes d’ombres et de lumière suivant la musique avec une étonnante maîtrise des allers-retours de caractères. On retiendra également l’arrangement de la Danse Macabre – très revisitée- qui mettait en vedette l’octobasse, la clarinette et l’orgue : un trio très réussi souligné par l’audace de la clarinette. Audace que l’on aimerait d’ailleurs voir plus souvent sur la scène classique.

Un concert très chargé donc, surprenant par sa mise en scène et ses décors et la volonté d’échanger directement avec le public qui s’est facilement laissé prendre au jeu pour l’occasion.

country / folk

Odie Harr à la Casa del Popolo : une joyeuse pagaille montréalaise

par Félicité Couëlle-Brunet

La formation montréalaise Odie Harr a rempli Casa del Popolo pour son concert hier soir, et l’énergie était tout simplement contagieuse. Je ne les avais pas revus depuis leur premier concert au Turbo Haüs, mais l’esprit était tout aussi vivant, peut-être même plus sauvage cette fois. La scène était bondée avec un violon, un accordéon, une trompette, un trombone et une rotation d’amis qui semblaient apparaître et disparaître au milieu du set, alimentant le rythme spontané du groupe.

Les performances d’Odie Harr sont des rassemblements rares… Apparemment, la formation complète ne parvient à se réunir que pendant les concerts, ce qui rend chaque événement unique. Leur musique brouille la frontière entre la répétition et la révélation, équilibrant des racines folk et une improvisation expérimentale. Le résultat est un son qui semble communautaire et vivant, comme une parade de rue comprimée dans une petite salle.

Ce qui rend ce groupe spécial, c’est la façon dont ils jouent les uns pour les autres et avec les autres ; pas de hiérarchie, juste un entrelacs de mélodies, de rires et de confiance. Les regarder, c’est comme entrer dans une célébration dont on ignorait l’absence. Au Casa del Popolo, la joie était bien réelle, et le chaos était parfaitement orchestré.

arabo-andalou / classique arabe / classique persan / flamenco

FMA 2025 | Olé Persia, « trialogue » subtil entre trois cultures

par Michel Labrecque

Le vénérable National, rue Ste-Catherine Est, était plutôt rempli pour l’inauguration du 26e Festival du monde arabe de Montréal (FMA). Une foule superbement métissée, on se serait cru dans le roman Mille secrets mille dangers, d’Alain Farah, ou son adaptation cinématographique. On pouvait y croiser Nima Mashouf, fraîchement rescapée d’une prison israélienne et Amir Khadir, entre autres spectateurs d’origine iranienne. On entendait parler plein de langues, parfois simultanément. Nous étions à Montréal, sans aucun doute. Et on s’y sentait bien.

Mais voilà que, dans son discours inaugural, la porte parole du festival nous envoyait un message sombre: 

« Vous ne pouvez pas imaginer le déferlement de haine sur nos réseaux sociaux », a-t-elle lancé en évoquant la difficulté d’un festival comme celui-ci de naviguer dans une époque où la montée de l’exclusion complique la donne. Ce n’est toutefois pas la première fois: je me rappelle à quel point l’après 11 septembre 2001 avait fragilisé le festival. Il a la couenne dure et il répond par la qualité de ses spectacles.

Le FMA s’amorce donc par une création originale: Olé Persia, qui vise précisément à rassembler des cultures plutôt que de les diviser. Sous la direction musicale de Saeed Kamjou, nous avons assisté à un mélange de musique et de danse arabe, flamenco et persane. Nous connaissons déjà les liens entre flamenco et musique arabe, pour cause de conquêtes et de cohabitation en Andalousie. Mais les musiques classiques persane et arabe se sont aussi influencées, nous a expliqué Saeed Kamjou dans une entrevue que vous pouvez écouter sur PAN M 360. 

Nous avons eu droit à un périple musical qui a duré près de deux heures. 

