De son Mirador, Jean-Michel Blais jette un regard tendre sur l’enfant en nous

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin
Genres et styles : néoclassique

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Le pianiste et compositeur Jean-Michel Blais sort ces jours-ci un nouvel album, Mirador. Une généreuse plaquette qui témoigne d’une évolution du musicien en termes compositionnels. Au piano, toujours au centre des émotions, s’ajoutent des cordes, des instruments andins et surtout un chœur de douze voix. Douze titres également qui permettent à ceux et celles qui écoutent de plonger un tant soit peu dans la tête et le cœur de l’artiste, qui a créé toutes ces pièces comme un ensemble cohérent permettant à toutes sortes de souvenirs chers de refaire surface et de s’envoler dans le vaste monde. Un témoignage très personnel donc, un peu comme pour les albums précédents, mais cette fois avec une ampleur plus cinématographique. Dans cette chouette entrevue qu’il m’a accordée, Jean-Michel a levé un peu le voile sur les coulisses et quelques secrets derrière Mirador. 

CRITIQUE DE L’ALBUM MIRADOR DE JEAN-MICHEL BLAIS

L’entrevue écrite contient des résumés des commentaires de Jean-Michel Blais. Nous vous invitons à écouter les portions vidéo qui suivent les réponses afin d’avoir encore plus d’infos et d’anecdotes du compositeur. 

PanM360 : Pourquoi as-tu eu envie de proposer cette fois une musique avec un chœur, des instruments andins, des cordes?

Jean-Michel-Blais : Je t’avoue que le chœur, je suis le premier à ne pas l’avoir vu venir. C’est le réalisateur Devon Bate (Jeremy Dutcher) qui m’a lancé ça, quand je commençais à réfléchir à l’album. Au début, je le ‘’filais’’ pas pantoute, mais le lendemain j’étais dedans et je pense qu’en deux semaines, j’ai à peu près écrit tout l’album. C’est venu chercher quelque chose en moi que je n’ai pas compris sur le coup.

Les cordes vocales et le côté organique, ça m’a fait capoter sur cette connexion. On sent que c’est très réel, surtout dans une ère d’intelligence artificielle, de pouvoir connecter avec des vrais humains qui font des accords. C’est venu chercher tous mes souvenirs liés à la chorale (j’ai chanté dans un chœur), qui ont ressurgi à ce moment-là. 

PanM360 : Les voix font des vocalises, uniquement. Pas de paroles. Quelle relation as-tu avec les mots?

Jean-Michel-Blais : Je suis incapable d’écrire des paroles. Peut-être que si je m’y mettais, ce serait un beau défi. Mais pour moi, ce serait un projet différent. Je trouve que ça fixe la signification. Il y a quelque chose de beau dans la musique instrumentale.

Je fais de la musique instrumentale. Je pense que là, on est dans la fine ligne qui fait qu’on est encore dans l’instrumental, malgré que ce soit des voix humaines.

J’aime laisser place à la projection, à ce que les gens veulent s’imaginer, parce que dès que tu mets des paroles, les chances sont fortes que tu envoies un message. On dirait que la voix a une toute autre fonction. Je ne te cacherai pas que j’aimerais faire ça un jour, beaucoup, mais une chose à la fois.

PanM360 : Comment as-tu trouvé l’expérience de la composition avec des voix?

Jean-Michel-Blais : En fait, ça a été un méchant défi, parce que j’étais un peu épais. La première fois que je suis arrivé à la première répétition avec le chœur, les chanteurs me disent ‘’c’est bien beau, mais on chante quelle voyelle?’’ Je n’avais pas pensé à ça, pas du tout. J’étais comme, ‘’ben, on s’en fout.’’ Puis là, j’ai fait, ben, en fait, non, parce que ça change tout.

Un O, un A, un É, un U, puis dans les graves, dans les aigus. Ça change vraiment les textures. Puis il y a aussi une théorie des sons qui fait que des fois, tu vas mettre un O, puis en montant, il va devenir un A. Les résonances, les harmoniques des voix, ce sont des choses que j’ai apprises en temps et lieu.

C’est un apprentissage qui rend humble. 

PanM360 : Mirador, c’est un symbole. Un mirador c’est pour observer le monde autour. Toi, ton mirador, c’était ton sous-sol. Tu y allais pour t’évader et découvrir le monde, à travers la musique, le cinéma, etc. Dans le disque, tu utilises des instruments de musique traditionnelle des Andes. Quels sont les souvenirs qui y sont rattachés?

