CCF 2026 | Alphonse Bisaillon, un point de bascule pour la scène émergente

Entrevue réalisée par Simon Gervais

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Sur un chemin de traverse, mine de rien, Alphonse Bisaillon s’affaire à jacker un pick-up en poésie. Son jack s’annonce plus qu’efficace afin que s’élève le véhicule, full chargé de substantifique moëlle. Oui oui, substantifique, n’ayons pas peur des mots. Depuis la sortie en février de t.o.m. ou la trajectoire des perséides, nettement au-dessus de la moyenne, la rumeur fait son chemin. L’artiste de Saint-Hyacinthe ratisse le QC, le voici à MTL.

Les commentaires récents à l’endroit d’Alphonse Bisaillon frisent la dithyrambe, bien que le mini buzz reste confidentiel hors de la chambre d’écho. Quoi qu’il en soit, d’aucuns le voient comme une personnalité forte de la scène émergente, tant pour la qualité de sa plume, pour l’américanité assumée de ses textes et pour le florilège échevelé de référents musicaux étonnamment maîtrisés, du psych rock au trad en passant par le hardcore, le dubstep, le jazz manouche ou même l’afro-cubain. Celles et ceux qui se présenteront ce vendredi 6 novembre au Café Campus pourraient ainsi  assister à un point de bascule, le pick-up n’a qu’à bien de tenir. Fort possiblement, Alphonse Bisaillon y deviendra un incontournable. 

Simon Gervais l’a repéré, la communauté PAN M 360 peut désormais dévorer la cargaison d’Alphonse Bisaillon et en apprendre davantage sur lui via cette interview en plein CCF.

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PAN M 360: Salut Alphonse.

Alphonse Bisaillon : Salut Simon.

PAN M 360 : Comment se passe ta rentrée d’automne 2026 ?

Alphonse Bisaillon : Écoute, j’avoue que c’est très intense. Je suis un peu fatigué des fois, mais c’est super le fun. On dirait que tous les spectacles se passent en automne. On avait un spectacle spécial à monter, je suis allé en France, j’ai fait une tournée au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Fait que c’est vraiment le fun, mais ça brasse !

PAN M 360 : Ah ben oui, l’intensité, c’est ça. En musique, l’automne, la rentrée, ça part en force. Je vais en profiter pour tout d’abord te féliciter pour ton incroyable album t.o.m. ou la trajectoire des perséides. C’est une œuvre d’une grande richesse créative et d’une grande profondeur artistique.

Alphonse Bisaillon : Merci.

PAN M 360 : Parlons-en, d’ailleurs, de ton album, avant d’aborder plus précisément le spectacle, juste pour mettre un peu la table. En écoutant l’album du début à la fin, je trouve qu’on semble assister à une sorte de trip psychédélique où se mélangent souvenirs, réflexions philosophiques, moments d’extase et commentaires sociaux. Pour vrai, dans sa structure, ça me fait un peu penser à The Wall de Pink Floyd, mais en un peu moins torturé, quand même ! C’est un album-concept théâtral assez éclectique qui forme un portrait complexe d’une psyché intérieure. Es-tu d’accord avec cette lecture ?  

Alphonse Bisaillon : Bien sûr que je suis d’accord. Ce que tu amènes a beaucoup de sens. Chaque interprétation est possible, mais je pense que moi, en le faisant, je ne savais pas de quoi je voulais parler au départ. Tu sais, c’est tout le temps ça quand tu crées. Il y a quelque chose qui t’habite, tu ne sais pas exactement comment le définir. Tu cherches les mots, puis là, tu trouves un moyen d’expression : c’est une chanson. Finalement, ça t’apprend ce que tu avais en dedans de toi comme émotion brute.

Je pense que l’album est comme une espèce de roman de formation, ou un coming-of-age, comme ils disent au cinéma. Ça commence avec mon personnage, moi adolescent. D’ailleurs, c’est de là qu’est partie toute l’écriture. C’est une anecdote qui ouvre l’album. J’étais avec mes amis, on avait 17 ans, je me rappelle, il était deux heures du matin. On était tous assis autour de la table, dans un shack au milieu de la forêt, un peu sur la brosse…

PAN M 360 : Avec de la fumée mauve.

Alphonse Bisaillon : Oui, avec de la fumée mauve, évidemment ! Ce n’était pas de la sauge. Tu sais, j’avais posé des questions beaucoup trop profondes, comme quelqu’un qui s’en fait beaucoup. Moi, je suis quelqu’un qui s’en fait beaucoup pour l’avenir et, en général, pour la société. Puis mes amis m’avaient comme ramené à l’ordre, parce qu’ils s’en faisaient pour moi. C’est là que j’ai réalisé que, quand je m’en faisais pour l’avenir, mes amis, eux, s’en faisaient pour moi.

