Angèle David-Guillou : Mouvement perpétuel, immobilité parfaite

Entrevue réalisée par Rupert Bottenberg

Le temps et le mouvement intéressent tous les musiciens, comme les travailleurs d’usine. Mais sur Angèle David-Guillou, compositrice et musicienne française habitant au Royaume-Uni, ils exercent une fascination presque métaphysique. Les trois parutions de sa série Mouvement, dont la plus récente est sortie en mai, tracent une trajectoire qui se termine sur une note si actuelle que c’en est presque étonnant. PAN M 360 a communiqué avec David-Guillou pour retracer la chronologie de cette remarquable série.

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Crédit photo : Gaëlle Beri

PAN M 360 : J’ai d’abord découvert votre travail par le biais du plus récent Sans Mouvement et j’ai ensuite remonté jusqu’à En Mouvement de 2017. De la même manière, je vais d’abord vous interroger sur l’avenir avant de revenir sur le passé. Sans Mouvement conclut-il le volet Mouvement ou vous en prévoyez d’autres ?

Angèle David-Guillou : En ce moment, je crois que Sans Mouvement sera le dernier de la série Mouvement. Quand j’ai sorti Mouvements Organiques, en 2018, comme suite à En Mouvement, en retravaillant certains morceaux de l’album original pour l’orgue à tuyaux, j’avais en tête un possible Mouvements Organiques Volume II. J’ai amassé beaucoup de matériel lors des séances d’enregistrement que j’ai faites à Union Chapel à Londres en août 2017, et j’en ai encore qui pourrait sans doute constituer une suite. Voyons voir.

En Mouvement, pour moi, représentait une façon de sortir de moi-même et de tendre la main. J’aime l’idée que s’il s’agit bel et bien d’une trilogie, celle-ci finit par se replier sur elle-même. J’ai aussi un nouvel album complet que je viens de terminer et qui devrait sortir au début de l’année prochaine, au plus tard, ainsi qu’un EP d’accompagnement plus conceptuel, j’ai donc déjà pas mal de pain sur la planche !

PAN M 360 : Pour revenir au présent, ma propre interprétation de Sans Mouvement est qu’il s’agit d’une fraction de seconde d’émotions contradictoires s’étendant au ralenti sur près d’une heure. Cette distorsion du temps nous semble très familière dans le contexte actuel de confinement, comment voyez-vous cette pièce ?

ADG : Votre interprétation est formidable et j’aime que vous parliez d’émotions contradictoires, c’est certainement un aspect central de la pièce. Pour moi, Sans Mouvement est une onde, une onde sinusoïdale, une onde océanique, une onde de sons, de résonances, d’émotions et de mouvements contradictoires. C’est aussi très extraverti et introverti à la fois. C’est une sorte de submersion qui vient de l’intérieur comme de l’extérieur, les deux aspects étant soit alternés, soit, oui, en conflit direct l’un avec l’autre. Ça me semblait incroyablement pertinent en ce moment puisque nous nous sentons à la fois coupés du monde et complètement branchés sur lui.

Crédit photo : Gaëlle Beri

PAN M 360 : Le cycle de Mouvements a été amorcé il y a quelques années déjà, le premier album est sorti en 2017, bien avant la pandémie du coronavirus, et pourtant ses thématiques du temps et du mouvement sont on ne peut plus actuelles, ce qui implique une prise en compte du temps, du hasard et de ce qui est en quelque sorte prédestiné, qu’en pensez-vous ?

ADG : M. Jung dirait qu’il n’y a pas de coïncidence. Je n’avais pas l’intention de sortir un nouveau chapitre de la série Mouvement, mais dans les circonstances, lorsque je l’ai suggéré à mon label, Village Green, on y était tout simplement ravi, ce dont je suis profondément reconnaissante. C’est étrange, toutefois, car je n’ai pas du tout aimé être confinée. Je me suis sentie totalement piégée, soumise aux règles de quelqu’un d’autre d’une certaine manière. J’ai toujours aimé la tranquillité et la solitude, mais quand on les choisit, pas quand elles nous sont imposées.

Pourtant, on trouve bien des échos de la situation actuelle dans ma musique et ce qui m’intéresse sur le plan de la composition. Peut-être est-ce de façon moins évidente dans ma production moins ambiante, mais de façon tout aussi fondamentale pour moi, il y a au centre de mon écriture les questions de changement, de répétition et d’immobilité, que j’essaie d’explorer en étirant les sons et les textures, mais aussi dans mes expériences avec les signatures temporelles, les motifs, les canons, etc.