Jean-Michel-Blais : Dans mon sous-sol, on avait une petite cassette, c’était un show à Radio-Canada que j’avais moi-même enregistré, et qui diffusait de la musique des Andes. Une cassette que j’ai écoutée, et réécoutée jusqu’à ce qu’elle ne marche plus. On allait des fois dans le Vieux-Québec, il y avait un groupe de musique traditionnelle qu’on allait voir. Ça me parlait, il y avait une flûte de pan qui pendait chez nous au mur. Tout ça, c’était fort pour moi.

On avait même un orgue dans mon sol avec des petits beats préfabriqués, tu sais, tango, salsa, j’en ai échantillonné trois d’ailleurs dans l’album. Quand t’entends des beats, ça vient de cet orgue-là.

Et puis à 16 ans, je suis allé au Nicaragua. Ensuite à 18 ans, je partais avec un sac à dos au Guatemala, puis après ça je suis retourné comme étudiant en Argentine, et j’ai goûté aux Andes. J’ai traversé toutes les Andes en 3-4 voyages. J’adore la richesse des couleurs, des langues, et de la musique de cette région, la Bolivie en particulier. J’ai passé beaucoup de temps à connecter avec les gens, en jouant de la musique. C’est une musique qui me fait pleurer. Tout ça fait partie de mes souvenirs, et ceux-là apparaissent ici et là, comme des effluves, des impressions. 

PanM360 : Y a-t-il des titres sur l’album qui sont associés à des souvenirs plus puissants que d’autres?

Jean-Michel-Blais : Pas vraiment, parce que j’ai voulu que soit relativement universel, malgré tout. Ça part de quelque chose de personnel, bien sûr. J’étais un ti-cul différent des autres, affecté par le syndrôme Gilles de la Tourette, homosexuel et j’étais pas mal seul là-dedans. À l’époque, ça n’existait pas dans les discussions normales. Moi, j’avais pas envie d’aller jouer au hockey avec mon voisin. Je préférais faire mes trucs chez moi. Mais, ce que je voulais, c’est exprimer le fait que nous avons une capacité incroyable de construire des mondes avec pas grand-chose. Chacun et chacune. C’est pour ça que sur la pochette, t’as un enfant qui s’est fait une couronne avec un bout de carton. Lui, c’est un roi, il a joué au chevalier, là, toute la journée, puis il y a une couverture qui traîne, sûrement qu’il s’était fait une cabane. Nous sommes tous capables de cela. 

J’ai l’impression que si je décortiquais chacune des pièces, peut-être que je pourrais faire un lien avec un élément personnel, mais en vérité, ça parle plus du contexte dans lequel je me trouve aujourd’hui, et comment je puise dans mon enfance. Mais je ne pense pas qu’il y ait vraiment un moment précis lié à chacune des pièces. 

PanM360 : Tu es allé passer du temps en Estonie, au Centre Arvo Pärt, lié au compositeur né en 1935. Que peux-tu nous dire de cette expérience?

Jean-Michel-Blais : j’ai découvert ce compositeur quand j’étudiais au Conservatoire. J’ai passé beaucoup de temps là, dans les salles d’écoute, à explorer sa musique sur disques. Arvo Pärt, c’est quelqu’un qui est vraiment venu me chercher émotivement. c’est du genre, je mets le CD, je me couche à terre, je ferme les lumières, puis je pars. Il y a quelque chose du sacré, du spirituel dans son oeuvre.

Le gars, il faisait du contemporain quand même « inaccessible », pour arrêter pendant 10 ans avant de renaître, d’arriver avec une nouvelle signature, une nouvelle couleur, une espèce de néo-tonalisme, qui était révolutionnaire dans son côté super traditionnel, finalement. Ça me parlait beaucoup, parce que moi Schoenberg, Berg, je comprends l’idée, mais ça ne vient pas me chercher. J’avais besoin d’être touché émotionnellement, pas que conceptuellement.

Quand j’ai commencé à travailler sur les voix, j’ai pensé à Arvo, car il a beaucoup travaillé avec les voix. Je trouvais ça intéressant d’aller chercher son expertise. Quand j’ai su qu’il y avait un centre, j’ai pogné de quoi, je me suis inscrit et j’ai été accepté.

Je suis allé deux semaines au Centre, et ça a changé ma vie pour plein de raisons. Lui, il est là, il n’habite pas loin. En tout cas, le premier jour, c’était sa fête. Il était là. Il m’a vu. Peut-être qu’il était un peu confus. En tout cas, il m’a fait un gros câlin. Il avait l’air bien content de me voir, mais on ne se connaît pas. 

C’est fabuleux de côtoyer quelqu’un comme ça. Il y a un peu de tout ça dans l’album.

PanM360 : Merci!

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