Ça m’a comme ramené au concret. Puis tout l’album est parti de cette anecdote-là. Au final, ce dont parle l’album, c’est de ma communication avec les hommes, qui est vraiment manquante. Surtout dans mon adolescence, je me sentais très seul parce qu’avec mes amis de gars, on n’arrivait pas à se parler de nos émotions.

On dirait que ça me manquait. Moi, je suis quelqu’un de très sensible, il faut que j’en parle. Puis je ne trouvais pas cette attache-là. Je n’ai pas eu ce problème avec mes amitiés féminines, mais avec mes amis de gars, oui. Fait que tout l’album, c’est un peu une tentative de comprendre les hommes : l’homme en moi, mais aussi les hommes qui m’entourent, ceux que j’aime, ceux qui sont des modèles positifs, ceux que je n’aime pas du tout, des modèles qui me font peur, et d’essayer de rétablir la communication avec eux.

PAN M 360 : Là, tu parles un peu du début, donc des deux pièces  reel talk  et  l’avenir et moi . C’est un peu comme si tu avais fait un bad trip, puis que tes amis, dont Tom, avaient essayé de te ramener à l’ordre, de te dire : « Ben non, mais là, t’en fais trop ! Maudit qu’il est stressé, cet enfant-là ! » D’ailleurs, mention spéciale au tigre à dents de sabre, qui est quand même un symbole. Quand on parle de lutte ou de fuite, le fight or flight, c’est souvent l’image qu’on emploie : le tigre à dents de sabre.

Alphonse Bisaillon : Ah oui, le tigre à dents de sabre ! Comment s’est développée chez l’humain notre réponse au danger ? S’il y a un gros tigre qui veut te manger : soit tu t’enfuis, soit tu te bats. Puis là de nos jours, ça se transmet dans l’anxiété moderne, où les problèmes sont tellement immatériels qu’on ne sait plus quoi faire.

PAN M 360 : Exact. On dirait que, pour toi, ton délire, ton angoisse, c’est l’avenir.

Alphonse Bisaillon : En fait, ce sont  tous les problèmes qui nous dépassent, mais qui nous atteignent. Tout ce qui est plus grand que nous, mais qui nous touche, finalement. C’est-à-dire n’importe quel problème à l’échelle sociale, que ce soient les changements climatiques, un changement de régime politique ou l’influence des oligarques et de la technologie sur nos communications et nos vies privées. Ce sont des problèmes qui nous touchent, qui nous affectent, mais qui dépassent la capacité d’un seul individu à agir. À chaque fois, je ne sais pas quoi faire dans ces situations-là.

PAN M 360 : Devant cette impuissance, face aux méchants qui mènent le monde, ça m’amène à parler de ma chanson préférée de l’album,  party de bourreaux, qui est un peu une séquence cartoonesque. Ça me rappelle Le Pudding à l’arsenic dans Astérix et Cléopâtre, où des méchants cruels font état de leurs manigances et de leurs atrocités, petites et grandes. C’est quoi, l’histoire derrière la création de cette chanson très colorée ?

Alphonse Bisaillon : C’est sûr que Le Pudding à l’arsenic ’était une des influences. Moi, j’adore cette chanson-là. J’adore Les Colocs et la reprise qu’ils en ont faite aussi. Pendant la période où j’ai composé l’album, j’étais traversé par ce qui se passait en politique. C’était la deuxième élection de Trump. Un moment de désespoir, puis de peur, justement, par rapport à ce qui allait advenir.

Toute émotion qui nous traverse quand on est en train de créer se retrouve dans la création. Il fallait que je parle de politique. Je me suis vraiment demandé comment le faire sans être lourd. Ce que j’ai trouvé, c’est qu’il fallait avoir de l’empathie pour le seigneur des ténèbres… parce qu’il travaille tellement fort, peut-être qu’il fait un burn-out ! Cette espèce de position-là, qui me fait rire, m’a permis de me défouler sur ce que je trouvais grotesque.

C’est ça qui est difficile avec une forme de barbarie décomplexée : elle est tellement évidente et grotesque que c’est difficile de la ridiculiser en la parodiant, parce qu’elle est déjà une parodie en elle-même, puis elle s’assume comme telle. C’est comme ça que le pouvoir s’exerce en ce moment dans le monde, c’est ce que les figures du pouvoir revendiquent actuellement. Je me demandais comment en parler sans être moins clownesque qu’eux autres. Je me suis dit : si j’ai de l’empathie pour le seigneur des ténèbres, puis que je le prends un peu en pitié, c’est un angle qui n’a jamais été exploité.