Côté flamenco, on retrouvait la formidable guitariste Caroline Planté et le chanteur incendiaire Fernando Gallego. Côté arabe, l’oudiste montréalais originaire de Jordanie, Abboud Kayyali, coté persan, le percussionniste savant Pejman Hadadi, le joueur de tar (une guitare persane) Behfar Bahadoran et Saeed Kamjou au Kamancheh, un instrument à archet, qui a orchestré le spectacle. Pour chanter à la fois en persan et en arabe, chose rare, on retrouvait sur la scène Mina Deris et sa voix douce et suave.

Disons le tout de suite: nous avons eu affaire à des instrumentistes de grand talent, parfaitement maîtres de leurs instruments, y compris vocaux. Et puis, se sont ajoutés les danseurs: la québécoise Rosanne Dion, qui a étudié longtemps en Espagne et le franco-iranien Shahrokh Moshin Ghalam, maître chorégraphe en danse persane et contemporaine. 

L’idée du spectacle était de juxtaposer ces trois cultures, pour en illustrer les points communs et aussi les différences. Le répertoire était composé d’œuvres des différentes cultures. C’était des dialogues ou « trialogues »plutôt qu’une fusion entre styles. Et, en ce sens, c’était parfaitement réussi. 

Le public y a trouvé son compte si on en juge par le niveau des applaudissements. J’ai aussi éprouvé beaucoup de plaisir, particulièrement quand une mini fusion entre les genres s’est opérée. Quand Behfar Bahadoran s’est mis à improviser au tar sur la rythmique de Caroline Planté, je me suis mis à éviter. J’aurais été curieux d’entendre l’espagnol Fernando Gallego chanter en harmonie avec l’iranienne californienne Mina Deris. C’est peut-être l’amateur profane d’improvisation qui aurait souhaité que la fusion aille encore plus loin. 

Mais c’était un fantastique concert inaugural. Attendons la suite du FMA.

jazz

ONJ | Des hommes et leur cheffe d’orchestre jazzent au féminin…brillamment!

par Michel Labrecque

On va se le dire d’emblée: je suis un grand fan de cet orchestre, qui rassemble la crème de la crème – une expression suédoise, le savez-vous? – des musiciens de jazz de Montréal, dans une formule big band de haut niveau.

Après un excellent hommage au génie musical brésilien Hermeto Pascoal, ce concert était dédié aux compositrices de jazz, de 1929 à 2025, sous la direction de la pianiste et compositrice Marianne Trudel.

« Je suis une nerd », nous a-t-elle déclaré au départ, « je vais procéder de façon chronologique ». Nous avons donc entendu Mary Lou Williams, pianiste, arrangeuse et compositrice, dans des pièces datant respectivement de 1929, 1947 et 1968. Ceci donnait un formidable portrait de l’évolution du jazz, démarrant avec un jazz post ragtime et nous amenant vers des arrangements plus complexes, qui flirtaient avec la dissonance dans la pièce Lonely Moments. Tout ceci était parsemé de solos de chaque membre de ce groupe décidément de plus en plus soudé.

Il s’est trouvé que, juste avant d’écrire cette chronique, je prenais mon second café matinal en écoutant ma station radio de jazz préférée sur internet. Et j’entend une pièce chorale inconnue et magnifique. C’était une composition de Mary-Lou Williams, Black Christ of the Andes. Ce qui démontre la diversité de ses compositions, au-delà du big band.

Par la suite, nous avons visité l’univers de la Japonaise Toshiko Ayoshi, pour nous plonger dans les années 70. Puis, est arrivé le tour de Maria Schneider, qui a été mon coup de cœur personnel.

Marianne Trudel nous a appris qu’elle avait travaillé avec le fantastique arrangeur Gil Evans, connu pour son travail avec Miles Davis, comme copiste, ce qui lui a permis d’apprivoiser la complexité musicale en profondeur. Par la suite, Maria Schneider a développé son propre style, que Trudel n’hésite pas à qualifier de « sensibilité féminine », pour faire sonner un ensemble de jazz totalement différemment de la plupart des bigs bands.

