A Cappella / chant choral / classique moderne / musique sacrée

Au cœur de l’Estonie chorale

par Alain Brunet

Ce dimanche 15 février à la Maison symphonique, le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie était très attendu, puisque cet ensemble de renommée mondiale n’avait jamais présenté un récital de cette envergure à Montréal. Les mélomanes furent servis !

 Sous la direction de Tõnu Kaljuste, le Choeur est venu présenter ce qu’il fait de mieux : interpréter la musique estonienne d’aujourd’hui avec au programme  les compositeurs Arvo Pärt, Veljo Tormis et Evelin Seppar, le tout complété par des œuvres chorales de Luciano Berio et Philip Glass.

La première partie était consacrée au plus célèbre compositeur vivant de musique sacrée sur cette petite planète, Arvo Pärt, que l’on a découvert dans les années 80, notamment grâce au flair du fameux producteur et propriétaire du label allemand ECM, Manfred Eicher. 

Nous avons eu droit au Magnificat de Pärt (1989),  dont les caractéristiques modernes ne sont pas apparentes mais qui s’impose par sa sobriété. Dès lors, on observe ces 24 voix de femmes et d’hommes également réparties, lignes pures, sans vibrato ou si peu, au service d’œuvres à la fois ancrées dans un lointain passé chrétien et aussi dans un monde actuel ayant mené Arvo Pärt à une profonde introspection mystique le  menant à la croyance fervente. Et puisque la foi transporte les montagnes, elle peut en faire de même avec les partitions, quoi qu’on pense de cette foi.

Les voix de femmes s’élèvent, les voix d’hommes répliquent avec des mesures dans les graves fréquences, les sexes fusionnent ensuite dans une ambiance céleste.

Which was the Son of… , la suivante, fut composée en 2005, une commande de la ville de Reykjavik pour le programme Voices of Europe. Cette œuvre me semble la plus prévisible au programme,  ode au Christ interprétée en anglais, avec des caractéristiques musicales très anciennes, fondées sur le mode appel et réponses entre sections féminine et masculine.

Créée en 2007, The Deer’s Cry s’inspire d’un texte de Saint-Patrick écrit au 5e siècle. La pièce de 5 minutes repose sur le leitmotiv Christ with me autour duquel le compositeur a imaginé un discours choral mixte survolé par des voix féminines. La sobriété des voix est frappante, ne reste qu’à se laisser por ter par cette beauté musicale sans singularité apparente, qui culmine dans un superbe dialogue masculin-féminin.

Dopo la Vittoria fut créée en 2006, cette œuvre de 12 minutes est clairement plus substantielle que les précédentes. Et ce n’est pas par hasard que le chœur ait choisi de la positionner avant les extraits du Kanon pokajanen : Kondakion, Ikos, Prayor After the Kanon, une œuvre magistrale de Pärt sortie en 1997.  La profondeur conceptuelle de ces deux dernières œuvres est plus considérable, les univers investis sont plus diversifiés et on y sent davantage la touche de modernité, soit ces lignes dissonantes dérogeant des règles de l’harmonie classique, sans pour autant dénaturer le caractère ancien de la facture Arvo Pärt. Comme l’a résumé ma voisine de siège, ce fut « la simplicité parfaite avec un petit scrounch de modernité ».

La seconde partie sera plus contemporaine. D’inspiration mystique itou, The Bishop and the Pagan (1992) du compositeur estonien Velijo Tormis (1930-2017) porte beaucoup plus de caractéristiques contemporaines superbement intégrées à cette polyphonie vocale d’inspiration ancienne. Les parties des basses, par exemple, relèvent de procédés modernes du 20e siècle.

À mon sens, l’œuvre surprise de ce programme était signée Luciano Berio (1925-2003), pleine de surprises. À la manière d’une manif, elle s’amorce par le chant d’une soprano au mégaphone, ouvre des parenthèses texturale, atonales ou bruitistes,  tout en suivant une approche consonante où brillent tour à tour des solistes de toutes tessitures : soprano, alto, ténor, basse.  Puissant!  Voilà qui nous en dit encore plus sur la vastitude de l’univers de de ce grand compositeur italien.

On enchaînera avec une œuvre de l’Estonienne Evelyn Seppar, qui aura 40 ans cette année. Iris (2024) est un splendide continuum polyphonique, le discours orchestral se développe sans hachure, sans cassure, ondule élégamment pour atteindre son but, élever, nourrir. 

On conclura par Father Death Blues (1985) extrait de l’opéra de chambre Hydrogen Jukebox de Philip Glass. Construite sur la répétition de motifs et propos apparentés à  une prière ou un mantra, cette pièce n’est certes pas marquante dans l’œuvre de Glass, mais elle s’inscrit bien dans ce programme, non sans rappeler les louanges de The Deer’s Cry et Which was the Son of… en première partie.

Cohérence, cohésion, ravissement, en somme,  avec en prime deux généreux rappels: The Rose of Love, chanson folklorique du Danemark, ainsi que  Innarta Anaanaga de Frederik Elsner.

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