PAN M 360 : C’est réussi. Franchement, c’est très efficace comme chanson. Ça fait réfléchir et ça fait rire en même temps, donc chapeau ! Ensuite, bien sûr, on ne peut pas te parler sans parler de tous les mélanges de genres dans ta musique. C’est une musique à la base un peu pop, indie-pop, mais qui mélange toutes sortes d’influences, dont le trad, le rap, beaucoup de jazz aussi. Et bien sûr, il y a l’électro, avec le fameux passage dubstep à la fin de la chanson qui porte le mot « dubstep » dans son titre, et aussi un peu de classique vers la fin de l’album. Je vois que des disciplines comme le théâtre, la poésie, mais aussi la philosophie habitent beaucoup ton discours et ton écriture. Je serais curieux de connaître ton rapport à ces différents genres et médiums que tu as intégrés à ton projet, parce que ça semble témoigner d’un parcours de vie assez riche en influences.

Alphonse Bisaillon : Ah bien, tu sais, moi, je suis passé par tellement de chemins de traverse avant de faire de la chanson. Quand j’étais jeune, je voulais faire des bandes dessinées. Après ça, je voulais concevoir des jeux vidéo, des parcs d’attractions — mais j’étais sérieux, là ! Puis après ça, je voulais vraiment faire de la musique électronique. Finalement, quand j’étais adolescent, j’ai ressenti le besoin d’écrire.

C’est venu tout seul. J’avais toujours aimé les mots, puis j’ai trouvé qu’il manquait des mots dans ces choses-là. Je pense que ce qui m’intéresse le plus, c’est de partager des émotions avec les gens, par n’importe quel moyen. Puis j’ai trouvé que les mots, c’était quelque chose qui m’allait bien. Fait que je me suis tourné vers la chanson. Pour apprendre la chanson, je me suis dit : la chanson, c’est un mélange de musique et de poésie.

Fait que je suis allé étudier en jazz, puis en classique. Après ça, je suis allé étudier en littérature. J’ai fait les deux en me disant que, si j’apprenais ces deux extrêmes-là, j’allais comprendre la discipline de la chanson, qui se situe quelque part entre les deux.

PAN M 360 : Ça touche pas mal toutes ces cases-là, mais il reste le mystère du trad ! Bien sûr que ça fait partie des racines québécoises, mais de là à aller jusqu’à faire appel aux légendes de La Bottine Souriante, faut le faire ! Quel est ton rapport avec le trad ?

Alphonse Bisaillon : Bien, en fait, c’est arrivé dans l’album comme un accident. Tout dans l’album, à la base, c’est un accident. La première chanson que j’ai faite, c’est « l’avenir et moi ». J’avais mon sujet, comme je te disais, l’anecdote que je voulais raconter, mais je ne savais pas comment le faire. Je faisais beaucoup de recherches et, un jour, quand je la composais, j’étais assis dans ma chambre avec mon ordi, puis je me demandais quel rythme je voulais.

Je me suis tapé sur la poitrine en faisant le beat de « l’avenir et moi ». Puis je l’ai enregistré avec mon téléphone, et ça sonnait comme des pieds, comme de la podorythmie. Je me suis dit : « Ah, ça serait fou que ça soit de la podorythmie ! » Puis là, les personnages de La Bottine Souriante, des hommes, des messieurs barbus avec plein d’aisance, me sont venus. Je me suis dit qu’ils représentaient vraiment les voix dans ma tête, ces messieurs-là, qui incarnent un peu la rationalité, le gros bon sens. Quand je suis triste, on dirait que c’est cette voix adulte qui vient me ramener à l’ordre.

Là, je me suis mis à fantasmer que la gang de La Bottine soit sur la toune. Après ça, je me suis dit que ça serait vraiment hot qu’on comprenne encore plus en détail l’anecdote qui m’avait amené à écrire cette chanson-là. C’est là que j’ai décidé d’écrire une toune qui s’appelle reel talk, qui met en place le décor pour qu’on comprenne vraiment d’où part la réflexion de l’album. Puis je me suis dit : il faut que cette toune-là soit trad aussi.