Je connaissais Schneider en partie, mais, j’ai eu l’impression de m’envoler en écoutant l’ONJ interpréter deux pièces de cette grande dame. Les couleurs sont si particulières, les arrangements chatoyants, l’oreille est toujours interpellée par des harmonies intrigantes. Sur Dança Llusoria, André Leroux, davantage connu pour son brillant travail au saxophone, nous a mené vers une autre dimension avec un très long solo de clarinette, dans une musique post saltimbanque déconstruite…

Pour moi, ce voyage musical féminin s’est poursuivi dans la découverte: la Canadienne Anna Weber, aujourd’hui expatriée à New-York et la Japonaise Satoko Fujii, toutes les deux dans un registre plus contemporain mais hyper intéressant. Je vais aller les écouter sur disque, c’est sûr.

Pour finir, dans une sorte de rappel, nous avons eu droit à Vent Solaire, de Marianne Trudel, elle-même, qui avait déjà été enregistrée par l’ONJ. C’était…solaire! Dix-sept hommes ont rendu hommage aux femmes de façon brillante!

En quittant la salle, j’ai entendu une femme dire à son amie: « Je n’avais aucune idée qu’un big band pouvait faire de la musique comme ça ». Voilà pourquoi il ne faut pas hésiter à aller voir l’ONJ.

Avant le concert, j’ai eu la chance de jaser rapidement avec Marianne Trudel. Je lui ai fait part de mon étonnement, très profane, qu’une de mes compositrices de jazz préférées, l’Américaine Carla Bley, ne soit pas au programme. Elle m’a laissé entendre que nous entendrons probablement Carla dans un prochain concert. À suivre…

D’ici là, le prochain rendez-vous de l’ONJ est le 17 novembre pour entendre Charlie Parker with Strings, sous la direction de l’excellent saxophoniste Samuel Blais.

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art sonore / Experimental

Akousma | Tourbillons et stridulations : plongée sensorielle

par Marc-Antoine Bernier

Pour le deuxième bloc de la soirée d’Akousma, le festival de musique électroacoustique proposait une expérience d’immersion totale dans le dôme de haut-parleurs de l’Espace C. Deux artistes, le Québécois Christian Bouchard et le Viennois Robert Schwarz, y ont présenté des pièces explorant les matières sonores, qu’elles soient plastiques ou biologiques, artificielles ou organiques.
Avec Spirale plastique (2024), Christian Bouchard nous plonge dans un océan de matières flottantes. Divisée en segments séparés par des silences, la pièce alterne immersion et respiration : chaque pause agit comme une remontée à la surface du continent plastique avant de replonger vers un nouveau secteur sonore. Dans le dôme de haut-parleurs, la notion de vortex se matérialise. Les sons tourbillonnent, se creusent, s’entrechoquent. On se sent happé, ballotté au cœur de ces courants océaniques convergents, sans repère ni centre. Sur le plan énergétique, la pièce oscille entre tension et suspension : les élans nerveux et les moments d’apaisement se croisent, parfois s’opposent, parfois se confondent. Bouchard y compose une spirale sonore où le désordre devient beauté, et où l’on se perd avec une étrange fascination.

Puis, dans l’obscurité quasi totale, Robert Schwarz ouvre un tout autre monde. Sa pièce Stridulations 1–14 (2024–2025) évoque les voix du minuscule, ces pépiements et rugissements modulés qu’émettent les insectes et les arthropodes en frottant leurs corps l’un contre l’autre. Le public, plongé dans le noir, les yeux clos, adopte soudain la perspective de ces créatures qui perçoivent sans voir. Le son devient matière vibrante : il se déplace, frôle, pénètre. Dans le dôme, chaque fréquence semble effleurer la peau. Certaines vibrations sont si précises qu’elles déclenchent une réaction physique, presque tactile, qui évoque une synesthésie implicite entre le corps et l’espace. On se perd dans ce monde sonore imaginé, à la frontière du naturel et du synthétique. Les stridulations se multiplient, se croisent, s’éloignent, jusqu’à former un réseau vivant, à la fois hypnotique et déroutant. Pendant trente minutes, le réel se dissout : seule demeure cette communication d’un autre ordre, primitive, élémentaire, où l’écoute devient un sens animal.