PAN M 360 : Avec Mouvements Organiques, sorti en 2018, vous êtes passée de compositions pour ensemble à compositions pour grandes orgues, un instrument qui a la puissance et l’ambitus d’un groupe de plusieurs musiciens. En même temps, vos compositions exigent beaucoup de subtilité, et j’imagine que cela vous oblige à modérer la puissance de l’orgue, qu’est-ce qui vous a amené à prendre cette décision ?

ADG : J’ai eu la chance de jouer sur l’orgue de Union Chapel à Londres pour un événement de Daylight Music organisé par le promoteur londonien Ben Eshmade, cela devait être en 2015. Celui-ci m’a demandé si je voulais jouer des intermèdes à l’orgue, et j’ai répondu oui, bien sûr. Un matin, on m’a montré comment allumer et éteindre l’instrument et comment utiliser les jeux, et le lendemain, j’en jouais devant public. C’était une découverte totale et j’ai été étonnée de voir à quel point l’instrument répondait bien à certaines de mes compositions.

Ce n’est pas seulement l’instrument lui-même, c’est aussi la salle. Vous jouez de la salle autant que des claviers. C’est peut-être pour cela qu’on l’appelle en anglais « organe », c’est comme si vous étiez à l’intérieur d’un organe respiratoire que vous actionnez vous-même. J’adore cette idée. C’est vraiment une expérience sensorielle, j’aime la dimension physique du jeu de l’instrument. Surtout si vous jouez des morceaux très répétitifs, c’est comme si vous étiez à la barre d’un étrange vaisseau spatial qui traverse des turbulences.

Peut-être avez-vous déjà joué de la guitare acoustique et posé votre tête sur la caisse de résonance de l’instrument ? On peut vraiment sentir les vibrations et les résonances à l’intérieur de la guitare, pas seulement les notes. C’est une sensation similaire que l’on ressent en jouant d’un orgue d’église, sauf qu’on est à l’intérieur du son réel. C’est vraiment ce qui m’a poussé à écrire Mouvements Organiques et plus tard Sans Mouvement. J’ai vu l’exercice davantage comme une expérience physique que comme la transposition d’une musique existante.

PAN M 360 : Revenons maintenant au premier album, En Mouvement, dont les deux derniers disques sont la suite. En Mouvement est plus conventionnel, comme s’il s’agissait d’une introduction. La présence des « suspects habituels » est évidente – Philip Glass, bien sûr, mais j’entends Michael Nyman aussi, et Steve Reich. Il y a d’autres sources d’inspiration qui sont assez intrigantes, comme Gurdjieff et Cocteau, la littérature soufie et l’art sumérien, que pouvez-vous nous dire au sujet de toutes ces influences?

ADG : Pour moi, tout cela est relié. Ces influences ont toutes à voir avec l’illusion, le jeu, tout en créant un art profondément sérieux. Elles puisent également dans ce qui est très personnel, c’est-à-dire qu’elles permettent au lecteur, au spectateur ou à l’auditeur de voir le monde et de se voir sous un angle inattendu. Les paraboles soufies comptent parmi les plus belles pièces d’écriture qui soient, elles semblent toujours si légères à première vue, mais elles sont si brillantes que c’est comme si elles tendaient un miroir à l’âme. Étonnant!

De la même façon, prenons Le Testament d’Orphée, sans doute mon film préféré de Cocteau. On y trouve une joie incroyable, de l’humour même, mais qui est extrêmement profond et jamais trivial, et le personnel s’étend à quelque chose d’étonnamment universel. Ce n’est pas seulement dans l’écriture ou le récit, c’est aussi à l’image, bien sûr.

Les films de Cocteau exercent une énorme influence sur ma façon d’aborder la production en général. L’illusion sonore, ne pas savoir ce que l’on entend, ou se faire montrer ce que l’on devrait entendre mais entendre autre chose, je suis fasciné par tous ces procédés qui, dans mon esprit, sont autant au cœur des écrits soufis que des compositions de Philip Glass. J’aurais besoin d’une interview complète sur Gurdjieff, mais ses écrits ont toutes ces qualités et sa musique pour le piano, d’une simplicité trompeuse, est incroyablement puissante et touchante.

PAN M 360 : En terminant, si vous pouviez vous écrire une lettre aujourd’hui et vous l’envoyer par la poste, il y a cinq ans, quels conseils, paroles d’encouragement ou avertissements y auriez-vous mis ?

ADG : Je me dirais de m’y mettre, et de faire provision de vin français.

Crédit photo : Gaëlle Beri

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