Puis, veux, veux pas, dans mon adolescence, j’écoutais La Bottine avec mes amis autour du feu. Ça faisait partie de moi aussi. Après ça, il a fallu apprendre comment le faire. Mais je savais que ça allait porter la bonne émotion, représenter un peu ce que c’était d’être un ado, de se foutre de tout, de brosser et de chercher la liberté dans des champs, en faisant des feux pendant toute la nuit. Je trouvais qu’il y avait quelque chose dans le trad qui représentait cette émotion-là.

PAN M 360 : Parlons de ton spectacle au Coup de cœur francophone. Il semblerait que la formule sera différente de celle de tes spectacles jusqu’à maintenant. Que nous réserves-tu  pour le 6 novembre ?

Alphonse Bisaillon : Je fais cinq shows spéciaux qui s’appellent Jacker un pick-up en poésie, qui ne racontent plus l’histoire de Tom dans La trajectoire des perséides, mais qui racontent quelque chose né d’un événement différent. Le jour où l’album est sorti, le 13 février dernier, j’étais dans une manif. Il y a comme eu une espèce de dissonance en moi parce que je pense que, l’année dernière et cette année, j’en suis venu à tellement m’en faire que, des fois, je me demandais même si la musique était assez pour moi.

Pour faire changer le monde, pour m’impliquer. Je suis descendu dans la rue, j’ai manifesté plusieurs fois. Le jour de la sortie de mon album, c’est un jour où, enfin, ma parole, que j’avais passé deux ans à créer, était libérée. C’était le même jour où je me tenais devant des gens armés et en armure, dont le travail principal consistait à me réduire au silence. Il y a comme un déchirement en moi par rapport à ça. Je pense que c’est encore le mélange de l’intime et du social qui est différent.

C’est difficile pour moi. Le show Jacker un pick-up en poésie, j’ai voulu faire comme ce qu’on a dans les manifs, c’est-à-dire plusieurs personnes qui s’expriment toutes à leur manière. J’ai invité mes musiciens et musiciennes, qui sont tous des jazz players d’exception (ils ne diraient pas ça, mais moi, je trouve qu’ils sont incroyables en jazz) à prendre plus de place, à faire plus de solos. Il va y avoir plus d’espace pour que chacun puisse s’exprimer. J’ai invité un DJ qui fait de l’électro et du jazz à venir faire quelques chansons avec nous, et aussi des remixes pendant le show. J’ai également invité une chanteuse d’opéra parce que j’aime la musique classique.

J’invite, dans chaque ville, deux poètes de la ville à venir lire des textes liés au sujet de la révolte qui traverse le monde en ce moment. Je veux qu’il y ait un côté politique, et qu’il soit multiple.

PAN M 360 : Jacker un pick-up en poésie, finalement, c’est un peu de la désobéissance civile. Le pick-up, je pense que c’est peut-être une petite référence à la ruralité de Saint-Hyacinthe, et la poésie, au raffinement des poètes que tu vas chercher, avec toute ta culture et tout, j’ai l’impression.

Alphonse Bisaillon : En fait, j’ai l’impression que l’image de la violence en ce moment, ce n’est peut-être pas vraiment un pick-up, mais une grosse voiture noire, blindée, climatisée, qui défile dans la rue, comme dans un cortège. J’ai l’impression que le pouvoir est dans ces voitures-là.

PAN M 360 : Un gros Range Rover sale.

Alphonse Bisaillon : Oui, un gros Range Rover noir. J’ai l’impression que c’est derrière ces vitres teintées et blindées que le pouvoir nous regarde, nous, le peuple qui marche sur les trottoirs. C’est peut-être aussi ça, Jacker un pick-up en poésie. C’est vraiment de la désobéissance civile sur scène.

PAN M 360 : On a hâte d’aller voir ça le 6 novembre, au Café Campus !

Alphonse Bisaillon : Café Campus le 6 novembre, le Grizzly Fuzz le 7 novembre, puis ensuite on a d’autres spectacles : à la Maison de la culture de Waterloo le 20 novembre, à La Petite Boîte Noire de Sherbrooke le 28 novembre, puis à Trois-Rivières, à la salle Anaïs-Allard-Rousseau, le 18 décembre. Tout est sold out, à part Trois-Rivières, je pense qu’il reste quelques billets.

PAN M 360 : Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter, à part tout le meilleur, mon cher Alphonse ?

Alphonse Bisaillon : Je souhaite à tout le monde de prendre soin les uns des autres et d’avoir espoir. D’avoir espoir que le peuple puisse être entendu.

PAN M 360 : That’s it, my lord. Ça a été un plaisir de parler avec toi. Je te souhaite une excellente journée, puis à la prochaine, peut-être !

Alphonse Bisaillon : Ben oui, merci beaucoup. À la prochaine, j’espère.

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