Ce Bloc 2 d’Akousma offrait deux expériences radicalement immersives, où la matière sonore devient terrain d’exploration. Bouchard nous confrontait à la dérive plastique du monde moderne, tandis que Schwarz réinventait la perception à travers les langages microscopiques du vivant. Deux plongées vertigineuses dans la matière du son, oscillant entre le tangible et l’invisible.

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Musique de création

Quatuor Quasar, 40 ans après la disparition tragique de Claude Vivier

par Jeremy Fortin

Dans le cadre du CAM en tournée,  le quatuor de saxophones Quasar a présenté mercredi  son programme intitulé Cinq pièces liquides, hommage à Claude Vivier. Ce concert, qui n’en est pas à sa première représentation, est issu des événements organisés en 2023 soulignant les 40 ans de la disparition tragique du grand compositeur québécois Claude Vivier.

Si ce concert hommage ne présente qu’une seule œuvre du compositeur, c’est pour mettre en lumière les mentors de Vivier, tels que ses deux professeurs, Paul Méfano et Gilles Tremblay, ainsi que ceux qui ont été inspirés par Vivier, comme Florence M. Tremblay, Émilie Girard-Charest et Yassen Vodenitcharov.

Le concert commence donc avec Pulau Dewata, une pièce à instrumentation variable composée en 1977 par Claude Vivier. En balinais, Pulau Dewata signifie « ile des dieux », un hommage que rend Vivier à son voyage à Bali où il s’est familiarisé avec le gamelan, une grande source d’inspiration pour le compositeur. Mêlant homorythmie et sonorité très proche du gamelan, Pulau Dewata étant sans aucun doute la pièce idéale pour débuter ce concert. Quasar a su délivrer une performance très respectable de cette pièce phare de leur répertoire.

Le concert s’enchaîne avec Mouvement Calme de Paul Méfano qui malgré son écriture soignée alliant des passages rythmés de « slap-tongue » et des moments lyriques se déroulant tous les deux dans la douceur, la pièce se perd malheureusement au sein de l’éclectisme du concert.

C’est ensuite au tour de Gilles Tremblay, qui, en 2009 pour commémorer le 25e anniversaire du décès de Vivier, avait composé pour Quasar la pièce Levées. Cette pièce illustre très bien l’une des forces de Quasar, soit le dialogue entre les différents membres du quatuor. La pièce elle-même est énormément construite autour de questions-réponses et de dialogue possible entre les instrumentistes. Cela atteint son apogée lors d’une série de petites interventions faisant appel au jeu d’acteur des musiciens de Quasar qui ont su amuser le public.

C’est ensuite dans l’univers de Florence M. Tremblay que l’on se retrouve avec Vapeurs taillées, une pièce envoûtante qui met de l’avant les sons multiples du saxophone. Mais la grande surprise de la soirée fut Bestiaire d’Émilie Girard-Charest, une pièce complètement ludique mêlant une panoplie de technique étendue comme jouer seulement du bec ou du bocal, mais le plus surprenant fut cette finale avec un solo d’anche de Baryton. Bref, une pièce qui a su faire rire la foule comme j’ai rarement vu en musique nouvelles!Le concert s’est conclu sur la pièce homonyme du concert, Cinq pièces liquides, une œuvre solide qui, pour moi, illustre bien l’éclectisme d’un excellent concert présenté par Quasar.

Oiseau de nuit sur scène, d’Antoine Corriveau: effet bœuf !

par Simon Gervais

Fauve et féroce, Antoine Corriveau a effectué avec brio, au Ausgang Plaza jeudi soir, la rentrée montréalaise de son excellent Oiseau de nuit, album paru le 25 avril dernier. Un titre à l’image de l’homme, que l’on aperçoit souvent rôder dans les concerts et les événements musicaux avec sa dégaine de loup-garou. 

Timide d’abord, presque anxieux, il s’est présenté sur scène, affublé d’un grand manteau rouge et de lunettes étroites rappelant un peu des iggaak inuits. La formule est complète : guitare, basse, batterie viennent ajouter de la force au projet.

Le spectacle s’ouvre abruptement sur Moscow Mule — alors même que je sirote le mien — et s’enflamme graduellement jusqu’à l’ignition véritable durant la très sexy Interruption. À ses côtés, Cherry Lena, choriste talentueuse et charismatique, complète la formation et jette un peu de lumière sur le chant rugueux du ténébreux félin. Leur complémentarité scénique donne lieu à une ambiance à la fois rituelle et intime. On se sent un peu en famille, un peu entre curieux venus découvrir un matériel résolument énergique, plus que les quatre albums précédents.

« Ça fait quatre ans que j’ai pas fait de show, la dernière fois c’était pendant la pandémie et c’était un peu bizarre », confie-t-il avec une humilité nerveuse. Cette fragilité d’entrée de jeu rend d’autant plus éclatante sa transformation au fil du concert : le chat nous invite peu à peu à danser dans sa ruelle, et le sort est jeté. 

Sa voix caverneuse, d’outre-tombe, sert des pièces à la fois dansantes et narratives, à la cadence rap évoquant Dédé dans Belzébuth ou Leloup dans Johnny Go. C’est volontairement déroutant par moments, souvent accrocheur. La profondeur que l’on connaît d’Antoine Corriveau est maintenant habillée de puissants arrangements, d’attitude rock.

S’éloignant du son plus austère et aéré de ses débuts, Corriveau explore dans Oiseau de nuit un territoire groovy, densément texturé, teinté de jazz, de funk et de hip-hop. Une direction amorcée dans l’album précédent Pissenlit paru il y a cinq ans. 

Sous les stroboscopes rouges, ce matou a dansé et nous a fait danser, prouvant qu’en se réinventant, on peut renaître de ses ombres pour briller de plus belle au milieu de la nuit.

Photo: Compte Instagram Antoine Corriveau

Akousma/ Electrochoc/Tempo Reale | Un hommage approprié pour Luciano Berio (1925-2003)

par Joséphine Campbell-Lashuk

Le jeudi 23 octobre, une formidable collaboration entre Akousma, Electrochoc et Tempo Reale a vu le jour dans la salle multimédia du Conservatoire de Montréal. Les lumières s’éteignent et une archive musicale et sonore est réactivée. La première pièce de ce programme, dédié au centième anniversaire de la naissance du regretté Luciano Berio, n’était en fait pas l’œuvre du compositeur italien, mais plutôt une création de Simone Faraci et Francesco Giomi.

Cette œuvre, intitulée In-Naturale, s’inspire des vastes archives ethnographiques et folkloriques que Berio a constituées au fil de nombreuses années. Elle mêle des voix chantées et des cris ludiques, dignes d’un dessin animé. Elle commence par une simple mélodie folklorique qui émerge du coin arrière gauche de la pièce et s’étend lentement pour former une composition grandiose qui harmonise une berceuse française avec une chanson folklorique russe et des instruments acoustiques fragmentés.

La pièce suivante, Thema (Omaggio a Joyce), offrait un aperçu de la collaboration remarquable entre Berio et Cathy Berberian, l’une des chanteuses les plus accomplies et innovantes de son époque. Sa voix commence par s’exprimer clairement, droit devant, puis se déplace progressivement à travers la pièce.

La pièce suivante, Chants Parallèles, m’a semblé beaucoup plus contemplative. Les sources utilisées pour sa création sont plus ambiguës ; elle oscille entre un son de synthétiseur doux et, parfois, une voix chorale lointaine. La seconde moitié de cette pièce était particulièrement émouvante en raison de sa grande délicatesse.

Cela contrastait avec la dernière œuvre, Visage, véritable tour de force théâtral. Dans cette rare présentation multicanal nord-américaine, elle remplissait toute la salle, mettant une fois de plus en avant le talent extraordinaire de Berberian, dont la voix passait de la conversation à des grognements et à du charabia.

Ce concert était un magnifique hommage à Luciano Berio. Je n’ai encore entendu que très peu de choses qui ressemblent à la musique de Berio. C’était un compositeur qui allait à la fois vers l’avant et vers l’arrière. Il a créé quelque chose de profondément complexe mais aussi très accueillant, ou « accogliente », comme l’a dit Francesco Giomi.

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